Epicure et son disciple
Lucrèce reprennent le système de la nature de Démocrite, en y effectuant
quelques modifications. Je présente quelques unes de
leurs idées majeures qui se retrouvent confirmées par la science contemporaine,
et je discute également certaines de leurs erreurs.
Les atomes
► La
matière est formée de particules indivisibles : « Parmi les
corps il y en a qui sont composés et d’autres dont les composés sont
constitués. Ceux-ci sont indivisibles et immuables, si l’on ne veut pas
que toutes choses soient réduites au non-être, mais qu’il reste, après
les dissolutions des composés, des éléments résistants d’une nature
compacte et ne pouvant d’aucune manière être dissous. Donc, les principes
indivisibles sont de toute nécessité les substances des corps. » Epicure, lettre à Hérodote
Pour Démocrite il n’y a pas de limites à la forme
et à la taille possible des atomes, et il envisageait donc que certains atomes
étaient “aussi grand qu’un monde” (DK A-XLVII, DK A-XLIII). Epicure
rejeta cette idée, car elle n’était pas confirmée par l’expérience
sensible, et considéra que les atomes avait une taille infime.
► La
science aurait tendance à donner raison à Epicure, même si les vrais atomes
n’ont peut-être pas encore été découverts. (On remarquera tout de même
qu’en théorie des cordes, la possibilité d’un corps
indivisible aussi grand que l’univers (branes) est récemment
réapparue.)
Le hasard et
l’incertitude
► A cette vision classique du hasard
matérialiste présente chez Démocrite, Epicure ajoute la déviation aléatoire des
atomes en des temps et en des lieux indéterminés (le clinamen), que Lucrèce
présente comme « une autre cause de mouvement que les chocs et la
pesanteur ». C’est une réelle anticipation du principe
d’incertitude d’Heisenberg et du monde décrit par la mécanique
quantique :
« Les atomes descendent bien
en ligne droite dans le vide, entraînés par leur pesanteur ; mais il leur
arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s'écarter un peu de la verticale, si
peu qu'à peine peut-on parler de déclinaison » Lucrèce, II.
Note :
Il est étrange qu’Epicure n’ait pas fait mention du clinamen dans
la lettre à Hérodote, ce qui a conduit certains à penser que cette idée est
l’invention non d’Epicure, mais de Lucrèce ou d’épicuriens
tardifs. Cependant Cicéron (Des fins, I) et l’épicurien Diogène
d’Oenanda mentionnent tous deux le clinamen et l’attribuent à
Epicure, en confirmant que l’idée n’était pas chez Démocrite. Dans
un fragment de « de la nature livre XXV », Epicure écrit que la
nécessité est insuffisante pour expliquer la création des mondes (sinon le
cosmos serait entièrement homogène nous dit Lucrèce, livre II). Epicure
semblerait donc bien l’inventeur du clinamen. Il est toutefois possible
que cette idée ait pris plus d’importance qu’elle n’en avait
initialement. Remarquons en effet qu’Epicure ne l’utilise pas pour
réfuter le fatalisme, auquel il répond : “La nécessité est un mal,
il n'y a aucune nécessité de vivre sous l'empire de la nécessité” ce qui
est un argumentant suffisant et compréhensible par les tenants de la nécessité.
L’infinité des mondes
► Avant Giordano Bruno, les atomistes croyaient à
l’infinité des mondes. L’idée est prise au sérieux depuis les
observation de Galilée : « Tout d'abord, nulle part, en aucun sens, à
droite ni à gauche, en haut ni en bas, l'univers n'a de limite; je te l'ai
montré, l'évidence le crie, cela ressort clairement de la nature même du vide.
Si donc de toutes parts s'étend un libre espace sans limites, si des germes
innombrables multipliés à l'infini voltigent de mille façons et de toute
éternité, est-il possible de croire que notre globe et notre firmament aient
été seuls créés et qu'au-delà il n'y ait qu'oisiveté pour la multitude des
atomes ? Songe bien surtout que ce monde est l'ouvrage de la nature, que
d'eux-mêmes, spontanément, par le seul hasard des rencontres, les atomes, après
mille mouvements désordonnés et tant de jonctions inutiles, ont enfin réussi à
former les unions qui, aussitôt accomplies, devaient engendrer ces merveilles :
la terre, la mer, le ciel et les espèces vivantes. Il te faut donc convenir, je
le redis, qu'il s'est formé ailleurs d'autres agrégats de matière semblables à
ceux de notre monde, que tient embrassé l'étreinte jalouse de l'éther.
