Nietzsche et l'inversion des valeurs



A la fin de l'antiquité, les chrétiens ont inversé les valeurs en substituant:


la superbe du philosophe par l'humilité du croyant

le plaisir pris à soi-même par la détestation du moi

l’exigence envers soi par l’attente envers les autres

l’amour héroïque et sans retour par l’amour compassionnel

l'amitié élective par l'amour indifférencié du prochain

la glorification de ce qui est puissant, majestueux et triomphant par l’apitoiement et la passion pour tout ce qui est faible et miséreux

l'idéal d'un monde équitable, juste et solidaire par le règne de la pitié, de la charité et de la pleurnicherie permanente

le culte des héros vertueux par le culte des éternels opprimés

la force de se conserver par le pacifisme naïf et suicidaire

le surpassement du tragique par l'optimiste providentialiste ou le pessimisme ontologique

le sentiment de supériorité qui légitime son désir de dépassement par le conformisme et la soumission à l’autorité

la puissance de vaincre par la culpabilisation des forts

la quête de la vérité par la croyance dogmatique des ignorants

l’amour de la Raison par la haine superstitieuse de la rationalité

l’exaltation des sens par la détestation du corps et des plaisirs sensuels

le merveilleux spectacle de la nature par la condamnation du naturel et le désenchantement du monde

la volonté de construire un paradis sur Terre par la fable de l’au-delà

 la magnificence d’exister
par la détresse de sa condition de mortel


la fidélité au divin en soi par la soumission à un démiurge externe

bref, la morale païenne par la morale chrétienne


extrait de l'Amour de la Raison Universelle


     Pour mieux comprendre cette analyse, il me semble judicieux de rappeler ces quelques passages où Jésus prône justement l'inversion des valeurs: “Je suis venu dans ce monde pour un jugement: pour que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles.” Jean 9-39. les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers” Mat 20-16. Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé.” Mat 23-12. "Celui qui aime sa vie la perdra, mais celui qui hait sa vie en ce monde la conservera pour la vie éternelle" Jean 12-24. "ce qui est grand parmi les hommes est une abomination devant Dieu" Luc 16-15

     Idem dans le nouveau testament “Que votre rire se change en deuil et votre joie en tristesse. Humiliez-vous devant le Seigneur et il vous élèvera” Jacques 4-9/10. Saint-Paul développe: "la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent ; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une puissance de Dieu. Aussi est-il écrit : Je détruirai la sagesse des sages, Et j’anéantirai l’intelligence des intelligents. Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le disputeur de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde ? Car puisque le monde, avec sa sagesse, n’a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse: nous, nous prêchons Christ crucifié ; scandale pour les Juifs et folie pour les païens [....] Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont" Corinthiens 1 1.18-29. je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les calamités, dans les persécutions, dans les détresses, pour Christ; car, quand je suis faible, c'est alors que je suis fort.” Corinthiens 2 12,10.

      On retrouve l'inversion des valeurs chez Saint-Agustin qui oppose la cité de la terre (Rome) à la cité de dieu (dans le ciel) "Deux amours ont donc bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité de la Terre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la cité de Dieu. L'une se glorifie en soi, et l'autre dans le Seigneur. L'une demande sa gloire aux hommes, l'autre met sa gloire la plus chère en Dieu" La cité de dieux contre les païens, XIV,28,1.


  
Au IIe siècle après J-C, Celse, premier philosophe païen à combattre les chrétiens dénonçait déjà leur volonté d'inverser les valeurs: "écoutons maintenant par quelle engeance les chrétiens invitent à leurs mystéres: « Quiconque est un pêcheur, quiconque est sans intelligence, quiconque est faible d'esprit, en un mot quiconque est misérable, qu'il approche, le royaume de Dieu lui appartient ». Pourquoi Dieu n'a-t-il pas été envoyé aussi pour ceux qui ne pêchent point ? Quel mal y a-t-il à être exempt de pêché ? Que l'injuste, dîtes-vous, s'humilie dans le sentiment de sa misère et Dieu l'acceuillera. Mais quoi ! si le juste confiant dans sa vertu, lève les yeux vers Dieu, sera-t-il rejeté ?"


