Les nombreuses erreurs d’interprétation de Démocrite d'Etienne Klein

 

Etienne Klein déclare: « Démocrite aurait dit : « seul existe les atomes et le vide » […] en fait Démocrite ne parle jamais de vide et à peine d’atomes»[i]  « Lorsque pour les atomistes, comme Démocrite, il n’y a pas de mouvement sans vide : il faut qu’il existe un espace vide pour pouvoir accueillir le déplacement des objets. Mais attention, on rétroprojette souvent le sens des mots d’aujourd’hui sur ce que pensaient les anciens, ce qui crée des malentendus. Quand on regarde les fragments grecs de Démocrite, on s’aperçoit qu’il n’utilise pas le mot «vide». Il utilise «mèden», qui veut dire «non-être». Pour lui, l’être et le non-être coexistent, ils forment les deux faces du réel. C’est Aristote qui va traduire «mèden» par «kénon», qui veut dire vide. »[ii]

 

Cette affirmation selon laquelle Démocrite ne parlerait pas de vide est directement contredite par Diogène Laërce qui cite textuellement une phrase de Démocrite (dans son résumé sur Pyrrhon) qui démontre que Démocrite utilisait bien le mot κενόν pour vide.

 

Démocrite, parce qu'il nie l'existence des qualités lorsqu'il dit : « Le froid et le chaud, tout cela dépend de l'opinion ; en réalité il n'y a que les atomes et le vide ; »  [Δημόκριτος δὲ τὰς ποιότητας ἐκβάλλων, ἵνα φησί, « νόμῳ θερμόν, νόμῳ ψυχρόν, ἐτεῇ δὲ ἄτομα καὶ κενόν »] [iii]

 

Il est d’ailleurs notable de souligner que ce fragment de Démocrite était connu d’Einstein qui le cite et le commente dans un de ces ouvrages[iv].

Diogène Laërce utilise couramment le mot κενὸν pour décrire le vide selon Leucippe et Démocrite[v]. Pareillement, Plutarque nous explique que Démocrite assimile l’être aux corps et le non-être au vide : τό « δέν » ἢ τό « μηδέν » εἶναι, « δέν » μὲν ὀνομάζων τὸ σῶμα « μηδέν » δὲ τὸ κενόν[vi], dans un texte où Plutarque défend Démocrite contre l’épicurien Colotès. Il apparait donc hautement probable que Plutarque se réfère bien ici à la pensée originelle de Démocrite et pas à une déformation ultérieure par les adversaires de Démocrite (Aristote) ou les disciples plus ou moins fidèles (Epicure).

 

Déjà dans l’antiquité, les grandes libertés que Démocrite avaient prises avec le sens de différents mots (différence régionales ?) et la syntaxe ont fait l’objet de plusieurs commentaires de divers auteurs[vii]. Ceci a été utilisé par certains pour essayer de dématérialiser voire spiritualiser le matérialisme antique, une pratique plus répandues depuis les tentatives de dénaturation de l’atomisme ancien par Hegel et Marx[viii]. Ces dérives promues plus récemment par Heinz Wismann sont critiquées et clairement rejetées par les deux plus grands spécialistes français de Démocrite à savoir Jean Salem[ix] [x] et Pierre Marie Morel[xi].

A cause de ce qui semble donc être la mauvaise influence de l’école allemande, Etienne Klein se méprend sur Démocrite. Il nous dit que le vide des atomistes de l’antiquité n’est pas le vide newtonien. Mais quelle différence majeure y-a-t-il entre le vide de Démocrite, celui d’Epicure et de Lucrèce et celui de Newton ?

