Einstein, Dieu et la religiosité
cosmique
Beaucoup déclarent qu’Einstein croyait en Dieu. A l’aide de
quelques citations, je fais d’abord voir qu’Einstein ne croyait pas en Dieu,
rejetait le spiritualisme, le mysticisme, la providence, les livres sacrés, les
institutions religieuses et condamnait les tentatives de fonder la morale sur
la croyance. Dans un deuxième temps, je fais voir en quoi consiste
« sa religiosité cosmique ».
«Le mot Dieu n'est pour moi rien de
plus que l'expression et le produit des faiblesses humaines, la Bible un
recueil de légendes, certes honorables mais primitives qui sont néanmoins assez
puériles. Aucune interprétation, aussi subtile soit-elle peut selon moi changer
cela »
Albert Einstein lettre à Eric
Gutkind
« C’est un mensonge ce que vous
avez lu sur mes convictions religieuses, un mensonge qui est systématiquement
répété. Je ne crois pas en un Dieu personnel et n’ai jamais dit le contraire,
mais l’ai exprimé clairement »
« Du point de vue
du prêtre, je suis, bien sûr, et ai toujours été un athée »
Albert Einstein, letter
to Guy H. Raner Jr, July 2, 1945, Skeptic, 1997, 5(2):62.
« la réponse à vos questions
remplirait des livres. Je ne peux que dire en quelques mots que j'ai exactement
la même opinion que Spinoza et que en tant que déterministe convaincu, je
n'éprouve aucun sympathie pour la conception monothéiste"
Albert Einstein au rabin
A.Geller Brooklyn, 4 sept 1930 (Michel Paty, « Einstein et Spinoza »)
« Celui qui est convaincu par la loi causale régissant
tout événement ne peut absolument pas envisager l’idée d’un être intervenant
dans le processus cosmique » « Je ne peux pas imaginer un Dieu qui
récompense et punit l'objet de sa création. Je ne peux pas me figurer un Dieu
qui réglerait sa volonté sur l'expérience de la mienne. Je ne veux pas et je ne
peux pas concevoir un être qui survivrait à la mort de son corps. Si de
pareilles idées se développent en un esprit, je le juge faible, craintif et
stupidement égoïste »
Comment je vois le monde
« La
vérité religieuse ne signifie rien pour moi »
New quotable p194
« Pourquoi
m’écris-tu Dieu devrais punir les anglais ? je n’ai aucune connexion
particulière ni avec l’un ni avec les autres. Je vois seulement avec grands
regrets que Dieu punit nombre de ses enfants à cause de leurs innombrables
stupidités, pour lesquelles lui seul peut être tenu pour responsable ; de
mon point de vue, seul sa non-existence pourrait l’excuser » Letter to Edgar Meyer colleague January 2, 1915
Contributed by Robert Schulmann; also see CPAE Vol. 8 .
« A travers la
lecture de livres de vulgarisation scientifique je suis vite parvenue à la
conviction que la plupart des histoires de la Bible ne pouvaient pas être
vraies. La conséquence fut une orgie fanatique de libre pensée associée à
l'impression que la jeunesse est intentionnellement trompée par l'État par le
biais de mensonges, c'était une impression d'écrasement. Une méfiance à l'égard
de tout type d'autorité a résulté de cette expérience, une attitude sceptique
envers les convictions présentes dans n’importe quel milieu social - une attitude
qui depuis ne m’a jamais quitté… »
Einstein Autobiographical Notes, Philosopher-Scientist
“La
tendance mystique de notre temps, qui se montre particulièrement dans la
croissance galopante de la soi-disant théosophie et du spiritualisme n’est pour
moi rien de plus qu'un symptôme de faiblesse et de confusion. Etant donné que
notre expérience intérieure consiste en des reproductions et des combinaisons
d'impressions sensorielles, le concept d'une âme sans corps me semble être vide
et dénué de sens. "
“Le Dieu Juif [..] est la tentation
de fonder la morale sur la crainte, une attitude déplorable et dérisoire »
Comment je vois le monde
« La condition des hommes
s’avérerait pitoyable s’ils devaient être domptés par la peur d’un châtiment ou
par l’espoir d’une récompense après la mort”. “Le comportement moral de l’homme
se fonde efficacement sur la sympathie et les engagement sociaux, il n’implique
nullement une base religieuse ».
