Platon contre les philosophes de la nature
Cette page vous propose quelques extraits des dialogues de Platon où celui-ci s’oppose aux philosophes de la nature
L'ÉTRANGER.
Nous n'avons pourtant pas examiné les opinions de tous ceux qui se sont exercés sur l'être et le non-être. Néanmoins, nous pouvons nous en tenir là. Mais à présent il faut nous adresser à ceux qui professent une tout autre doctrine, afin de nous convaincre de toutes les manières qu'il n'est pas plus aisé d'expliquer l'être que le non-être.
THÉÉTÈTE.
Eh bien! allons trouver aussi ces derniers.
L'ÉTRANGER.
En vérité, il y a entre eux comme une espèce de combat de géants, tant ils sont peu d'accord dans leurs idées sur l'être.
THÉÉTÈTE.
Comment cela?
L'ÉTRANGER.
Les uns rabaissent à la terre toutes les choses du ciel et de l’invisible, et ne saisissent ainsi que grossièrement avec leurs mains des pierres et des arbres. Attachés à tous ces objets, ils nient qu'il y ait rien autre que ce que les sens peuvent atteindre. Le corps et l'être sont pour eux une seule et même chose. Ceux qui viennent leur dire qu'il y a quelque chose qui n'a point de corps, excitent leur mépris, et ils n'en veulent pas entendre davantage.
THÉÉTÈTE.
Tu parles là de terribles gens, avec lesquels j'ai eu maintes fois occasion d’en rencontrer.
Sophiste, 246.
L'ATHÉNIEN J'ai peur, mon bienheureux
ami, que les méchants ne nous méprisent, car de dire que j'en rougis pour vous,
c'est ce que je ne ferai jamais. Vous ne
connaissez pas la cause de leur désaccord avec nous; vous croyez que c'est
uniquement parce qu'ils ne peuvent pas dominer les plaisirs et les passions
qu'ils se jettent dans l'impiété.
CLINIAS A quelle autre cause faut-il donc l'attribuer ?
L'ATHÉNIEN A une cause que vous ignorez et qui vous
reste cachée, à vous qui vivez en dehors de la Grèce.
CLINIAS Que veux-tu dire par là ?
L'ATHÉNIEN Je veux dire une
affreuse ignorance qu'ils prennent pour la plus haute sagesse.
CLINIAS Comment dis-tu ?
L'ATHÉNIEN Il y a chez nous des discours, soit en
vers, soit en prose, consignés dans des écrits qui n'existent pas chez vous, à
cause, je crois, de l'excellence de votre constitution. Les plus anciens disent
au sujet des dieux que les premiers êtres furent le Ciel et les autres corps,
puis peu de temps après leur naissance, ils placent celle des dieux, et
racontent les traitements qu'ils se firent les uns aux autres.
Que, sous certains rapports, ils soient utiles ou non à ceux qui les entendent,
il n'est pas facile, vu leur antiquité, d'y trouver à redire ; mais en ce qui
regarde les soins et les égards dus aux parents, je ne saurais pour ma part les
approuver ni avouer qu'ils sont utiles, ni même qu'ils soient vrais. Laissons
donc ces anciens écrits ; qu'il n'en soit plus question, et qu'on en dise ce
qu'il plaira aux dieux. Tenons-nous en aux écrits des modernes et des sages, et
montrons par où ils sont une source de mal. Voici l'effet que produisent leurs
discours. Lorsque, pour prouver qu'il y a des dieux, nous alléguons ce que tu
disais, le soleil, la lune, les astres et la terre comme autant de dieux et
d'êtres divins, les disciples de ces sages répondent
que tout cela n'est que de la terre et des pierres, incapables de s'intéresser
en quelque façon que ce soit aux affaires humaines, et ils donnent à leurs
arguments une forme brillante propre à persuader.
CLINIAS Le discours que tu leur prêtes, étranger, est difficile à réfuter,
quand tu n'aurais affaire qu'à lui seul, mais comme tu as en tète une foule de
gens, il devient encore plus embarrassant.
L'ATHÉNIEN Alors, que pouvons-nous dire et que
faut-il que nous fassions ? Nous défendrons-nous, comme si l'un de ces hommes
impies, attaqué par nos lois, nous accusait de tenter une entreprise inouïe, en
basant notre législation sur l'existence des dieux, ou bien les envoyant
promener, retournerons-nous à nos lois, de peur que le préambule ne devienne
trop étendu. La discussion prendrait de grandes proportions, si nous voulions
démontrer aux sectateurs de l'impiété la vérité des points sur lesquels ils
nous demandent des explications, et si nous ne portions nos lois qu'après leur
avoir inspiré de la crainte et donné de l'aversion pour tout ce qui en mérite.