A la renaissance, Machiavel constate:

    "Pour quelle raison, les hommes d’à présent sont-ils moins attachés à la liberté que ceux d’autrefois : pour la même raison qui fait que ceux d’aujourd’hui sont moins forts ; et c’est si je ne me trompe, la différence d’éducation fondée sur la différence de religion. Notre religion glorifie plutôt les humbles voués à la vie contemplative que les hommes d’action. Notre religion place le bonheur suprême dans l’humilité [...et la religion antique] a placé le bien le plus haut dans la grandeur d'âme"
Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, II, II

Giordano Bruno, dénonce également l'inversion des valeurs par Jésus-Christ:  dans l'explusion... "d'Orion"





Nietzsche


Je vous propose ci-dessous quelques passages et citations extraites des oeuvres de  Nietzsche autour du thème de l'inversion des valeurs.







Qui non seulement comprend le mot dionysien, mais se comprend dans le mot dionysien n’a pas besoin d’une réfutation de Platon, du christianisme, de Schopenhauer, il flaire de loin la décomposition

Ecce homo, la naissance de la tragédie



Bonheur et malheur sont deux frères jumeaux qui grandissent ensembles, ou comme chez vous, restent petits ensembles

Le Gai Savoir, 338

 

Ce qui ne me tue pas me rend plus fort.

Le crépuscule des Idoles, Maximes et pointes

 

Le philosophe Grec traversait la vie avec le secret sentiment qu'il y avait bien plus d'esclaves qu'on ne le pensait - à savoir que tout homme qui n'était pas philosophe était un esclave ; il exultait de fierté en considérant que même les hommes les plus puissants de la Terre faisaient parti de ceux qu'il tenait pour esclaves.

Le Gai Savoir, I, 18, fierté antique



L’homme noble honore en lui-même le puissant, celui également qui fait preuve de puissance à l’égard de lui-même qui s’entend à parler et à garder le silence qui prend plaisir à exercer rigueur et dureté envers lui-même et a du respect pour tout ce qui est rigoureux et dur. « C’est un cœur dur que Wotan a placé dans ma poitrine » lit-on dans une vieille saga scandinave : voilà la juste expression poétique trouvée par l’âme d’un viking orgueilleux. Une telle espèce d’homme est justement fier de ne pas être fait pour la pitié. Les hommes nobles et courageux qui pensent de la sorte sont aussi éloignés qu’on peut l’être de la morale qui voit précisément dans la pitié ou l’action accomplie pour autrui, ou dans les désintéressement le signe de ce qui est moral.
Par-delà bien et mal, 260

 

Pourquoi si dur ? - dit un jour au diamant le charbon de cuisine ; ne sommes-nous pas proches parents ? » « Pourquoi si mous ? O mes frères, je vous le demande, moi : n'êtes-vous donc pas - mes frères? Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants ? Pourquoi y a-t-il tant de reniement, tant d'abnégation dans votre cœur ? Si peu de destinée dans votre regard ? Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables : comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ? Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser : comment pourriez-vous un jour créer avec moi ? Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d'empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle, - béatitude d'écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l'airain, - plus dur que de l'airain, plus noble que l'airain. Le plus dur seul est le plus noble. Ô mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle : DEVENEZ DURS !

Ainsi parlait Zarathoustra, III, des vieilles et des nouvelles tables, 29.


La joie et le désir vont de pair chez le plus fort qui veut transformer quelque chose pour en faire sa fonction: la joie et la volonté d’être désiré chez le plus faible qui veut devenir fonction 

Le Gai Savoir, III, 118

Il y a une morale de maîtres et une morale d’esclaves
Par-delà bien et mal, 260

Cette manière, la plus mensongère de toutes, d’interpréter une prétendue « loi morale » qui renverse, une fois pour toutes, la conception naturelle de « cause » et d’« effet ». Lorsqu’au moyen de la récompense et de la punition, on a chassé du monde la causalité naturelle, on a besoin d’une causalité contre nature et maintenant succède tout le reste de ce qui est contraire à la nature.
l'Antéchrist, 25

Les prophètes des juifs ont fait fusionner jusqu’à les unifier « riche » « sans dieu » « méchant » « violent » « sensuel » et ont les premiers donné au mot « monde » une valeur infamante. C’est dans ce retournement des valeurs (auquel se rattache le fait d’utiliser le mot « pauvre » comme synonyme de « saint » et « d’ami ») que réside l’importance du peuple juif : avec lui  commence le soulèvement des esclaves en morale.

