Platon : l’anti-Démocrite

Sur
l’origine du cosmos
Démocrite est athée :
« A
l’origine de toutes choses il y a les atomes et le vide, tout le reste
n’est que supposition » DL « L'univers est infini parce qu'il
n'est l'œuvre d'aucun démiurge » DK A-XXXIX
Platon est
croyant : « Ce monde [] a été formé par la providence
du Dieu, [] l’auteur n’en a fait ni deux, ni un nombre
infini ; il n’est né que ce ciel unique et il n’en naîtra plus
d’autre » Timée 30c-31b
Sur
l’âme
Démocrite est
matérialiste : « Le corps est mu par l’âme, mais
l’âme est quelque chose de corporel” DK A-CIVa
Platon
est spiritualiste : « le Dieu a fait l’âme avant le
corps et supérieure au corps en âge et en vertu » Timée 34c
Sur la
vie après la mort
Démocrite ne croit pas à
la vie après la mort : “Bien qu’ils ignorent la
décomposition de notre nature mortelle, certains hommes, conscients des
mauvaises actions dont leur vie est remplie, passent misérablement en troubles
et en frayeur le temps qui leur reste à vivre, inventant des fables mensongères
sur le temps qui fait suite à la mort ” DK B-CCXCVII
Platon
rêve de la vie après la mort : « Les vrais
philosophes sont avides de mourir » Phédon 12 « si je ne croyais pas trouver dans l’autre
monde, d’abord d’autres dieux sages et bons, puis des hommes
meilleurs que ceux d’ici, j’aurais tort de n’être pas fâché
de mourir » Phédon 8
Sur le Suicide
Démocrite a
volontairement mis fin à ses jours : « Démocrite,
lorsque le poids de l'âge l'avertit que les ressorts de la mémoire
faiblissaient en lui, alla de lui-même offrir sa tète à la mort » Lucrèce,
III ; DL
Platon
interdit le suicide « il ne faut pas se tuer avant que Dieu
nous en impose la nécessité » Phédon 6
Sur l’humanisme
Démocrite invente
l’humanisme : « L’homme sage et savant est la mesure
de toute chose » DK B-CCCIX
Comparez avec Protagoras
« l’homme est la mesure de toute chose » qui fut élève de
Démocrite à Abdère.
Platon
parle comme un théologien : « Dieu est la mesure
de toute chose » Les Lois, IV, 8 « L'homme est fait pour être le
jouet de Dieu » Les Lois, VII, 10 « L'homme n'est qu'une marionnette
inventée par Dieu » Les Lois, I, 13 « si Dieu le veut » Les
Lois, I, 7 « allons à la grâce de Dieu » » Les Lois, I, 1
Sur le plaisir
Démocrite invite à des
plaisirs mesurés : « L’heureuse disposition de
l’âme naît de la modération du plaisir
et de la mesure de la vie » DK B-CXCI
« la modération accroît le
plaisir, et rend la volupté encore plus grande » DK B-CCXI
Platon méprise
les plaisirs corporels : « les vrais philosophes se gardent
de toutes les passions du corps, leur résistent et ne s’y abandonnent
pas » Phédon 32 « l’âme du
philosophe méprise profondément le corps, le fuit et cherche à s’isoler
en elle-même » Phédon 10 « Le corps est le tombeau de l'âme. » Gorgias
493a, Cratyle
400c, Phèdre 250c
Sur l’Art
Démocrite a écrit de
nombreux ouvrages sur l’art et la musique : « des Rythmes et de
l’Harmonie, de la Poésie, de la Beauté épique, de la Consonance et de la Dissonance
des lettres d’Homère ou de la justesse des vers et des termes, du Chant,
de la Diction » DL
Platon
veut exclure les artistes de sa cité idéale : « [L’artiste]
est dépourvu de savoir ni d’opinion correcte quand à la beauté et à la
qualité des choses qu’il imite » la République, X, 602
Sur la Démocratie
Démocrite est démocrate :
« La
pauvreté en régime démocratique l’emporte sur ce que chez les souverains
ont appelle à tord le bonheur pour autant que la liberté l’emporte sur
l’esclavage » DK B-CCLI
Platon est
contre la démocratie
Sur l’origine de la loi
Démocrite considère la
loi comme un contrat entre les hommes : « Le droit est une
invention des hommes » DL « Les lois n’interdiraient pas à
chacun de vivre selon son penchant si les gens ne se faisaient pas tord
mutuellement » DK B-CCXLV
Platon
veut que les lois soient perçues comme une lettre venant de Dieu :
« Est-ce
un dieu, étrangers, ou un homme à qui vous rapportez l'établissement de vos
lois ? C'est un dieu, étranger, oui, un dieu » Les Lois, I,1
Sur la vertu
Démocrite invite à
faire la justice par amour du bien, et non par peur d’une sanction : « Ne
t’autorise pas du fait que personne ne connaîtra ta conduite à plus mal
agir que si ton action était connue de tous » DK B-CCLXIV « Ce n’est pas la crainte mais le
devoir qui doit détourner des fautes » Maxime 7 « les nature viles
ne tiennent pas les serments arrachés sous la contrainte lorsque le danger a
disparu » B-CCXXXIX
Platon n’imagine
pas que l’on puisse être juste sans une autorité placée au dessus de
soi :« personne n'est juste
volontairement, mais par contrainte »
République, II, 360d
Pour Platon, la justice c’est
l’ordre et l’injustice le désordre, car l’individu n’a
pas de libre-arbitre (Timée 86-87) et fait le mal involontairement, d’où
l’urgence de placer les hommes dans une société fermée et surveillée par
les gardiens.