CLINIAS Étranger, nous avons dit souvent en peu de temps qu'il faut bien se
garder dans le sujet que nous traitons de préférer la brièveté à la longueur ;
car, comme on dit, personne ne nous presse et ne nous poursuit. Nous serions
ridicules et méprisables, si nous préférions le plus court au meilleur. Il importe au plus haut point de mettre en quelque sorte dans
nos discours une force de persuasion qui fasse croire qu'il y a des dieux,
qu'ils sont bons et qu'ils honorent la justice infiniment plus que les hommes.
Ce serait là pour toutes nos lois le plus beau et le plus
excellent des préludes. Ainsi donc, sans nous impatienter ni nous
presser, déployons dans cette discussion toute notre force de persuasion, sans
rien omettre, et développons jusqu'au bout nos arguments aussi bien que nous le
pourrons.
L'ATHÉNIEN J'interprète comme une prière le discours
que tu viens de tenir, tant tu y as mis d'empressement et d'ardeur; il ne me
permet plus d'hésiter à parler. Parlons donc ; mais
comment garder son sang froid, quand on se voit réduit à prouver que les dieux
existent ? On ne peut s'empêcher de voir de
mauvais oeil et de haïr ceux qui ont été et sont encore aujourd'hui cause de la
discussion où nous allons entrer ; qui n'ont pas foi aux contes que, dès leur
plus jeune âge, alors qu'ils étaient encore à la mamelle, ils ont entendu de la
bouche de leur nourrice et de leur mère, lesquelles enchantaient leurs oreilles
sur un ton tantôt badin, tantôt sérieux ; qui ont entendu leurs parents prier
dans les sacrifices et ou les cérémonies dont ils sont accompagnées,
toujours si agréables à voir et à entendre pratiquer, lorsqu'on est jeune ; qui
ont vu leurs parents appliqués avec le plus grand zèle à offrir des sacrifices
pour eux-mêmes et pour leurs enfants et s'adressant aux dieux dans leurs
prières et leurs supplications, dans la persuasion la plus assurée qu'ils
existent ; qui savent et voient de leurs yeux que tous les Grecs et tous les
barbares se prosternent et adorent les dieux au lever et au coucher du soleil
et de la lune, dans toutes les situations malheureuses ou heureuses de leur
vie, parce que, loin de penser que les dieux n'existent pas, ils sont
convaincus que leur existence est aussi réelle que possible et qu'il n'y a
jamais lieu de soupçonner qu'il n'y a pas de dieux. Et maintenant, au mépris de
toutes ces leçons, et sans aucune raison valable, comme le pensent tous ceux
qui ont tant soit peu de sens, ils nous forcent à leur tenir le langage que
nous leur tenons. Comment pourrait-on reprendre
doucement ces gens-la et leur apprendre en même temps qu'il y a des dieux ?
Il faut l'essayer pourtant ; car il ne faut pas que, parmi nous, les uns
déraisonnent, parce qu'ils sont affamés de plaisirs, et les autres, parce
qu'ils sont indignés contre eux.
Adressons-nous donc sans colère à ceux dont l'esprit est ainsi gâté, et
refrénant notre indignation, parlons-leur avec douceur, comme si nous
conversions avec l'un d'eux : mon enfant, tu es jeune ; mais, en s'avançant, le
temps changera bien des choses à tes sentiments actuels et t'en donnera de
contraires. Attends jusqu'à ce moment pour juger des choses les plus
importantes. Ce que tu tiens à présent pour une chose de nulle conséquence est
une chose très importante, je veux dire l'opinion juste
qu'on se fait des dieux, opinion d'où dépend la bonne ou la mauvaise conduite
de la vie. Mais d'abord je ne crains pas qu'on m'accuse de mentir, si je
te dis à ce sujet une chose digne de remarque, c'est que tu n'es pas le seul et
que tes amis ne sont pas les premiers qui aient eu cette opinion au sujet des
dieux, et qu'il y a toujours plus ou moins de personnes atteintes de cette
maladie. Je puis t'assurer, pour avoir fréquenté beaucoup d'entre elles,
qu'aucune de celles qui dans leur jeunesse ont embrassé cette opinion que les
dieux n'existent pas n'a persisté dans ce sentiment jusqu'à la vieillesse, que
cependant certaines d'entre elles, mais en petit nombre, ont persévéré dans les
deux autres opinions, à savoir que les dieux existent, mais qu'ils ne
s'inquiètent pas des affaires humaines ; en outre, qu'ils s'en inquiètent, mais
qu'il est facile de les fléchir par des sacrifices et des prières. Pour
éclaircir tes doutes autant que possible, tu attendras, si tu m'en crois, en
examinant s'il en est ainsi ou autrement, et tu consulteras là-dessus les autres
et surtout le législateur. Durant cet intervalle, ne sois point assez téméraire
pour offenser les dieux. C'est à celui qui te donne des lois d'essayer
maintenant et plus tard de t'enseigner ce qu'il en est des dieux mêmes.