Comment je vois le monde
« C’est bien possible que nous puissions
faire des choses meilleures que Jésus, car ce qui est écrit sur lui dans la
bible est poétiquement embelli »
Albert Einstein; quoted
in W. I. Hermanns, "A Talk with Einstein," October 1943
« A propos de Dieu, je ne peux
accepter aucun concept fondé sur l'autorité de l'Église. A ce que je me
souviens, j'y ai ressenti une endoctrination de masse. Je ne crois pas à la
peur de la vie, à la crainte de la mort, ni à la foi aveugle ».
Max Jammer Einstein and religion p.123.
«Je suis convaincu que certaines
pratiques et activités politiques des organismes catholiques sont nuisibles et
même dangereux pour la communauté dans son ensemble, ici et partout dans le
monde. Je mentionne ici seulement la lutte contre le contrôle des naissances à
un moment où la surpopulation dans les différents pays est devenue une grave
menace pour la santé des populations et une grave obstacle à toute tentative
d'organiser la paix sur cette planète »
Albert Einstein, New quotable
« Dans leur lutte
pour le bien moral, ceux qui enseignent la religion doivent avoir la stature de
renoncer à la doctrine d'un Dieu personnel, c'est-à-dire renoncer à cette
source de crainte et d'espoir qui, dans le passé a mis un si vaste pouvoir dans
les mains des prêtres. Dans leurs travaux, ils devront se servir de ces forces
qui sont capables de cultiver le bon, le vrai et le beau dans l'humanité
elle-même. C'est, bien sûr, une tâche bien plus difficile mais incomparablement
plus noble. Après que les professeurs en religion aient accomplit ce processus
d’affinement indiqué, ils ne manqueront pas de reconnaître avec joie que la
vraie religion a été anoblie et rendue plus profonde grâce à la connaissance
scientifique. " […] "Plus l’évolution spirituelle de l'humanité
progresse, plus il me semble que le chemin de la religiosité authentique ne se
trouve pas dans la peur de la vie, la peur de la mort, ou la foi aveugle, mais
dans l’effort pour la connaissance rationnelle. En ce sens, je crois que le
prêtre doit devenir un enseignant s'il veut rendre justice à sa noble mission
éducative ».
Albert Einstein, ideas and opinions
Voir aussi Religion naturelle et Fête de la Raison
La « Religiosité
cosmique » d’Einstein
Einstein se disait religieux au sens de Spinoza, qui est le plus
rationaliste de tous les grands philosophes. Spinoza rejette l’existence d’une
quelconque entité surnaturelle. Il peut être considéré comme le père de
l’athéisme moderne. Toutefois, à son époque Spinoza ne proposait pas
l’athéisme, mais la transformation de la religion en une religion naturelle
qui ne contiendrait plus aucun dogme, ni aucune croyance irrationnelle. C’est
ce qui a plu à Einstein qui utilise comme lui le vocabulaire religieux dans un
sens poétique. Les citations suivantes font la démonstration que ce que
Einstein entend pas « religion », « dieu »,
« miracle » « intelligence supérieur »… est très
différent de ce que l’on entend habituellement par ces termes.
Pour Einstein, la vrai religion = la croyance en la rationalité de
la réalité, contre les positivistes, les sceptiques, les empiristes, les
idéalistes, les spiritualistes... (Pour Spinoza, croire en Dieu c’est croire en
la vérité des lois de la physique, au contraire
« la croyance aux miracles devrait conduire au doute universel
et à l’athéisme » TTP chap VI.)
