Erreurs fréquentes d’interprétation de l’épicurisme

 

 

 

 

 

Erreur courante : faire d’Epicure un débauché

 

La culture populaire associe Epicure au plaisir, ce qui n’est pas faux, mais Epicure défend le plaisir du point du sage, avec tout ce que être sage implique selon lui. Le plaisir épicurien est un plaisir mesuré, qui ne doit pas être entendu seulement pour sa dimension sensuelle, mais aussi dans sa dimension morale. Selon Epicure, il y a un plaisir à réaliser certaines belles actions ou à adopter une certaine attitude (voir SV 44, SV 63, Us 544) :

 

« Lorsque nous disons que le plaisir est le souverain bien, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés, ni des jouissances sensuelles, comme le prétendent quelques ignorants qui nous combattent et défigurent notre pensée. Ce ne sont ni les beuveries et les banquets continuels, ni la jouissance que l’on tire de la fréquentation des mignons et des femmes, ni la joie que donnent les poissons et les viandes dont on charge les tables somptueuses, qui procurent une vie heureuse, mais des habitudes raisonnables et sobres, une raison cherchant sans cesse des causes légitimes de choix ou d’aversion, et rejetant les opinions susceptibles d’apporter à l’âme le plus grand trouble » Epicure, lettre à Ménécée.

 

 

Dans l’antiquité beaucoup d’adversaires de l’épicurisme ont fait semblant de croire que le mot plaisir n’était à entendre que dans un sens sensuel. Sénèque reconnaît que c’était là de la calomnie et que « La loi que nous (stoïciens) imposons à la vertu, il (Epicure) l'impose, lui, au plaisir » (De la vie bienheureuse, Chap XIII)

Si Epicure a souvent pris l’animal comme référence, les animaux ne peuvent toutefois pas atteindre l’ataraxie car ils sont privés d’intellect. Ils sont condamnés à subir des peurs qu’ils ne savent gérer faute d’intelligence (Philodème, on the gods ; Polystrate).

« Depuis Kant, on simplifie souvent en disant que les stoïciens défendent le plaisir de la vertu, alors qu’Epicure défendrait la vertu seulement parce qu’elle sert à obtenir le plaisir. En fait, la situation est plus complexe, car Epicure considère lui aussi qu’il existe un pur plaisir de la vertu (par exemple Us544). Sénèque reconnaissait qu’“Epicure aussi est d’avis qu’avec la vertu l’homme est heureux” (lettre à Lucilius n°85). Cicéron observait que la majorité de ses contemporains considéraient “qu’Epicure enseigne qu’une action juste et honnête est à elle seule productrice de joie” (Des Fins, I, VII, 25), et effectivement, l’épicurien Torquatus “applaudit” la doctrine du plaisir de la vertu des stoïciens (Des Fins, I, XIX, 61). A propos des épicuriens, Cicéron ajoute que “le mot vertu est sur leurs lèvres tout le temps, et ils déclarent que le plaisir est seulement l'objet du désir au début, et ensuite l'habitude produit une sorte de seconde nature, qui fournit une motivation pour de nombreuses actions ne visant pas du tout le plaisir” (Des Fins, V, XXV; Us 398) » (Extrait des notes de « l’amour de la Raison universelle »).

 

 

 

 

Erreur des érudits : faire d’Epicure un ascète

 

Certains commentateurs sont tombés dans l’excès inverse et considèrent qu’Epicure réduit le plaisir uniquement aux besoins minimaux du corps (boire de l’eau et manger du pain). C’est la thèse que reprend notamment Michel Onfray, dans sa contre-histoire de la philosophie.

Il est vrai que certains témoignages peuvent donner l’impression d’ascétisme, cependant il faut remettre ces sources dans leur contexte. On oublie trop souvent de rappeler qu’Epicure a vécu la famine à Athènes et qu’il a sauvé ses disciples en rationnant la nourriture (il aurait compter les fèves), ce qui explique l’importance de sa théorie sur la suffisance au strict besoin nécessaire dans l’adversité, mais qui n’est pas un ascétisme comme but en soi. Epicure précise en effet : « Il ne s’ensuit pas qu’il faille toujours se contenter de peu, seulement, quand l’abondance fait défaut, nous devons pouvoir nous contenter de peu » Epicure, lettre à ménécée.

A propos de sa théorie du plaisir, Diogène Laërce nous dit : « [Epicure] est en désaccord avec les Cyrénaïques sur la théorie du plaisir. Ceux-ci mettent le plaisir, non dans le repos, mais dans le mouvement. Épicure accepte les deux, qu’il s’agisse de l’âme ou du corps…. [Les épicuriens] disent : « Le plaisir, c’est ce qui est en repos, et ce qui est en mouvement. » Et Épicure dit dans le livre du Choix : « L’ataraxie, l’absence de douleur sont des plaisirs en repos, la joie et l’allégresse sont des plaisirs en mouvement. » Si l’épicurisme était un ascétisme, Epicure aurait seulement accepté les plaisirs en repos (méditation, indépendance) et aurait condamné les plaisirs en mouvement, or il accepte les deux.

