Albert Einstein                                                   Emmanuel Kant

 

 

 

La légende d’Einstein kantien

 

Plusieurs biographes d’Einstein rapportent qu’il aurait embrassé la philosophie d’Emmanuel Kant dès l’adolescence. Ils tiennent cette information du témoignage de Max Talmey qui raconte avoir conseillé cette lecture au jeune Einstein, cependant cette légende est contredite par Einstein lui-même ! Max Jammer Einstein and religion p41

 

« Je ne suis pas né dans la tradition kantienne, je n’en suis venu que très tard à comprendre ce qui est vraiment valable dans cette doctrine à coté d’erreurs qui sont tout à fait évidentes aujourd’hui cela tient en une phrase «  le réel ne nous est pas donné, il est posé devant nous comme une énigme »

Einstein's Reply to Criticisms, Philosopher-Scientist

 

« Hume a eu un fort impact sur moi. Comparé à lui, Kant me semble plutôt faible, mais pour gagner du temps j’ai abandonné la défense de cette thèse. »

Einstein à Paul Ehrenfest, 24 octobre 1916. Don howard, Einstein, Kant and the origin of logical empiricism

 

« Je lis les prolégomènes de Kant et je commence à comprendre le pouvoir de séduction qui émanait et émane de ce gaillard. Si on lui concède l’existence de jugements synthétiques à priori, on est pris. Je dois ramollir l’a priori à du conventionnel pour ne pas avoir à le contredire et même là, les détails ne collent pas. C’est malgré tout sympa à lire, même si ce n’est pas aussi bon que son prédécesseur Hume. Hume avait aussi un instinct à sonder plus profond. »

Einstein à Max Born en 1918 The Born-Einstein Letters

 

« - Einstein : « Kant est une sorte d’autoroute avec beaucoup de barrières et plein de petits chiens viennent, et apportent leur contribution aux barrières ».

- Rosenthal-schneider : « mais quelle comparaison ! »

- Einstein : « qu’est ce que tu as, ton Kant est l’autoroute après tout et ça n’y changera rien » » 

Conversation rapportée par l’étudiante d’Einstein, ILse Rosenthal-Schneider « Reality and scientific truth »

 

 

 

 

Remarques sur le temps et l’espace selon Kant

 

« La vue très louée de Kant sur le temps me rappelle la fable d’Andersen sur les nouveaux vêtements de l’empereur, seulement la forme de l’intuition prend la forme des vêtements de l’empereur »

Einstein d’après son étudiante, ILse Rosenthal-Schneider « Reality and scientific truth »

 

« Newton a inclus l’espace parmi les autres réalités physiques. Cet aspect de sa théorie […] a échappé à Kant lui-même » «  La tentative de Kant de supprimer le malaise [de considérer l’espace sans matière] en niant l’objectivité de l’espace peut à peine être prise au sérieux »

Einstein la relativité et le problème de l’espace. Michel Paty, Einstein Philosophe (p162, p430)

 

« Les concepts et les systèmes conceptuels trouvent leur justification exclusivement par leur capacité à coordonner les évènements. Ils ne peuvent pas être justifiés d’une autre manière. Par conséquent, c’est, à mon avis, l’un des actes les plus pernicieux des philosophes d’avoir transféré certains des concepts de bases des sciences de la nature du domaine contrôlable de l’adéquation empirique aux inaccessibles hauteurs de l’a priori. […] Cela s’applique particulièrement au concept d’espace et de temps, que les physiciens, forcés par les faits, ont du faire descendre des hauteurs olympiennes de l’a priori pour les réparer et les rendre utilisables »

Einstein, the meaning of relativity, space and time in pre-relativity physics

 

« Si Kant savait ce que nous savons aujourd’hui de l’ordre naturel, je suis certain qu’il aurait fondamentalement revu ses conclusions philosophiques »

New quotable p83

 

 

Note : En unifiant la matière-énergie-espace-temps en une seule substance, Einstein considérait que sa théorie de la relativité généralisée donnait plutôt raison à la conception de Descartes, reprise par Spinoza.