« La science ne
peut être créée que par ceux qui sont complètement imprégnés par l'aspiration
vers la vérité et la compréhension. La source de ce sentiment, toutefois,
provient de la sphère religieuse. D’elle provient la foi dans la
possibilité que les lois valables pour le monde de l'existence sont
rationnelles, c'est-à-dire compréhensible à la raison. Je ne peux pas concevoir
un véritable scientifique sans cette foi profonde. La situation peut être
exprimée par une image : la science sans religion est boiteuse, la religion
sans science est aveugle »
Albert Einstein,
Science and Religion, ideas and opinions
[ Au cours de son entretien avec
Tagore, celui-ci déclare que la beauté
et de la vérité sont relatives]
Einstein : « Je suis
d’accord avec cette conception de la beauté mais pas de la vérité. Je ne peux
pas te prouver que j’ai raison, c’est ma religion…si il y a une réalité
indépendante de l’homme, il y a aussi une vérité dépendante de cette réalité,
et de la même façon, la négation de la première engendre une négation de la
seconde. »
Tagore : « si il devait y
avoir une vérité qui n’a aucune relation sensorielle ou rationnelle avec
l’esprit, alors elle resterait un néant tant que nous restons des êtres
humains »
Einstein : « Et bien, je
suis plus religieux que toi ! »
“Le fait que le monde soit
intelligible est un miracle […] nous devons nous contenter de reconnaître le
« miracle » sans qu’il y ait une voie légitime pour aller au-delà. Je
me vois forcer d’ajouter cela expressément, afin que vous ne croyiez pas que –
affaibli par l’âge – je suis devenu une proie des curées »
« Je peux comprendre votre
aversion pour le mot “religieux” pour décrire l’attitude émotionnelle et
psychologique qui se révèle le plus clairement chez Spinoza. Je n’ai pas trouvé
de meilleur mot que “religieux” pour la foi dans la
nature rationnelle de la réalité qui est, au moins partiellement
accessible à la raison humaine. Dès lors que ce sentiment est perdu, la science
dégénère en un empirisme dépourvu d’inspiration. Je me fiche comme de
l’an quarante si les curés en battent monnaie. Il n’y a d’ailleurs pas de
remède à cela. »
Pour Einstein, Dieu = la nature, c’est-à-dire
l’univers matériel dirigé par des lois absolues et non-relatives.
“Ce qui m'intéresse vraiment c'est de
savoir si Dieu avait un quelconque choix en créant le monde, c’est à dire, si la nécessité de la simplicité logique laisse ou non un quelconque degré de liberté.”
Max Jammer Einstein and religion
« Je crois au Dieu de Spinoza
qui se révèle lui-même dans l'ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un Dieu
qui se soucie du destin et des actions des êtres humains. »
Max Jammer Einstein and religion
« Ma compréhension
de Dieu provient de la profonde conviction d'une intelligence supérieure qui se
révèle elle-même dans le monde connaissable. En termes communs, on peut la
décrire comme «panthéiste» (Spinoza). »
Max Jammer Einstein and religion
« Il me semble que l’idée d’un
Dieu à forme humaine est un concept que je ne peux prendre sérieusement. Je ne
me sens pas non plus capable d’imaginer une volonté ou un but hors de la sphère
humaine. Mes vues sont proches de Spinoza : admiration de la beauté et croyance
en la simplicité logique de l’ordre et de l’harmonie que nous ne pouvons saisir
qu’humblement et imparfaitement. Je pense que nous devons nous contenter de
notre savoir et notre compréhension imparfaite, et traiter les valeurs et les
obligations morales comme un problème purement humain, le problème humain le
plus important. »
letter to Murray
W. Gross, Apr. 26, 1947, Max Jammer Einstein and
religion p138
Pour Einstein, la religiosité cosmique = la contemplation de
l’ordre rationnel de l’univers matériel
« La joie de contempler et de
comprendre, voilà le langage que me porte la nature »