Par-delà bien et mal, 195

Mettre toutes les évaluation à l’envers – voilà ce qu’il leur fallut faire ! et briser les forts, contaminer les grands espoirs, faire du bonheur pris à la beauté un objet de soupçon, faire plier tout ce qui est souverain, viril, conquérant, tyrannique, tous les instincts propre au type d’homme le plus haut et le plus réussi, pour le changer en insécurité, détresse de la conscience, autodestruction et même retourner tout l’amour pour le terrestre et pour la domination sur Terre en haine de la terre et du terrestre – voilà la tâche que l’église s’est donnée

Par-delà bien et mal, 62


La décision chrétienne de trouver le monde laid et mauvais a rendu le monde laid et mauvais

Le gai savoir, III, 130


Le christianisme est né de l’esprit du ressentiment

Ecce Homo, généalogie de la morale

Les hommes modernes sourds à toute la nomenclature chrétienne ne sentent plus la nuance horriblement superlative attachée au paradoxe de la formule « dieu mis en croix ». Cette formule promettait le renversement de toutes les valeurs antiques
Par-delà bien et mal, 46

Dante s’est mépris lorsqu’il plaça au dessus de la porte de son enfer : « moi aussi c’est l’amour éternel qui m’a créé ». Il serait plus légitime de faire figurer au dessus de la porte du paradis chrétien : « moi aussi c’est la haine éternelle qui m’a créé »

La généalogie de la morale, I, 15

 

Celui qui ne sait pas mettre sa volonté dans les choses veut du moins leur donner un sens: ce qui le fait croire qu’il y a déjà une volonté en elles
Le crépuscule des Idoles, Maximes et pointes

Le fanatisme est l’unique force de volonté à laquelle puisse être amenée aussi bien les faibles que les incertains, en tant qu’il est une espèce d’hypnotisation de l’ensemble du système sensible-intellectuel au profit de l’alimentation surabondante (hypertrophie) d’une unique manière de voir et de sentir qui domine désormais – le chrétien l’appelle sa foi.

Le gai savoir, V, 347


Philologue, on va regarder derrière les livre saints ; médecin, derrière la dégradation physiologique du chrétien type. Le médecin dit : « incurable », le philologue : « imposture ».

l’Antéchrist, 47


Les évangiles sont un témoignage inestimable de la corruption déjà irrésistible à l’intérieur de la première communauté chrétienne » « Tout livre paraît propre quand on vient de lire le nouveau testament »
l’Antéchrist, 44 et 46.


La page noire de Jesus-Christ



Être chrétien est d’autant plus criminel que l’on se rapproche de la vérité. Le criminel par excellence est donc le philosophe.
l’Antéchrist, loi contre le christianisme

Croire signifie refuser de savoir ce qui est vrai

l’Antéchrist, 52.


Il est indispensable que nous disions qui nous éprouvons comme notre opposé: les théologiens et tout ce qui a du sang de théologiens dans les veines

l’Antéchrist, 8.


Quiconque a du sang de théologien dans les veines, ne peut a priori être que de mauvaise foi et porte le faux sur toute chose. Le pathos qui s’en émane s’appelle la foi : fermer les yeux une fois pour toutes pour ne pas se voir, pour ne pas souffrir de l’aspect d’une incurable fausseté. De cette défectueuse optique, on se fait en soi-même une morale, une vertu, une sainteté ; on relie la bonne conscience à une vision fausse, on exige qu’aucune autre sorte d’optique n’ait plus de valeur, après avoir faite sacro-sainte la sienne, avec les noms de « Dieu », « salut », « éternité ». J’ai mis à jour cet instinct théologique à peu partout : il est la forme la plus répandue, la plus proprement souterraine de fausseté  qui soit au monde. Ce qu’un théologien éprouve comme vrai, doit être faux : c’est presque un critérium de la vérité.
l’Antéchrist, 9.