CLINIAS Tout ce que tu as dit jusqu'ici, étranger, nous paraît admirable.
L'ATHÉNIEN J'en suis ravi, Mégillos
et Clinias ; mais nous sommes
tombés sans nous en apercevoir sur une doctrine étonnante.
CLINIAS De quelle doctrine parles-tu ?
L'ATHÉNIEN D'une doctrine que beaucoup de gens
regardent comme la plus ingénieuse de toutes.
CLINIAS Explique-toi encore plus clairement.
L'ATHÉNIEN Certains
prétendent que toutes les choses qui existent, ont existé et existeront doivent
leur origine, les unes à la nature, les autres à l'art, les autres au hasard.
CLINIAS N'est-ce pas exact ?
L'ATHÉNIEN Il est vraisemblable que cette prétention
d'hommes sages est exacte. Suivons-les cependant à la trace et voyons ce que
pensent en somme ceux qui partent de ce principe.
CLINIAS Voyons.
L'ATHÉNIEN Il semble, disent-ils, que les choses les
plus grandes et les plus belles sont l'oeuvre de la nature et du hasard, et les
plus petites de l'art, qui, recevant de la nature les plus grands et les
premiers ouvrages, façonne et produit tous les ouvrages moins importants, que
nous appelons artificiels.
CLINIAS Comment dis-tu ?
L'ATHÉNIEN Je vais m'expliquer encore plus
clairement. Ils disent que le feu, l'eau, la terre et
l'air sont tous produits par la nature et le hasard, et qu'aucun d'eux ne l'est
par l'art, et que c'est de ces éléments entièrement privés de vie que les corps
de la terre, du soleil, de la lune et des astres se sont formés par la suite.
Ces premiers éléments, emportés au hasard par la force propre à chacun d'eux,
s'étant rencontrés, se sont arrangés ensemble conformément à leur nature, le
chaud avec le froid, le sec avec l'humide, le mou avec le dur, et tout ce que
le hasard a forcément mêlé ensemble par l'union des contraires ; et le ciel
entier avec tous les corps célestes, les animaux et toutes les plantes, avec
toutes les saisons que cette combinaison a fait éclore, se sont trouvés formés
de cette façon, non point, disent-ils, par une intelligence, ni par une
divinité, ni par l'art, mais, comme nous le disons, par la nature et par le
hasard. Dans la suite, l'art né de ces deux principes, inventé par les mortels
et mortel lui-même, a donné naissance à ces jouets qui n'ont que peu de part à
la vérité, mais qui sont des images parentes entre elles, telles que celles
qu'enfantent la peinture, la musique et tous les arts qui les accompagnent. Les
arts qui produisent quelque chose de sérieux sont ceux qui ajoutent leur propre
vertu à la nature, comme la médecine, l'agriculture et la gymnastique. La
politique aussi ne participe que faiblement de la nature et relève de l'art
pour sa plus grande partie ; c'est pourquoi la législation tout entière n'est
pas l'oeuvre de la nature, mais de l'art, et les lois qu'elle pose n'ont rien
de vrai.
CLINIAS Comment cela ?
L'ATHÉNIEN Tout d'abord mon
bienheureux ami, ils prétendent que les dieux n'existent point par nature, mais
par art et en vertu de certaines lois, et que ces dieux diffèrent suivant que
chaque peuple s'est entendu avec lui-même pour les imposer dans sa législation
; que la morale aussi est autre suivant la nature, et autre suivant la loi ;
que la justice non plus n'existe pas du tout par nature, mais que les hommes
sont toujours en contestation à son sujet et y font des changements continuels,
et que les dispositions nouvelles qu'il ont adoptées s'imposent aussitôt avec
l'autorité qu'elles tiennent de l'art et des lois, et non de la nature. Voilà,
mes amis, ce que nos sages débitent à la jeunesse, soutenant que les
prescriptions que le vainqueur impose par violence sont d'une justice parfaite.