Comment je vois le monde
“S’il y a quelque chose en moi que
l’on puisse appeler "religieux" ce serait mon admiration sans bornes
pour les structures de l’univers”
“Le sentiment religieux engendré par
l’expérience de la compréhension logique de profondes interrelations est
quelque chose de différent du sentiment que l’on
appelle généralement religieux. C’est plus un sentiment d'admiration
pour l’ordre qui se manifeste dans l’univers matériel »
« Le malentendu est
dû à une mauvaise traduction du texte allemand, en particulier l'emploi du mot
«mystique». Je n'ai jamais imputé à la Nature un but ou un objectif, ou tout ce
qui pourrait être compris comme anthropomorphe. Ce que je vois dans la nature
est une magnifique structure que l'on peut comprendre que très imparfaitement,
et qui doit remplir un penseur du sentiment « d’humilité ». Il s'agit
d'un véritable sentiment religieux qui n'a rien à voir avec le mysticisme »
« La connaissance
de l'existence de quelque chose que nous ne pouvons pas pénétrer, la manifestation
de la
plus profonde rationalité et la plus radieuse beauté, qui ne nous sont accessibles par notre
raison
que dans leurs formes les plus primitives - c'est cette connaissance et cette
émotion qui constituent la véritablement
attitude religieuse, en ce sens, et seulement dans ce sens, je suis un homme
profondément religieux »
« Je suis un non-croyant
profondément religieux, c’est en quelque sorte une nouvelle forme de
religion »
Letter to Hans Muehsam
March 30, 1954; Einstein Archive 38-434
Pour Einstein, les vrais esprits religieux = les scientifiques qui
étudient et comprennent la nature. Parmi ses « génies religieux »
Einstein cite Démocrite et Spinoza, les deux penseurs qui ont peut-être le plus
contribué à l’athéisme.
"Les génies
religieux de toute époque se sont distingués par ce genre de sentiment religieux
(la religiosité cosmique), qui ne connaît pas de dogmes, ni de Dieu conçu à
l'image de l'homme, de sorte qu'il ne peut y avoir d’église dont les
enseignements sont basés sur elle. Par conséquent, c’est précisément parmi les
hérétiques de tout âge que l'on trouve des hommes qui ont été remplis par le
plus profond sentiment religieux et ont été dans bien des cas considérés par
leurs contemporains comme des athées, parfois aussi comme des saints. De ce
point de vue, des hommes comme Démocrite, François d'Assise et Spinoza sont
très proches l'un de l'autre. " (François d’Assise était quasiment panthéiste, en tout
cas aux yeux d’Einstein).
Comment je vois le monde
“Les scientifiques travaillant
sérieusement sont les seuls personnes profondément religieuses »
“Tant que tu pris Dieu ou lui
demande une récompense, tu n’es pas religieux”
à Leo Szilard,
Max Jammer Einstein and religion p149.
Enfin, Einstein a souvent parlé du mystère
de la vie (la biologie moléculaire n’existait pas encore), mais pour lui le mot
mystère (comme le mot religion, miracle
ou dieu) ne renvoie pas à quelque chose d’irrationnel, mais seulement dans ce
cas à la complexité qui dépasse nos capacités. C’est parfaitement clair dans
son discours prononcé pour le soixantième anniversaire de Max Plank, en
1918 :
“Les lois générales, bases de l’architecture
intellectuelle, de la physique théorique ont l’ambition d’être valable pour
tous les événements de la nature. Et grâce à ces lois, en utilisant
l’itinéraire de la pure déduction logique, on devrait pouvoir trouver l’image
[du monde], c’est à dire tous les
phénomènes de la nature, y compris de ceux de la vie, si ce processus de
déduction ne dépassait pas et de beaucoup la capacité de la pensée humaine”
[...] “ la tache suprême du physicien consiste donc à découvrir les lois
élémentaires les plus générales simples à partir desquelles, par pur déduction,
on peut acquérir l’image du monde”.