 

 

Remarques sur l’« à priori »

  

« La différentiation de Kant entre l’a priori et l’a posteriori est erronée et ne rend pas justice au problème d’une manière naturelle. Tous les concepts même ceux qui sont au plus près de l’expérience sont du point de vue logique, de libres conventions… »

Einstein Autobiographical Notes, Philosopher-Scientist ; Max Jammer Einstein and religion p42

 

« Il n’y a pas de catégories finales au sens de Kant »

Physics and reality, 1936. ideas and opinions, conceptions scientifiques

 

« Selon moi, le but de Kant et de tous les kantiens a été de découvrir les concepts et relations à priori (c'est-à-dire non déductibles de l’expérience) qui fondent nécessairement toute science de la nature parce qu’une science de la nature n’est pas pensable sans eux... Kant considérait ce but comme accessible et croyait l’avoir atteint. Mais si l’on ne considère pas ce but comme accessible, on doit évidemment renoncer à se dire « kantien.

Il y a encore peu de temps, on croyait que le système kantien de concepts et de normes a priori pourrait résister éternellement. Cette position fut tenable aussi longtemps que la science de la nature postérieure [à Kant], telle qu’elle était tenue pour démontrée, n’enfreignit pas les normes en question. Ce qui se présenta de manière incontestable qu’avec la théorie de la relativité. A moins de vouloir prétendre que la théorie de la relativité est contradictoire avec la raison, on ne peut pas conserver le système kantien des concepts et normes a priori.   

Dans un premier temps, cela n’exclut pas qu’on maintienne au moins une problématique kantienne, comme le fait par exemple Cassirer. Je pense même que c’est un point de vue qu’aucune évolution de la science de la nature ne pourra réfuter strictement, car on pourra toujours dire que les philosophes criticistes se sont trompés jusqu’à présent en établissant la liste des éléments a priori, et on pourra toujours établir un système d’éléments a priori qui ne soit pas contradictoire avec un système physique donné. Je tiens à dire brièvement pourquoi je ne trouve pas ce point de vue naturel. Soit une théorie physique se composant de parties (éléments) A, B, C, D qui forment ensemble un tout logique reliant correctement les expériences qui font partie de son matériau (expériences sensorielles). Dans ce cas, il arrive que le contenu conceptuel d’un nombre d’éléments inférieur à quatre, par exemple, de A, B, et D, sans C, ne veuille encore rien dire, de la même façon que A, B, C sans D. On est libre alors de déclarer que le concept de trois des quatre éléments, par exemple A, B, et C est a priori, tandis que celui de D est déterminé empiriquement. Ce qui n’est pas satisfaisant dans ce procédé, c’est l’arbitraire du choix des éléments désignés comme a priori, qui ne tient pas compte du fait que la théorie elle-même pourrait un jour être remplacée par une autre qui, à son tour, remplacerait certains éléments, ou même les quatre par d’autres. Il est vrai qu’on pourrait penser que nous sommes en mesure de découvrir des éléments qui ne peuvent pas ne pas être dans toute théorie, en analysant directement l’entendement humain ou même la pensée. Mais la plupart des chercheurs s’accorderont sans doute à dire que nous ne disposons d’aucune méthode pour découvrir ces éléments, même si l’on est enclin à croire en leur existence. Ou bien faut-il imaginer que la découverte des éléments a priori est une sorte de processus asymptotique, qui progresse avec l’évolution des sciences de la nature ? »

Kant und Einstein, un ouvrage d’Alfred Elsbach, Deutsche Litteraturzeitung, 1924, p1688. (philocours, philoscience)

 

 

 

Remarques sur la contribution de Kant

 

« [Après Hume, vient] Kant, avec une idée qui était certes intenable sous la forme qu'il lui avait donné, mais qui représentait un pas en avant vers une solution du dilemme de Hume »

Comment je vois le monde Remarques sur la théorie de la connaissance de Bertrand Russell.

 

« Ce qui me semble juste dans la présentation du problème par Kant, c’est la constatation que pour penser nous utilisons avec un certain droit, des concepts qui n’ont, si l’on considère la situation du point de vue logique, aucun accès au matériau de l’expérience des sens»

Michel Paty , Einstein Philosophe p 370

 

« C'est l'un des grands accomplissements de Kant d'avoir montré qu'il serait vide de sens de poser l'existence d'un monde extérieur réel sans cette intelligibilité (du monde) »

Physics and reality, 1936. ideas and opinions, conceptions scientifiques

 

« De Hume, Kant a appris qu’il y a des concepts (par exemple la connexion causale) qui joue un rôle dominant dans notre façon de penser, et qui cependant, ne peuvent pas être déduits par les moyens d’un processus logique issue de ce qui est fourni empiriquement (un fait que plusieurs empiristes reconnaissent c’est vrai, mais ensuite semblent systématiquement l’oublier). Qu’est ce qui justifie l’utilisation de tels concepts ? Suppose qu’il [Kant] aurait répondu cette phrase : « Penser est nécessaire pour comprendre ce qui est donné empiriquement, et les concepts et les catégories sont nécessairement des éléments indispensables de la pensée ». Si il était resté satisfait par ce type de réponse, il aurait évité le scepticisme, et tu n’aurais rien eu à lui reprocher »