Egalement, on remarque rarement que les textes dont nous disposons (les témoignages de Sénèque et la lettre à Ménécée) sont des défenses contre les accusations de débauche. Nous n’avons pas les premiers textes d’Epicure qui devaient être plus hédonistes. Enfin, une traduction correcte de la maxime vaticane n°33 ne dit pas que celui qui n’a ni faim, ni soif « rivalise de bonheur avec Zeus », mais seulement « qu’il peut lutter pour le bonheur » (Jean-François Balaudé, p213, note5).

Ainsi, bien qu’il me semble incontestable qu’il y avait une volonté de suffisance à soi chez les épicuriens, je pense toutefois, comme d’autres (Geneviève Rodis-Lewis, Jean Salem…) que l’interprétation ascétique est incorrecte. Conclure qu’Epicure demanderait de satisfaire seulement les désirs nécessaires du corps serait contradictoire avec sa maxime capitale 21 qui recommande au contraire de « satisfaire les désirs nécessaires et les désirs naturels ». Pour argumenter ce point de vue, je rappelle les extraits suivants :

 

« Si les causes qui produisent les plaisirs des débauchés défaisaient les craintes de la pensée, […] nous n’aurions rien, jamais, à leur reprocher, eux qui seraient emplis de tous côtés par les plaisirs […] » Maxime Vaticane X

 « L’habitude d’une vie simple et modeste […] permet de mieux goûter une vie opulente, à l’occasion […] » Epicure, lettre à ménécée

« On ne se prive pas des plaisirs de Vénus » Lucrèce, Livre V.

« Tout plaisir est de part sa nature même un bien »  Epicure, lettre à ménécée

 

« Toi qui ne seras plus demain, tu diffères la joie, mais la vie périt par le délai, et chacun d’entre nous meurt à se priver de loisirs » Maxime Vaticane 14. Sur ce point, l’opposition avec le bouddhisme est saisissante. En effet, pour Bouddha :  « L'homme qui s'attache à cueillir les plaisirs comme des fleurs, est saisi par la mort qui l'emportera comme un torrent débordé emporte un village endormi » (Dhammapada).

 

 

Ce dernier point est probablement le plus important. Pour Epicure la vie du sage est remplie du souvenir des plaisirs cueillis et du bien accompli : « C’est à l’heureux et dernier jour de ma vie que je t’écris cette lettre. Mes intestins et ma vessie me causent une souffrance inexprimable. Mais pour compenser toutes ces douleurs, je puise une grande joie dans le souvenir qui restera de mes ouvrages et de mes discours (testament d’Epicure, DL) ». Lucrèce condamne les insensés qui ne savent pas recueillir le plaisir et le perde dans un « vase sans fond ».

 

 

 

 

Autres erreurs dues à des lectures trop catégoriques

 

Pour Epicure, le plaisir est notre guide intérieur qui doit nous orienter dans nos choix contre les conventions sociales et les opinions vides. Sa théorie du plaisir est presque plus un humanisme qu’un hédonisme. Epicure donne souvent des recommandations selon ce qui doit être selon lui le point de vue du sage, mais il n’édicte pas de lois, car tous les hommes n’ont pas une nature capable d'atteindre la sagesse. Il n’ y a pas d’interdits, ni d’obligations dans l’épicurisme. Beaucoup de commentateurs ne semblent pas avoir compris cela, ce qui me semble être le cœur même de cette philosophie. Par exemple :

 

si Epicure méprise les honneurs et déconseille la politique, il ajoute : « ceux qui aime les honneurs et la gloire ne doivent pas rester inactifs mais suivant leur nature s’occuper des affaires publiques et gouverner car ils seront malheureux si par suite de leur inaction, ils ne peuvent pas obtenir ce qu’ils désirent » Us 555. (voir aussi MC VII)

 

si Epicure déconseille le mariage et les enfants, « le sage pourra cependant le faire dans des circonstances particulières » Epicure, DL. Effectivement, Métrodore, « le second Epicure » était marié, et avait des enfants, dont Epicure pris soin après sa mort. DL.

 

si Epicure rejette le poids institutionnel de la culture:  « Je crache sur ce beau et ceux qui l’admire à vide, si il ne produit pas le plaisir » (Epicure, d’après Athénée) il ne rejette pas l’art qui produit du plaisir. Ainsi, il allait dès le matin au théatre pour écouter les joueurs de flûte. Au jardin, on réalisait des tableaux des moments mémorables (ex : Colotès à genoux vénérant Epicure, d’après Plutarque dans ses traités anti-épicuriens). Pline mentionne également un tableau de l’épicurienne Léontium en train de méditer.

 

 

Le même raisonnement s’applique à tous les autres domaines (voir Pierre Gassendi, « Vie et mœurs d’Epicure ») 

 

       

 

   

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