De là les impiétés qu'on voit chez les jeunes gens, quand ils pensent que les
dieux ne sont pas tels qu'ils doivent se les représenter pour obéir à la loi ;
de là les séditions, parce qu'ils sont attirés vers une vie conforme à la
nature et qui consiste à dominer véritablement les autres et à ne point les
servir conformément à la loi.
CLINIAS Quelle doctrine tu viens d'exposer, étranger, et quelle peste pour les
États et pour les maisons particulières, quand la jeunesse est ainsi gâtée !
L'ATHÉNIEN Tu dis vrai, assurément, Clinias. Dès lors, que crois-tu que
doit faire le législateur avec des gens si bien préparés de longue main ? Se
contentera-t-il, debout dans la cité, de menacer ceux qui ne reconnaîtront pas
qu'il y a des dieux et qui ne s'en feront pas la même idée que la loi, qui ne parleront pas comme elle de l'honnête, du
juste et de tous les objets les plus importants, et, en tout ce qui a rapport à
la vertu et au vice, ne penseront pas qu'il faut se conduire comme le
législateur l'aura prescrit dans ses lois, ajoutant que ceux qui refuseront de
se soumettre aux lois seront, les mis condamnés à mort, les autres punis du
fouet et de la prison, ceux-ci privés de droits du citoyen, ceux-là réduits à
l'indigence et à l'exil ? Et, tout en donnant ses lois, ne joindra-t-il pas à
ses discours de quoi persuader les esprits et les adoucir autant que possible ?
CLINIAS Non, étranger, il ne se bornera pas aux menaces ; mais, s'il y a
quelque moyen, si faible qu'il soit, de persuader ces vérités aux citoyens, le
législateur, pour peu qu'il mérite ce nom, ne devra pas se rebuter. Il devra
plutôt, comme on dit, n'épargner aucune parole pour appuyer la vieille loi et
démontrer l'existence des dieux et tout ce que tu viens d'exposer ; il devra se porter au secours de la loi elle-même et de
l'art, pour montrer qu'ils n'existent pas moins par nature que la nature
elle-même, puisque ce sont des productions de l'intelligence, suivant la droite
raison que tu me parais défendre et en laquelle j'ai foi comme toi.
L'ATHÉNIEN Ton zèle est admirable, Clinias ; mais c'est bien difficile à la foule de suivre
ces discours, qui d'ailleurs ont une étendue sans fin !
CLINIAS Quoi donc, étranger ? Nous nous sommes
patiemment étendus sur l'ivresse et la musique, et nous n'aurons pas la
patience de nous étendre sur les dieux et les objets semblables ? Cela peut
être aussi d'un très grand secours pour une législation sage, parce que,
pouvant en tout temps rendre raison de ses prescriptions, elle demeure
inébranlable. Aussi ne faut-il pas s'alarmer si la discussion est au
commencement difficile à suivre, puisque, si lent d'esprit qu'on soit, on peut
y revenir et y réfléchir ; et, si longue qu'elle soit, si elle est utile, il
n'est pas du tout raisonnable ni permis à qui que ce soit de ne pas prêter main
forte à ces discours clans la mesure où chacun le peut.
MÉGILLOS A mon avis, étranger, Clinias a très bien
parlé.
L'ATHÉNIEN Oui, certes, Mégillos,
et il faut faire ce qu'il dit. Si ces doctrines n'étaient pas répandues chez
presque tous les hommes, il ne serait pas besoin d'y remédier en prouvant
l'existence des dieux ; mais on ne peut s'en dispenser. Et à qui plutôt qu'au
législateur, convient-il de venir au secours des lois les plus importantes, que
des hommes pervers s'efforcent de renverser ?
CLINIAS A personne.
L'ATHÉNIEN Mais réponds-moi
encore, Clinias ; car il faut que tu prennes ta part
de la discussion. Il semble bien que celui qui soutient une telle doctrine
regarde le feu, l'eau, la terre et l'air comme les premiers de tous les êtres,
que c'est à eux qu'il donne le nom de nature et que c'est d'eux que l'âme tire
ensuite son origine. Mais que dis-je : il semble ? C'est bien réellement qu'ils
le signifient dans leurs discours.
