Thomas Jefferson, Epicure et la philosophie antique

 

 

Lettre à William Short, 31 octobre 1819

« Comme tu le dis de toi-même, je suis moi aussi un épicurien. Je considère que les véritables (non les imputées) doctrines d'Epicure contiennent tout ce que la rationalité en philosophie morale nous a légué de la Grèce et de Rome. Epictète, en effet, nous a donné ce qui était bon chez les stoïciens, au-delà, de leurs dogmes, de l’hypocrisie et des grimaces. Leur grand crime a été leurs calomnies d'Epicure et leurs fausses représentations de sa doctrine, où nous déplorons de voir le caractère franc de Cicéron s'engager comme complice. Diffus, insipide, rhétorique, mais enchanteur, son modèle Platon, comme lui-même éloquent, traite de mysticismes incompréhensibles à l'esprit humain, et a été déifié par certaines sectes usurpant le nom de chrétiens, parce que, dans ses conceptions brumeuses, ils ont trouvé une base à l'obscurité impénétrable propice à des fabrications délirantes, de leur propre invention. Ceux là, l’ont blasphémé, lui qu’ils affirment être leur fondateur, mais qui les rejetterait avec l’indignation que les caricatures de sa religion excitent si justement. De Socrate nous ne savons rien d’authentique, hormis dans les mémoires de Xénophon ; Platon fait de lui l'un de ses collocuteurs uniquement pour couvrir ses propres caprices sous le manteau de son nom, une liberté dont on nous dit que Socrate lui-même s’en plaignait. Sénèque est effectivement un fin moraliste, qui défigure son travail par moment avec du stoïcisme, et affectionne trop d'antithèses et de points, mais il nous donne cependant sur l'ensemble beaucoup de bonnes choses et de pratiques morales. Mais le plus grand de tous les réformateurs de la religion dépravée de son propre pays est Jésus de Nazareth. Prélevant ce qui est vraiment de lui, de la poubelle dans laquelle il est enterré, facilement distinguable par son éclat de la crasse de ses biographes, aussi séparable que les diamants du fumier, nous avons les grandes lignes d'un système de la plus sublime moralité qui n'ait jamais sorti des lèvres d’un homme, les grandes lignes qu’il est déplorable qu’il n'ait pas vécu assez pour les remplir. Epictète et Epicure donnent des lois pour nous gouverner nous-mêmes, Jésus, ajoute un supplément de devoirs et de charité que nous nous devons les uns les autres. L’établissement de l'innocence et du véritable caractère bienveillant de ce moraliste, et son sauvetage de l'accusation d'imposture qui a résulté de systèmes artificiels, inventés par les sectes ultra-chrétiennes, jamais autorisées par un seul mot prononcé par lui, est un objet hautement souhaitable, sur lequel Priestley a consacré avec succès son enseignements et ses travaux. Il serait temps, espérerons-le, d’effectuer une douce euthanasie des hérésies issues de la bigoterie et du fanatisme qui ont si longtemps triomphé de la raison humaine, et de façon générale profondément affligé l'humanité, mais ce travail doit être entrepris en séparant le grain de la paille par les historiens de sa vie. J'ai parfois pensé traduire Epictète (car il n'a jamais été traduit correctement en anglais) en ajoutant la véritable doctrine d'Epicure provenant du Syntagma de Gassendi, et un résumé des évangiles de tout ce qui a le cachet de l'éloquence et de la fine imagination sur Jésus. La dernière fois que j'ai tenté trop hâtivement, c’était il y a douze ou quinze ans. Ca a été le travail de deux ou trois nuits seulement, à Washington, après avoir lu les lettres et des documents de la journée pendant la soirée. Mais avec un pied dans la tombe, ces projets sont maintenant en pause pour moi. Mon entreprise actuelle est de combler la perte de sens de la fin de vie, comme j'ai effort de le faire, par le plaisir de la lecture des classiques et des vérités mathématiques, ainsi que par la consolation d'une saine philosophie, aussi indifférente à l'espoir qu’à la peur.

Je prends la liberté d’observer que tu n'es pas un vrai disciple de notre maître Epicure, en te laissant aller au calme auquel tu dis te rendre. L'un de ses canons, tu le sais, a été que le « calme qui présente un plus grand plaisir, ou produit une plus grande douleur, est à éviter » Ton amour du repos conduira, dans sa course, à une suspension de l'exercice qui maintient en bonne santé, un relâchement de ton esprit, une indifférence à tout ce qui t’entoure et, enfin, à un affaiblissement de ton corps, et un engourdissement de ton esprit, l’état le plus éloigné de toutes les choses du bonheur que le calme bien réglé d'Epicure assure; le courage, comme tu le sais est l'une de ses quatre vertus cardinales. Cela nous enseigne à rencontrer et à surmonter les difficultés, et à ne pas nous enfouir comme des lâches, et s’enfuir en vain, car ils se rencontreront et nous arrêteront à chaque tournant de notre route ....

    Je place en dessous un plan d'étude de la doctrine d'Epicure, un peu dans un style lapidaire, que j'ai écrit une vingtaine d'années plus tôt, comme celle pour la philosophie de Jésus, d’un peu près le même âge, trop long pour être copié.

 


Plan de cours de la doctrine d'Epicure.


Physique - l’univers éternel.
Ses parties, grandes et petites, sont interchangeables.
Matière et vide seulement.
Le mouvement inhérent à la matière qui est lourde et décline.
Circulation éternelle des éléments des corps.
Les Dieux, un ordre d'êtres supérieurs juste supérieur à l'homme, jouissent dans leur sphère de leur propres félicité, mais pas d'ingérence avec les préoccupations de l'échelle des êtres en dessous d’eux.


Morale - le bonheur le but de la vie.
La vertu, le fondement du bonheur.
L’utilité, le test de la vertu

Plaisir actif et calme.
Calme est l’absence de douleur, le vrai bonheur.
Actif, consiste dans le mouvement agréable, ce n'est pas le bonheur, mais le moyen de le produire.
Ainsi, l'absence de la faim est un élément de bonheur; manger le moyen de l’obtenir.
Le summum du bonheur est de ne pas être peiné dans le corps, ni troublé dans l'esprit.
Calme du corps, et tranquillité de l’esprit.
Pour se procurer la tranquillité d'esprit, nous devons éviter le désir et la peur, les deux principales maladies de l'esprit.

L'homme est un agent libre.

La vertu consiste dans la 1. Prudence. 2. Tempérance. 3. Fortitude. 4. Justice.
à quoi est opposé 1. Folie. 2. Désir. 3. Peur. 4. Tromperie.

 


NOTES
 


Sur Platon et le christianisme : Jefferson fait vraisemblablement référence à l’époque de Saint-Augustin où ce dernier faisait l’éloge de Platon pour avoir perçu les « vérités chrétiennes ». Voir  le parapgraphe sur Platon de la page consacrée aux contre-lumières.

 
Sur Socrate et Platon: Jefferson évoque le témoignagne de Diogène Laerce, vie des philosophes illustres, qui nous rapporte : « On dit aussi que Socrate, entendant Platon lire son Lysis : « Bons dieux, dit-il, comme ce jeune homme me fait dire des choses qui ne sont pas de moi ! » Et certainement, il(Platon) a écrit beaucoup de choses que Socrate n’avait pas dites. »


Sur la biographie de Jésus: Jefferson fait référence aux passages des évangiles où Jésus tient des propos et une attitude contradictoire avec l’image du messager universel de la paix et de la charité.

 
 

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