Tant que le prêtre dont le métier consiste à nier, à décrier, à contaminer la vie passera pour un type supérieur d'humanité il n'y aura pas de réponse possible à la question: qu'est ce que la vérité ? Quand l'avocat avéré du néant et de la négation passe pour le représentant de la vérité, c'est que la vérité a la tête en bas...

l’Antéchrist, 8.


Les prêtres, le fait est notoire, sont les ennemis les plus méchants — pourquoi donc ? Parce qu’ils sont les plus incapables. L’impuissance fait croître en eux une haine monstrueuse, sinistre, intellectuelle et venimeuse.

La généalogie de la morale, I, 7.


Un signe décisif montre que le prêtre n’est pas seulement maître à l’intérieur d’une communauté religieuse mais l’est partout, c’est la valeur accordée au non-égoïste et l’hostilité que rencontre l’égoïste. Qui est en désaccord sur ce point avec moi je le tiens pour contaminé… mais le monde entier est en désaccord avec moi

Ecce Homo, aurore

Que l’individu s’érige son propre idéal et en dérive sa loi, ses joies et ses droits – voilà qui a été considéré jusqu’à présent comme la plus monstrueuse de toutes les aberrations humaines et comme l’idolâtrie en soi 
Le Gai savoir, III, 143

« C’est à la seule condition que tu te repentes que Dieu te fait grâce » voilà qui susciterait chez un Grec éclat de rire et scandale.
Le Gai savoir, III, 135

 

Qui ne croit en lui-même, ment toujours.

Ainsi parlait Zarathoustra, De l’immaculée connaissance

La vanité d’autrui ne heurte notre goût que lorsqu’elle heurte notre propre vanité
Par-delà bien et mal, 175

L'un va auprès de son prochain, parce qu'il se cherche lui-même, et un autre parce qu'il aimerait se perdre. Votre mauvais amour pour vous-même fait pour vous de la solitude une prison. 

Ainsi parlait Zarathoustra, De l’amour du prochain

 

Le ver se recoquille quand on marche dessus. Cela est plein de sagesse. Par là, il amoindrit la chance de se faire de nouveau marcher dessus. Dans le langage de la morale : l'humilité.

Le crépuscule des Idoles, Maximes et pointes


Il n’y a que chez les décadents que la compassion passe pour une vertu

Ecce homo, pourquoi je suis si sage, 4


On appelle le christianisme la religion de la compassion. La compassion est l'opposé des émotions toniques qui élèvent l'énergie du sentiment vital : elle a un effet déprimant. C'est perdre de sa force que compatir. Par la compassion s’augmente et s‘amplifie la déperdition de forces que la souffrance, à elle seule, inflige déjà à la vie. Quant à la souffrance, la compassion la rend contagieuse. Dans certains cas, elle fait que la somme de vie et d'énergie vitale perdue est absurdement disproportionnée à l'importance de sa cause (cas de la mort du Nazaréen).