Sur l’éducation morale
Démocrite veut convaincre
du bien : « meilleur guide en matière de vertu
apparaît celui qui use de l’encouragement et de la persuasion verbale
plutôt que de la contrainte de la loi. Car celui que la seule convention
détourne de l’injustice selon toute probabilité agit mal en cachette
alors que celui que la persuasion convint ne commet selon toute probabilité
rien de répréhensible ni en cachette ni ouvertement » DK B-CLXXXI
Platon
veut imposer la loi par l’autorité : « chez vous, parmi
ces lois si bien établies, une des plus belles est celle qui défend aux jeunes
gens d'y rechercher ce qu'elles(les lois) ont de bon et ce qu'elles ont de
défectueux ; ils doivent s'accorder à dire d'une seule voix et du même
cœur qu'elles ont été parfaitement conçues, puisque les dieux en sont les
auteurs, et ils ne doivent en aucun façon supporter qu'on en parle autrement
devant eux » Les Lois, I, 7 “il faut moins se glorifier d'avoir bien
commandé que d'avoir bien obéi, d'abord aux lois, parce que c'est obéir aux
dieux” Les Lois, VI, 9
Sur l’esclavage
Démocrite dénonce le
traitement inhumain des esclaves : « Les hommes
n’ont pas honte de se déclarer heureux en [trouvant de l’or] parce
qu’ils ont creusé les profondeurs de la terre par les mains
d’esclaves enchaînés dont les uns périssent sous les éboulements et les
autre soumis pendants des années à cette nécessité demeurent dans ce châtiment
comme dans une patrie » Démocrite d’après pseudo-Hippocrate
lettre n°17
à relier à la critique de
l’esclavage par les sophistes, qui presque tous venaient d’Abdère,
la ville de Démocrite. D’ailleurs, le premier des sophistes, Protagoras,
aurait été un esclave que Démocrite avait choisi pour son talent à lier les
fagots, avant de l’instruire et vraisemblablement l’affranchir (DL) (comme Diagoras ? ). Pendant l’antiquité, le débat n’était pas
encore l’abolition de l’esclavage (sauf peut-être pour Alcidamas), mais on trouve une opposition entre ceux qui
défendent une pratique brutale et ceux qui comme Démocrite, Epicure, Sénèque (lettre 47) invitent à une pratique plus
humaine que dénonce Platon.
