Karl Marx : un faux matérialiste
Karl Marx n’est pas un philosophe de la nature et contrairement à l’idée admise, il n’est pas matérialiste au sens où un philosophe matérialiste reconnaît la matière comme l’étant absolu existant objectivement, indépendant de l’être humain.
Dans ses premiers écrits (sa thèse de doctorat sur Démocrite et Epicure), Karl Marx préfère à « la matière absolue » chez Démocrite, un soi-disant « monde des apparences » chez Epicure (II, 3). Marx tente en fait de réinterpréter maladroitement le matérialisme antique pour le transformer en du spiritualisme. En effet, il conclut que selon lui : « l'atome n'est rien d'autre que la forme naturelle de la conscience de soi abstraite, singulière » (II, IV). Ces élucubrations d’inspiration hégélienne n’ont évidemment rien à voir avec la philosophie d’Epicure. (Prétendre qu’il y a un monde des apparences chez Epicure, moins absolu que la matière de Démocrite est une thèse très peu convaincante car Epicure s’oppose justement aux dérives relativistes et sceptiques qu’ont permises les idées de Démocrite.)
L’anti-matérialiste de Karl Marx réapparaît dans ses manuscrits de 1844, où il refuse de penser la question de l’origine physico-biologique de l’être humain :
« à la question : qui a engendré le premier homme et la nature en général ? Je ne puis que te répondre : ta question est elle-même un produit de l'abstraction. Demande-toi comment tu en arrives à cette question ; demande-toi si ta question n'est pas posée en partant d'un point de vue auquel je ne puis répondre parce qu'il est absurde ? Demande-toi si cette progression existe en tant que telle pour une pensée raisonnable ? Si tu poses la question de la création de la nature et de l'homme, tu fais donc abstraction de l'homme et de la nature. Tu les poses comme n'existant pas et tu veux pourtant que je te démontre qu'ils existent. Je te dis alors : abandonne ton abstraction et tu abandonneras aussi ta question, ou bien si tu veux t'en tenir à ton abstraction, sois conséquent, et si, bien que tu penses l'homme et la nature comme n'étant pas tu penses tout de même, alors pense-toi toi-même comme n'étant pas, puisqu'aussi bien tu es nature et homme. Ne pense pas, ne m'interroge pas, car dès que tu penses et que tu m'interroges, ta façon de faire abstraction de l'être de la nature et de l'homme n'a aucun sens. Ou bien es-tu à ce point égoïste que tu poses tout comme néant et que tu veuilles être toi-même ?
Tu peux me répliquer : je ne veux pas poser le néant de la nature, etc. ; je te pose la question de l'acte de sa naissance comme j'interroge l'anatomiste sur les formations osseuses, etc. Mais, pour l'homme socialiste, tout ce qu'on appelle l'histoire universelle n'est rien d'autre que l'engendrement de l'homme par le travail humain, que le devenir de la nature pour l'homme ; il a donc la preuve évidente et irréfutable de son engendrement par lui-même, du processus de sa naissance. Si la réalité essentielle de l'homme et de la nature, si l'homme qui est pour l'homme l'existence, de la nature et la nature qui est pour l'homme l'existence de l'homme sont devenus un fait, quelque chose de concret, d'évident, la question d'un être étranger, d'un être placé au-dessus de la nature et de l'homme est devenue pratiquement impossible - cette question impliquant l'aveu de l'inessentialité de la nature et de l'homme. L'athéisme, dans la mesure où il nie cette, chose secondaire, n'a plus de sens, car l'athéisme est une négation de Dieu et par cette négation il pose l'existence de l'homme; mais le socialisme en tant que socialisme n'a plus besoin de ce moyen terme. Il part de la conscience théoriquement et pratiquement sensible de l'homme et de la nature comme de l'essence. Il est la conscience de soi positive de l'homme, qui n'est plus par le moyen terme de l'abolition de la religion, comme la vie réelle est la réalité positive de l'homme qui n'est plus par le moyen terme de l'abolition de la propriété privée, le communisme. Le communisme pose le positif comme négation de la négation, il est donc le moment réel de l'émancipation et de la reprise de soi de l'homme, le moment nécessaire pour le développement à venir de l'histoire. Le communisme est la forme nécessaire et le principe énergétique du futur prochain, mais le communisme n'est pas en tant que tel le but du développement humain, - la forme de la société humaine. »
Manuscrits de 1844, propriété privée et communisme.
A partir de 1845, Karl Marx décide de s’opposer à « l’ancien matérialisme » : « Le principal défaut de tout matérialisme jusqu'ici (y compris celui de Feuerbach) est que l'objet extérieur, la réalité, le sensible ne sont saisis que sous la forme d'Objet ou d'intuition, mais non en tant qu'activité humaine sensible, en tant que pratique, de façon subjective. » « La question de l’attribution à la pensée humaine d’une vérité objective n’est pas une question de théorie, mais une question pratique. C’est dans la pratique que l’homme a à faire la preuve de la vérité, c’est-à-dire de la réalité et de la puissance de sa pensée, la preuve qu’elle est de ce monde. Le débat sur la réalité ou l’irréalité de la pensée isolée de la pratique est une question purement scolastique » (thèses sur Feuerbach) « Feuerbach est certain qu'il y a une vérité, or que tout dépend de l'économie ».
Enfin, en s’érigeant en philosophie de l’histoire, le marxisme ressemble plus à une théologie laïcisée (héritage hégélien qui conserve la providence) qu’à une authentique conception matérialiste où l’histoire n’a ni sens, ni but caché (Machiavel).
En complément :