► Epicure nous dit également
qu’un monde peut survenir à l’intérieur d’un monde (lettre à
Pythocles). Dans la cosmologie moderne, les trous-noir
► Pour Démocrite, la lumière de la voie lactée est la lumière
d’étoiles. Il faudra attendre Galilée et sa lunette pour confirmer cette
idée. Il soupçonnait également l’existence d’autres planètes que
les 5 connues à l’époque (DK A-XCII). Il faudra attendre 1781 pour
découvrir Uranus.
La gravitation
► Anaximandre avait compris que la Terre flottait dans le vide,
et ne tombait car c’est elle qui attire la matière.
▼ Cette idée n’avait
pas convaincu les atomistes, qui avait décelée dans l’idée d’une
terre sphérique située au centre du un monde, un argument théologique. Lucrèce
commente : « que toute chose tende, comme disent certains philosophe,
vers le centre du monde, et que le monde subsiste ainsi sans avoir besoin de
chocs extérieurs, extrémités supérieures ou inférieures ne pouvant s'échapper
dès l'instant qu'il y aurait tendance universelle vers un centre. Mais comment
croire qu'un corps se soutienne par lui-même, que des corps pesants, situés de
l'autre côté de la terre, se tiennent dressés dans l'air et donc reposent sur
le sol à l'inverse des nôtres, ainsi que nous voyons les images renversées dans
l'eau ? C'est en vertu de ces idées qu'on suppose des êtres vivants qui marchent
au-dessous de nous la tête en bas, et qui pourtant ne peuvent pas plus tomber
de la terre dans le ciel inférieur que nos corps ne pourraient s'envoler
d'eux-mêmes vers la voûte céleste; des êtres enfin, qui voient le soleil quand
se découvrent à nous les astres de la nuit, qui partagent alternativement avec
nous les saisons, et qui ont des nuits égales à nos jours. Voilà les grossières
erreurs où des fous sont tombés, pour avoir soumis les faits à de faux
principes. Il ne peut pas y avoir de centre dans une étendue infinie, et quand
il y en aurait un, les corps n'auraient pas plus de raisons de s'y arrêter que
dans toute autre partie de l'espace. La nature du vide, en effet, est de livrer
également passage aux corps pesants, où qu'ils portent leurs mouvements, que ce
soit au centre ou ailleurs. Il n'y a pas d'endroit où les corps, une fois
arrivés, perdent leur pesanteur et puissent s'appuyer sur le vide : le vide,
d'autre part, ne peut servir d'appui à quelque corps que ce soit, mais il lui
cède la place : ainsi l'exige sa nature. Impossible d'admettre, avec ce
système, que la cohésion des choses se puisse maintenir par l'attrait
irrésistible d'un centre.
Naissance et mortalité du monde
► Lucrèce
décrit ce qui ressemble à la nébuleuse primitive à l’origine du système
solaire : « Un temps fut où ne se voyaient encore ici-bas ni le char
du soleil dans son vol sublime, haute source de lumière, ni les astres du vaste
monde, ni la mer, ni le ciel, ni même la terre, ni l'air, rien enfin de pareil
aux spectacles d'aujourd'hui, mais une sorte d'assemblage tumultueux d'éléments
confondus. Puis commencèrent à se dégager quelques parties, les semblables
s'associèrent aux semblables, le monde prit ses contours et forma ses membres,
de vastes ensembles s'ordonnèrent. Jusque-là, en effet, la discorde des
éléments avait tout mêlé : distances, directions, liens, pesanteurs, forces de
choc, rencontres et mouvements; ce n'était entre eux qu'une mêlée générale, à
cause de la dissemblance de leurs formes et de la variété de leurs figures; car
s'ils se joignaient, tous ne pouvaient rester unis ou bien accomplir ensemble
les mouvements convenables. Mais alors de la terre se distingua la voûte du
ciel; à part, la mer s'étendit dans son lit; à part aussi brillèrent les feux purs
de l'éther.