l'Antéchrist, 7



M'a-t-on compris ? Ce qui me délimite, ce qui m'isole de tout le reste de l'humanité c'est d'avoir éventé la morale chrétienne. C'est ce qui m'a donné le besoin d'un mot qui contient un défi pour tous. N'avoir pas ouvert les yeux plus tôt c'est la pire malpropreté que l'humanité ait sur la conscience ; j'y vois un aveuglement voulu au point de devenir une seconde nature, une volonté systématique d'ignorer tout fait, toute cause et toute réalité, un faux monnayage qui va jusqu'au crime en matière de psychologie. L'aveuglement en face du christianisme c'est le crime par excellence, c'est le crime contre la vie... Les milliardaires, les peuples, les premiers et les derniers, les philosophes, les vieilles femmes, tous se valent sur ce point. Le chrétien a été jusqu'ici l' « être moral » par excellence, une curiosité sans pareille ; en tant qu' « être moral » il est resté plus absurde, plus mensonger, plus vain, plus frivole et s'est plus nuit à lui-même que ne pourrait l'imaginer le plus grand contempteur de l'humanité. La morale chrétienne c'est la pire forme de la volonté de mentir, c'est la vraie Circé de l'humanité : c'est ce qui l'a corrompue. Ce n'est pas l'erreur en elle-même qui m'effraie, ce n'est pas l'absence de « bonne volonté » qui dure depuis des milliers d'années, et ce n'est pas non plus le manque de discipline, de décence et de bravoure dans les choses de l'esprit qui se trahit dans la victoire de cette morale, c'est le manque de naturel, c'est la monstruosité d'une situation qui baptise morale et fait jouir des honneurs suprême la contre-nature elle-même et la suspend au-dessus de l'humanité comme une loi, comme un impératif catégorique !... Se méprendre à ce point... pas un seul, pas un peuple, mais toute l'humanité ! ... On a enseigné le mépris des premiers instincts de la vie ; on a forgé à coups de mensonges une âme et un esprit pour faire périr le corps ; on a enseigné à voir une souillure dans le principe de la vie, dans les rapports sexuels ; on a cherché le principe du mal dans la plus profonde nécessité du développement, dans le sévère amour de soi (le mot est déjà injurieux), et on a voulu voir, par contre, dans les symptômes caractéristiques de la décadence, dans la brimade de l'instinct, dans le « désintéressement », dans la perte du point d'appui, dans l' « oubli de soi » et l' « amour du prochain » la valeur suprême de l'homme, que dis-je ? la valeur en soi !... Eh quoi ! l'humanité serait-elle elle-même en décadence ? l'aurait-elle toujours été ? Ce qu'il y a de sûr c'est qu'on ne lui a enseigné en fait de valeurs supérieures que des valeurs de décadence. La morale de l'oubli de soi est une morale de décadence par excellence, c'est la constatation « Je suis en train de périr » traduite par l'impératif « II faut que vous périssiez tous », et pas seulement par l'impératif ! ... Cette morale du renoncement, la seule qu'on ait enseignée jusqu'ici, trahit la volonté de mourir, elle nie la vie dans ses racines les plus profondes. Il nous reste une seule possibilité: que ce ne soit pas l'humanité qui soit en dégénérescence, mais seulement cette race parasite des prêtres qui s'est élevée par ses mensonges au rang d'arbitre des valeurs et qui a trouvé dans la morale chrétienne l'instrument de son ascension... car je suis bien d'avis que tous les maîtres et les meneurs de l'humanité, tous théologiens les uns comme les autres, étaient tous aussi décadents. C'est ce qui explique qu'ils aient détrôné les vraies valeurs pour les remplacer par des valeurs de mort, c'est ce qui explique la morale... Définition de la morale: une idiosyncrasie de décadents guidés par l'intention cachée de se venger de la vie, intention d'ailleurs couronnée de succès. J'attache de l'importance à cette définition.

Ecce homo, pourquoi je suis une fatalité

 

Ce qui nous distingue nous ce n’est pas de ne retrouver aucun dieu, ni dans l’histoire, ni dans la nature, ni derrière la nature, c’est de ressentir ce que l’on a vénéré sous le nom Dieu, non comme divin, mais comme pitoyable, comme absurde, comme nuisible, non seulement comme une erreur, mais comme un crime contre la vie

L’antéchrist 47


Dieu est mort ! […] Jamais il n’y eut acte plus grand, et quiconque naît après nous, appartient du fait de cet acte à une histoire supérieure

Le gai savoir, III, 125

 

Autrefois le blasphème envers Dieu était le plus grand blasphème, mais Dieu est mort et avec lui sont morts ses blasphémateurs. Ce qu’il y a de plus terrible maintenant, c’est de blasphémer la terre et d’estimer les entrailles de l’impénétrable plus que le sens de la terre 

Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue


 

Je cite également quelques autres passages absolument pas dans la volonté de susciter une quelconque action violente contre le christianisme, ses monuments ou ses représentants, mais pour montrer que la position de Nietzsche, souvent trahie ou atténuée, n'est pas une critique relative des valeurs chrétiennes. C'est une condamnation absolue.



Je condamne le christianisme, j'élève contre l'Eglise chrétienne l'accusation la plus terrible qu'accusateur ait jamais prononcée. Elle est pour moi la pire des corruptions concevables, elle a voulu sciemment le comble de la pire corruption possible. La corruption de l'Eglise chrétienne n'a rien épargné, elle a fait de toute valeur une non-valeur, de toute vérité un mensonge, de toute sincérité une bassesse d'âme.
l’Antéchrist, 62.