 

Etienne Klein critique la référence aux grecs et à Démocrite pour l’appellation d’atomes et affirme que l’atome des scientifiques n’aurait rien à voir avec l’atome de Démocrite. Même si la critique est ici en partie effectivement justifiée, la conclusion qu’il donne nous semble en revanche vraiment excessive. Nous écrivons à ce sujet :

 « les objets découverts par la science au XXe siècle et appelés atomes ne sont pas des atomes physiques, qui restent donc encore peut-être à découvrir, mais seulement les atomes chimiques c’est-à-dire les éléments chimiques. Les véritables homologues des atomes physiques imaginés par Démocrite seraient plutôt quelque chose comme les cordes, les branes, les boucles ou encore autre chose mesurant exactement la distance minimale dans l'espace-temps »[xii]

Notons que la théorie de Démocrite faisait, à son époque, face à celle concurrente de l’infinie divisibilité de la matière (l’homéométrie d’Anaxagore)[xiii] qui stipulait que tous les corps contenaient tous les éléments. Anaxagore déclare en effet, s'il n'en était pas ainsi, « comment pourrait le cheveu naître de ce qui n'est pas cheveu ou la chair de ce qui n'est pas chair ? ». La théorie d’Anaxagore impliquait qu’il préexistait donc déjà du sang dans nos aliments. Au contraire, Démocrite propose qu’il existe des corps stables (les atomes) dont seule l’association change et explique les différentes formes, aspects et transformations de la matière. La chimie moderne a donc bien globalement donnée raison au concept d’atome proposé par Démocrite.

Démocrite est bien trop négligé de l’histoire et de l’enseignement de la philosophie. Il est donc regrettable qu’un physicien-philosophe comme Etienne Klein (talentueux vulgarisateur par ailleurs), traite Démocrite si mal. Nous l’invitions donc à progresser sur ce sujet dans ses futures interventions[xiv].

Enfin, Etienne Klein dit :« si il y avait des portraits de Démocrite on les mettrait dans nos plaquette » [xv]. J’en profite donc pour signaler qu’un buste en bronze retrouvé à la villa des papyrus à Herculanum est généralement présenté comme un Démocrite[xvi] et que vous pouvez le commander en poster !

 

démocrite

Vive Démocrite

Willeime

Le 2 mai 2020


Compléments:

    "le risque de rétroprojection de nos concepts sur Démocrite s’applique en revanche très bien aux libres spéculations de Wismann, qui nous dit que les atomes ne sont pas des corps mais des manifestations de l’énergie du vide (là encore une thèse hégélienne soutenue par une extrapolation philologique douteuse comme expliqué par Jean Salem dans son livre grains de poussière dans rayon de soleil p58/59). Tout cela est bien sur à nouveau encouragé par la physique actuelle mais l’énergie du vide est un concept de la physique du XXième siècle. Je ne vois pas comment Démocrite aurait pu y avoir accès. Seule la reconstitution de son raisonnement (et pas une élucubration de philologue) devrait pouvoir nous convaincre."


    Dans la conférence  « L'univers a-t-il connu un instant zéro »  Klein dit (1:51:44) "la philosophie grec a clivé cette question de l'Etre et du Non-Etre. C'est l'un ou l'autre, il ne peut pas y avoir les deux". Mais si ! Et c’était justement là toute la thèse de Leucippe et Démocrite qui assimilent l’être à la matière et le vide au non-être qui coexistent en même temps. Voyez le paragraphe « le rien et le tout » 






[vii] DK B-CXX ; B-CXXII ; B-CXXIII ; B-CXXVIII; B-XXIX ; B-XXIXa; A-XLVI.

 

[xi] Corps et cosmologie dans la physique d'Épicure. Pierre-Marie Morel. Dans Revue de métaphysique et de morale 2003/1 (n° 37), pages 33 à 49 https://www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2003-1-page-33.htm (note3)

 

[xiii] Anaxagore DK XLI – XLVI

 





          ► Présentation Générale de l'essai: « l’Amour de la Raison Universelle »


        ► Démocrite: ses théories d'après les textes anciens



        ► Parallèles entre la morale de Démocrite et celle d’Epicure


        ►
Parallèles entre les conceptions de Démocrite et la philosophie indienne issue des védas

Démocrite, Epicure, Lucrèce: des idées avec 2000 ans d'avance


        ► Le "Clinamen" ou la déviation d'Epicure


       
L'avis d'Epicure sur Démocrite

Signification des abréviations

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