l’Immortalité matérialiste
Pour pouvoir suivre l’idée développée dans cet extrait, il faut que le lecteur m’accorde que l’univers contient une infinité de mondes, et que l’esprit repose uniquement sur des bases matérielles, deux idées que la majorité des individus devrait normalement envisager sérieusement étant donné l’état actuel des observations astronomiques et les progrès de la neurobiologie. (Pour plus de détails sur ces deux points, se reporter à l’ouvrage).
« Dans toute région finie de l’espace, le nombre de possibilités dans les associations atomiques est certes gigantesque, mais il est fini. Par conséquent, à travers la multitude infinie d’univers, toutes les situations physiques finies sont reproduites une infinité de fois. “Certains mondes sont non seulement si semblables entre eux, mais encore si parfaitement et absolument pareils en tous points, qu'aucune différence ne les distingue”disait Démocrite, lorsqu’il fermait les yeux et voyageait par la pensée dans ces lieux, où il rencontrait “d'innombrables Démocrites”identiques à lui. Attention ! Tous les mondes que votre imagination débordante invente n’existent pas pour autant. Seules les histoires non contradictoires existent véritablement. Cela fait, pour chaque chose finie, une quantité inimaginable d’histoires possibles. Ici, dans nos mains, toute chose finie est mortelle et décomposable, mais son essence demeure éternellement réalisée à travers l’infinité des réalités.
Dans un autre temps, dans un autre lieu, la matière se réorganisera dans son ordre actuel et te donnera une seconde fois la lumière de la vie. En fait, tout homme a déjà existé une infinité de fois, et reviendra encore et encore. “Regarde en arrière, tu vois quel néant est pour nous cette période de l'éternité qui a précédé notre naissance. C'est un miroir où la nature nous présente l'image de ce qui suivra notre mort... Tournons nos regards vers l'immensité du temps écoulé, songeons à la variété infinie des mouvements de la matière : nous concevons aisément que nos éléments de formation actuelle se sont trouvés plus d'une fois déjà rangés dans le même ordre, mais notre mémoire est incapable de ressaisir ces existences détruites, car dans l'intervalle la vie a été interrompue” expliquait Lucrèce.[…]
Les autres corps dotés d’une organisation neuronale définissant
un sentiment d’exister absolument identique au mien sont d’autres parties de
mon être. Ces autres corps ne sont pas des autres mois, c'est moi ! J'éprouve
le même sentiment d'exister partout, et je n'ai pas plus de réalité ici,
là-bas, ailleurs, dans le futur ou dans le passé. Par rapport à ma conscience
actuelle, ces autres existences sont un peu comme ces vieilles photos sur
lesquelles je me surprends parfois à me découvrir dans des instants étranges,
que j’ai manifestement vécus, mais dont il n’y a aucune trace dans ma mémoire.
Du point de vue de cet instant présent, je ne suis pas plus étranger au moi que
je me souviens avoir été il y a quelques années, ni au moi qui a oublié ce
qu’il a vécu, ni non plus au moi que je suis ailleurs et dont il n’y a aucune
trace ici. Mes états de conscience ne sont pas continus, mais s'enchaînent les
uns les autres et placent mon essence unique dans toutes les situations
possibles. Etant donné que part mon corps présent, je ne suis actuellement
qu’un mode fini de mon être infini, mes pensées n’ont aucun pouvoir d’influence
sur ce qui se passe de toute façon ailleurs, dans les autres parties de mon
être. Par conséquent, mes décisions doivent uniquement concerner mon corps
présent dans ce monde physique. La conscience de la multiplicité de son
existence ne change rien à sa vie pratique. Elle bouleverse en revanche son
émotionnel métaphysique. Lorsque l’homme libéré réalise la dimension cosmique
de son être, il ressent sa puissance de vaincre ici et ailleurs, et perçoit la
totalité de ce qu’il est, réalisé à travers l’infinité des mondes. L’homme
libéré ne se reconnaît alors plus dans son corps présent. Il ne se comprend que
par son Désir intime, cette joie éternelle qui le dépasse complètement…
Extrait de « l’amour de
la Raison universelle ».