Toute contre-nature est vicieuse. L’être vicieux par excellence, c’est le prêtre : il enseigne la contre-nature. Contre le prêtre, ce ne sont plus les raisons qu’il faut, mais la prison. 
l’Antéchrist, loi contre le christianisme

Les lieux maudits où le christianisme a couvé ses innombrables basiliques seront éradiqués de la surface de la Terre, et ils feront horreur à la postérité. On y élèvera des serpents venimeux. On appellera l’histoire « sainte » du nom qu’elle mérite : celui d’histoire maudite ; on n’utilisera plus les mots « Dieu », « sauveur », « rédempteur », « saint » que comme des insultes, des emblèmes criminels.
l’Antéchrist, loi contre le christianisme



Nietzsche est ici le continuateur de Voltaire


" Tant qu’il y aura des fripons et des imbéciles, il y aura des religions. La nôtre est sans contredit la plus ridicule, la plus absurde, et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde. Votre majesté rendra un service éternel au genre humain en détruisant cette infâme superstition "
Voltaire, lettre à Frédéric II, roi de Prusse, 5 janvier 1767.

" Je l’exhorte à détruire, autant qu’il pourra, la superstition la plus infâme qui ait jamais abruti les hommes et désolé la terre "
Voltaire, lettre à d'Argence, 11 octobre 1763.



 

Note: Mon avis sur Nietzsche: A la fois lumière et anti-lumière, Nietzsche est une figure controversée. Vénéré par les uns, haï par les autres, il laisse rarement indifférent. Partant d’une excellente analyse sur l'origine puis l'inversion des valeurs morales par le ressentiment, Nietzsche a, selon moi, commis ensuite l’erreur de vouloir penser toute la réalité historique, sociologique, naturelle avec cette grille d’analyse. La pensée de Nietzsche se réduit à une psychologie qui ne permet pas de penser les événements, les rapports sociaux, la justice et le monde naturel en général à travers ce prisme. Il est par exemple notable de remarquer comment sa manière de tout psychologiser l’empêche de comprendre la puissance explicative du darwinisme (le Gai Savoir, 349). Nietzsche s’est laissé enfermé dans ses propres catégories en voulant interpréter trop de choses sur la base d’une analyse qui aurait mérité de rester sur le seul terrain psychologique. Il a transposé les sentiments nés de la compréhension d’un élément décisif de la nature humaine au-delà de sa porté légitime, d’une manière d’ailleurs parfois grossière, et bien contestable, en identifiant l’homme fort au rang social, à la vigueur du sang, à Napoléon… d’où ensuite ses éloges de la guerre, ses quasi-incitations à l’eugénisme, ses diatribes contre la démocratie, l’égalité des droits….

    Une fois que l’on a compris l’origine des erreurs de Nietzsche, on peut plus facilement les mettre de coté et l’on peut alors lire ses livres pour tout ce qu’il y a d’autre. Reste un personnage très fin, dont les talents d’auteur (voyez par exemple les paragraphes 125 et 341 du Gai savoir annonçant la mort de Dieu et l’éternel retour) lui permettent de produire des envolées lyriques et des critiques extrêmement percutantes: il se vantait de pourvoir dire en une phrase ce que les autres ne disent même pas en un volume. Même si je ne partage pas le scepticisme qui mine sa pensée et le conduit à un irrationalisme passager, s’immerger dans sa philosophie existentielle constitue une expérience d’une rare originalité qui doit marquer tout esprit réellement philosophique. Inspirons-nous donc de Nietzsche, et lisons le comme un poète-philosophe à l’intuition parfois formidable, et non comme une autorité morale afin de ne surtout pas avoir à le suivre dans ces fréquents excès indéfendables.






Présentation Générale de l'essai: « l'Amour de la Raison Universellle »



Celse, le premier philosophe contre les chrétiens



De la Destruction du Paganisme Antique au Panthéisme du XIIe siècle


Ayn Rand, une philosophe aux accents nietzschéens

Adolphe Hitler: un théologien ?


La page noire de Jesus-Christ

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