Platon n’aime
pas la douceur avec les esclaves : "A Xénocrate, qui entrait un jour chez lui, [Platon] demanda
de fouetter son esclave, car lui ne pouvait le faire, étant trop en
colère." DL "quand un esclave
a manqué, il faut le punir et ne pas s'en tenir à de simples réprimandes comme
on ferrait avec un homme libre, ce qui le rendrait plus insolent. Toute parole
adressée à un esclave doit être un ordre absolu et il ne faut point jouer avec
ses esclaves, soit hommes, soit femmes, comme le font beaucoup de gens, qui
rendent ainsi sottement leurs esclaves plus délicats" ” Les Lois,
VI, 19 "il n'y a rien de sain dans une âme d'esclave" idem "il
ne saurait y avoir d'amitié entre les esclaves et les maîtres, ni entre les
gens de rien et les hommes de mérite" Les Lois, VI, 5
à relier à la justification de
l’esclavage par son élève, Aristote dans « la politique »
Sur l’ouverture au monde
Démocrite est ouvert au
monde : « Je suis assurément de tous mes concitoyens celui qui a le
plus voyagé de tous, de part toute la Terre pour m’instruire,
j’ai vu quantité de cieux et de contrées, j’ai écouté quantité
d’hommes instruits, et nul ne m’a surpassé dans l’art de
composer des écrits accompagnés de démonstrations pas même les géomètres
égyptiens » DK B-CCXCIX
Platon
veut une société fermée : « qu'il ne soit permis en aucune
manière à tout citoyen au-dessous de quarante ans de voyager à
l'étranger, quelque part que ce soit, et qu'aucun n'ait le droit de voyager à
titre privé, mais seulement au nom de l'État, en qualité de héraut,
d'ambassadeur ou de délégué aux fêtes de la Grèce » Les Lois, XII, 5
Et Enfin…
« Aristoxène (Souvenirs historiques) dit que Platon
voulut brûler tous les ouvrages de Démocrite qu’il pouvait trouver, mais
qu’il en fut empêché par Amyclas et Clinias, disciples de Pythagore, qui lui dirent que ce
serait un acte inutile, puisque quantité de gens possédaient déjà ces livres.
Cette tradition est exacte, car Platon, qui a cité tous les philosophes
anciens, n’a parlé nulle part de Démocrite, même là où il aurait eu
occasion de le contredire, car il savait bien qu’il s’attaquerait
alors au meilleur de tous les philosophes. »
DIOGÈNE LAËRCE, vie des philosophes
illustres, Démocrite
Dans
son dialogue “Les Lois” (livre X), Platon réclame la peine
de mort pour ceux qui prétendent que les choses arrivent selon “le
hasard et la nature”, cette “doctrine que beaucoup de gens
regardent comme la plus ingénieuse de toutes”. Qui
Platon vise-t-il ? Démocrite ? Empédocle ? ou tous les
philosophes de la nature ?
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Compléments contre Platon
Georges Leroux Platon et les talibans
« En
rapprochant le programme des talibans de celui de la République, je
propose sans doute quelque chose de scandaleux. [] Ce rapprochement est-il
justifié? Sur quelles bases peut-on le construire? Le sujet est complexe, et
chacun sait qu'à la fin de la seconde guerre mondiale, sir Karl Popper, dans un
livre qui fit grand bruit (La société ouverte et ses ennemis),
rendit Platon responsable du stalinisme et du nazisme. Sa thèse est simple:
Platon est le fondateur des idéologies de la société fermée et anti-démocratique,
il est le premier ennemi de la société ouverte et libérale, et son héritier
direct, Hegel, a légué cette doctrine autoritaire à Marx. [] Il est temps de
préciser ce qu'on entend par le talibanisme
platonicien, ou par le platonisme des talibans. Je me limiterai aux points
signalés en son temps par Karl Popper. Les éléments qui recourent pour se
légitimer à l'autorité de la raison sont les suivants: d'abord, l'auto-perpétuation du système d'élite par l'éducation et
l'eugénisme (Platon, je le rappelle, prône une éducation d'élite et le contrôle
des mariages et des naissances pour les membres de la classe des gardiens,
c'est-à-dire les gouvernants et les militaires); ensuite les mesures de
propagande, c'est-à-dire la censure de l'art et de la littérature et l'idéologie
du noble mensonge, c'est-à-dire un mythe qui propose la démocratie comme
discours, mais la trahit en fait. Toutes ces mesures sont dramatiques, et il
n'y a aucune raison de ne pas suivre Leo Strauss sur
ce terrain: non pas bien sûr pour les approuver, comme il le fait, mais pour
les considérer comme des mesures que Platon proposait avec sérieux, et non
comme des métaphores thérapeutiques de l'individu. Non seulement en effet
Platon exclut-il la diffusion de la mythologie grecque, surtout le texte
d'Homère et les pièces tragiques qu'il censure, mais il réduit à une seule
forme, la musique d'entraînement et de parade, les formes musicales acceptables
dans l'éducation. »
Clément Roset
« [Whitehead] a dit: " La
philosophie se résume à des notes au bas de Platon. " Pour moi, c'est le
contraire: la philosophie se résume à tout ce qui réfute le platonisme »
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