Einstein's Reply to Criticisms, Philosopher-Scientist

 

 

  

   

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Compléments critiques sur Kant

 

 

Arthur Schopenhauer Critique de la philosophie kantienne

 

Sur les antinomies : « Il a fallu à Kant beaucoup de peine et beaucoup d'artifice pour faire tenir debout les propositions-thèses »

Sur le principe de Causalité : « L'origine du jugement hypothétique, cette forme générale de la pensée, ne peut pas être simplement, comme le veut Kant, l'entendement et sa catégorie de la causalité ; car la loi de causalité, qui, d'après mon exposition, est l'unique forme de connaissance de l'entendement pur, la loi de causalité n'est qu'une des expressions du principe de raison lequel comprend toute connaissance pure ou a priori »

 

 

Charles Renouvier Critique de la doctrine de Kant

 

 sur l’idéalisme : « Kant a partagé l’erreur fondamentale qu’il a paru combattre. » « La critique de la raison pure est soumise à des dogmes qui échappent à la critique puisqu’elle les prend pour guide. » « L’idéalisme kantien est un dogme propre à Kant, qui ne possède aucun titre à se présenter comme un résultat de sa critique de la raison, et qui contredit outrageusement les croyances naturelles et dépasse sans mesure, par sa transcendance, les vieilles doctrines métaphysiques auxquelles son inventeur ne reprochait que de poser des objets dont la réalité est indémontrable. » « On se demande enfin s’il n’y a pas une contradiction profonde, portant sur l’ensemble de l’œuvre, entre la thèse de l’existence des noumènes qui est, ou parait être, - elle n’aurait sans cela aucun sens, - posée comme réelle, et la thèse de l’intuition sensible, critère unique de la réalité des objets de la pensée. Il est manifeste que les noumènes ne satisfont pas à cette condition, et nous pensons que Kant lui-même a dû le reconnaître. Sa doctrine, à cet égard, porte le caractère étrange d’un mysticisme hypothétique indéterminé, dans l’attente d’une intuition suprasensible dont l’économie actuelle du monde ne nous permet pas de nous former la moindre idée. » « [Kant] s’est permis le plus étrange saut dans le mystère en imaginant que des êtres, situés hors du temps, étaient les auteurs de nos actes libres prédéterminés dans le temps » « l’existence de l’agent mystérieux, inconnaissable, qui ferait librement hors du temps le même acte que l’agent sensible fait nécessairement dans le temps, et tiendrait, à cet effet, le rôle de sa personne morale, est une fiction inintelligible »

Sur les antinomies : « Le mépris du principe de contradiction, en dehors du raisonnement formel (ainsi que chez Hegel) nous apparaîtra comme le vice radical de la doctrine transcendantal » « On applique donc le principe de contradiction pour conclure dans leur conflit, alors qu’on le repousse, ou qu’on paraît l’ignorer, là où il s’applique pour démontrer que la thèse est vraie ». « Les fictions du temps vide et de l’espace vide jouent un rôle d’épouvantail, de prime abord, dans la preuve de l’antithèse kantienne, mais Kant lui-même en sa sincérité qui est parfaite, se voit obligé, dans sa remarque qui suit la preuve, de retirer ces imaginations réalistes. Elles sont inconciliables avec son esthétique transcendantale…. Ainsi Kant réfute sa propre objection. Il la réfute, et ne se rend pas. Pourquoi cela ? »

 

 

Bertrand Russell Our knowledge of the External World  

 

sur les antinomies : « Lorsque Kant dit qu'une série infinie ne peut "jamais" être complétée par une synthèse successive, tout ce qu'il était en droit de dire, c'est qu'elle ne peut pas être achevée dans un temps fini. Ainsi, ce qu'il prouve vraiment, tout au plus, c'est que si le monde n'avait pas de commencement, il devrait déjà avoir existé depuis un temps infini. Cependant, il s'agit là d'une très faible conclusion, en aucun cas convenable pour ses objectifs. Et, avec cela,  nous pourrions, si nous le choisissions, prendre congé de la première antinomie »

 

 

Alain Boyer Kant hors du Temps (résumé critique)

   

 

 

 

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