► Comme les éléments chimiques ont été
fabriqués dans les étoiles, on dit parfois que nous sommes des poussières
d’étoiles. Lucrèce dit que « nous sommes tous nés d'une semence
venue du ciel ».
► Le soleil est mortel. Il explosera dans 5 milliard
d’années. Lucrèce explique qu’ « il en est ainsi du soleil,
de la lune, des étoiles, croyons-le : la lumière que ces astres nous envoient,
ils la produisent par des émissions sans cesse renouvelées et ils perdent leurs
flammes à mesure qu'elles se produisent. Ne va donc pas les regarder comme
doués d'une indestructible vigueur.
▼ Epicure dit comme Héraclite que le soleil est petit, erreur
que n’avait peut-être pas avoir commise Démocrite.
L’apparition de la vie et l’évolution
1.
▼ Lucrèce parle de génération spontanée des êtres vivants,
idée réfutée par les expériences de Pasteur.
► On notera tout de même la volonté d’expliquer
l’origine de la vie par des mécanismes naturels, sans intervention
divine, ce qui rejoint l’esprit de la science moderne. La génération
spontanée a eu lieu par le passé, mais ce doit être un phénomène rare.
► Lucrèce explique que la nature fait les choses au hasard,
et décrit ensuite la sélection naturelle
« Il existe en ces
matières un grave vice de pensée, une erreur qu'il faut absolument éviter. Le
pouvoir des yeux ne nous a pas été donné, comme nous pourrions croire, pour
nous permettre de voir au loin, de même ce n'est pas pour la marche à grands
pas que jambes et cuisses s'appuient à leur extrémité sur la base des pieds et
savent fléchir leurs articulations ; les bras n'ont pas été attachés à de
solides épaules, les mains ne sont pas de dociles servantes à nos côtés, pour
que nous en fassions usage dans les besoins de la vie. Toute explication de ce
genre est à contresens et prend le contre-pied de la vérité. Rien en effet ne
s'est formé dans le corps pour notre usage ; mais ce qui s'est formé, on en
use. Aucune faculté de voir n'exista avant la constitution des yeux, aucune
parole avant la création de la langue : c'est au contraire la langue qui a
précédé de beaucoup la parole, et les oreilles ont existé bien avant l'audition
des sons ; enfin tous nos organes existaient, à mon sens, avant qu'on en fît
usage, ce n'est donc pas en vue de nos besoins qu'ils ont été créés.[…]
Que de monstres la terre
en travail s'efforça de créer, étranges de traits et de structure ! On vit
l'androgyne, qui tient des deux sexes mais n'appartient à aucun, et n'est ni
l'un ni l'autre ; on vit des êtres sans pieds et sans mains, ou muets et sans
bouche, ou sans regard, aveugles, ou bien dont les membres adhéraient tous au
tronc et qui ne pouvaient ni agir, ni marcher, ni éviter un péril, ni pourvoir
à leurs besoins. Tous ces monstres et combien d'autres de même sorte furent
créés en vain, la nature paralysa leur croissance et ils ne purent toucher à la
fleur tant désirée de l’âge, ni trouver de nourriture, ni s'unir par les
liens de Vénus. Il faut en effet, nous le voyons, tout un concours de
circonstances pour que les espèces puissent durer en se reproduisant : des aliments
d'abord, puis des germes féconds distribués dans l'organisme avec une issue par
où ils puissent s'écouler hors du corps alangui, et enfin, pour que la femelle
puisse se joindre au mâle, des organes qui leur permettent d'échanger des joies
partagées. Beaucoup d'espèces durent périr sans avoir pu se reproduire et
laisser une descendance. »
▼ Malgré cette intuition extraordinaire, les atomistes pensent malgré
tout avec la fixité des espèces.
► La découverte de l’homme de Neandertal date
du milieu du XIX siècle. 2000 ans plus tôt, Lucrèce expliquait que par le
passé : « Une race d'hommes vécut
alors, race des plus dures, et digne de la dure terre qui l'avait créée. Des os
plus grands et plus forts formaient la charpente de ces premiers hommes, leur
chair avait une armature de muscles puissants, ils résistaient aisément aux
atteintes du froid et du chaud, aux changements de nourriture, aux attaques de
la maladie. Que de révolutions le soleil accomplit à travers le ciel, tandis
qu'ils menaient leur vie errante de bêtes sauvages !