CLINIAS Cela est certain.
L'ATHÉNIEN Eh bien, au nom de Zeus, n'avons-nous pas trouvé pour ainsi dire la source de
l'opinion insensée de tous ceux qui jusqu'à présent se sont occupés des
recherches sur la nature ?
Lois, livre X
SOCRATE
« Mais un jour, ayant entendu quelqu’un lire dans un livre, dont l’auteur était, disait-il, Anaxagore, que c’est l’esprit qui est l’organisateur et la cause de toutes choses, l’idée de cette cause me ravit et il me sembla qu’il était en quelque sorte parfait que l’esprit fût la cause de tout. S’il en est ainsi, me dis-je, l’esprit ordonnateur dispose tout et place chaque objet de la façon la meilleure. Si donc on veut découvrir la cause qui fait que chaque chose naît, périt ou existe, il faut trouver quelle est pour elle la meilleure manière d’exister ou de supporter ou de faire quoi que ce soit. En vertu de ce raisonnement, l’homme n’a pas autre chose à examiner, dans ce qui se rapporte à lui et dans tout le reste, que ce qui est le meilleur et le plus parfait, avec quoi il connaîtra nécessairement aussi le pire, car les deux choses relèvent de la même science. En faisant ces réflexions, je me réjouissais d’avoir trouvé dans la personne d’Anaxagore un maître selon mon coeur pour m’enseigner la cause des êtres. Je pensais qu’il me dirait d’abord si la terre est plate ou ronde et après cela qu’il m’expliquerait la cause et la nécessité de cette forme, en partant du principe du mieux, et en prouvant que le mieux pour elle, c’est d’avoir cette forme, et s’il disait que la terre est au centre du monde, qu’il me ferait voir qu’il était meilleur qu’elle fût au centre. S’il me démontrait cela, j’étais prêt à ne plus demander d’autre espèce de cause. De même au sujet du soleil, de la lune et des autres astres, j’étais disposé à faire les mêmes questions, pour savoir, en ce qui concerne leurs vitesses relatives, leurs changements de direction et les autres accidents auxquels ils sont sujets, en quoi il est meilleur que chacun fasse ce qu’il fait et souffre ce qu’il souffre. Je n’aurais jamais pensé qu’après avoir affirmé que les choses ont été ordonnées par l’esprit, il pût leur attribuer une autre cause que celle-ci : c’est le mieux qu’elles soient comme elles sont. Aussi je pensais qu’en assignant leur cause à chacune de ces choses en particulier et à toutes en commun, il expliquerait en détail ce qui est le meilleur pour chacune et ce qui est le bien commun à toutes. Et je n’aurais pas donné pour beaucoup mes espérances ; mais prenant ses livres en toute hâte, je les lus aussi vite que possible, afin de savoir aussi vite que possible le meilleur et le pire. Mais je ne tardai pas, camarade, à tomber du haut de cette merveilleuse espérance. Car, avançant dans ma lecture, je vois un homme qui ne fait aucun usage de l’intelligence et qui, au lieu d’assigner des causes réelles à l’ordonnance du monde, prend pour des causes l’air, l’éther, l’eau et quantité d’autres choses étranges. »
Phédon, 97b.
Tout cela (les causes naturelles) se classe parmi les causes secondaires dont Dieu se sert pour réaliser, autant qu’il est possible, l’idée du meilleur. Mais la plupart des hommes les tiennent, non pour des causes secondaires, mais pour les causes primaires de toutes choses, parce qu’elles refroidissent et échauffent, condensent et dilatent et produisent tous les effets du même genre. Or elles sont incapables d’agir jamais avec raison et intelligence. Car il faut reconnaître que l’âme est le seul de tous les êtres qui soit capable d’acquérir l’intelligence, et l’âme est invisible, tandis que le feu, l’eau, la terre et l’air sont tous des corps visibles. Or quiconque a l’amour de l’intelligence et de la science doit nécessairement chercher d’abord les causes qui sont de nature intelligente, et en second lieu celles qui sont mues par d’autres causes et qui en meuvent nécessairement d’autres à leur tour. C’est ainsi que nous devons procéder, nous aussi. Il faut parler des deux espèces de causes, mais traiter à part celles qui agissent avec intelligence et produisent des effets bons et beaux, puis celles qui, destituées de raison, agissent toujours au hasard et sans ordre.
Timée, 46d