l’Amour de la Raison Universelle

 

 

 

Commentaires Annexes

 

 

            Je vous propose de reprendre maintenant les principales propositions d’intérêt épistémologique, scientifique, psychologique... contenues dans cet essai. Ces commentaires annexes sont l’occasion de réexpliquer certaines idées d’une manière plus détaillée, tout en les discutant à la lumière des éléments que j’ai empruntés aux sciences contemporaines. Au passage, j’en profite pour répondre à certaines objections possibles et enfin, je montre comment nous pouvons rejeter les deux principaux arguments jadis inventés en réaction contre le rationalisme intégral : la cause incausée d'Aristote et les antinomies de la Raison pure d’Emmanuel Kant.

 

 


 

 

La Totale Intelligibilité du Réel

 

 

 

            Dans ce premier commentaire, je reviens sur la genèse de mon ultra-rationalisme et je vous propose quelques analyses autour de cette position épistémologique.

 

            Fonder la philosophie.   Pour ne pas se perdre dans l’incertain, l’esprit se doit d’ériger le principe même de la pensée comme absolu. Entreprendre de comprendre puis de vivre le réel sur la base de ce premier principe reste un pari. Si le réel est différent de ce principe, il ne sera pas possible de le découvrir à partir de lui. Toutefois, si l’on trouve un moyen de faire découler de ce premier principe, au sein d’un système cohérent, sa propre existence ainsi qu’une explication à toutes les choses autour de soi, cette philosophie aura désormais le droit de se demander éternellement si elle n’est pas la vérité ultime, sans jamais pouvoir le prouver, ni aller au-delà s’il y avait quelque chose à trouver.

 

            Leuccipe avait proposé de fonder la philosophie matérialiste, en répondant à la question de l’être, résumée par l’interrogation : pourquoi y a-t-il quelque chose plutot que rien ? Toute chose étant soit être, soit non-être, je ne peux pas penser au delà de ces deux possibilités, ce qui ferrait d’une réponse à ce choix fondamentale un candidat de socle ultime au réel. Voyant que l’être et le non-être sont deux états égaux que rien ne peut a priori départager, Leucippe considéra que ces deux états devaient donc exister en même temps. Cherchant à faire corespondre cette réflexion métaphysique avec le réel perçu, il assimila le non-être au vide et l’être à la matière. L’être n’ayant lui-même pas plus de raison de se manifester sous la forme d’une chose plutot qu’une autre, il conclut que la matière existait sous l’infinité des formes possibles et formaient ensuite l’infinité des choses possibles. Tout chose pensable, homme, esprit, dieu.... se résumait ainsi soit à un état de la matière, soit n’était rien, autrement dit, était assimilable au vide.

            Trop presser de reconcilier sa pensée métaphysique avec ses perceptions, Leuccipe a commis l’erreur d’assimiler le non-être à l’espace vide infini, qui n’est pas un véritable non-être. Dans cet essai, ma position reprend en quelque sorte sa méditation en la corrigeant : l’être et le non-être coexistent effectivement, mais par ce qu’ils sont la même chose. L’être pris dans sa globalité se résume à un pur néant absolu, ou à l’inverse, du néant le plus fondamental imaginable découle l’infinité des possibles réalisés. Cette position rejoint plus largement les divers systèmes philosophiques qui ont affirmé que l’existence de l’être, identifié à  “la  nature”, “l’univers”, “le cosmos”... était nécessaire.

 

            Après avoir douté de tout, Descartes s’était proposé de fonder la philosophie par le raisonement : “je pense donc je suis”. Pour accepter cet argument, et faire de la conscience le socle premier, il faut déjà admettre la logique. En effet, un “réel” sans logique mathématique serait un lieu où l’énoncé “je pense donc je suis” ne serait plus forcément vrai, car les contradictions seraient permises. Si des choses comme 1+1=3 ou 1=0 sont réellement possibles, alors des formules comme “ce qui existe n’existe pas” ou “je pense donc je ne suis pas” ne sont plus forcément inacceptables. Voyez donc l’erreur fondamentale sur laquelle repose toutes les philosophies du sujet, qui partent de “je pense donc je suis” pour faire de la conscience la chose première, et réduisent ensuite le principe de Raison à une simple faculté humaine. Toute réalité qui ne pose pas d’abord la logique est illégitime, alors qu’une réalité sans esprit est tout à fait concevable. La science expérimentale nous apprend d’ailleurs que c’était le cas, il y a des millions d’années, lorsque les hommes n’étaient pas encore apparus. La logique mathématique est la certitude première, d’où doit découler tout ce qui m’entoure, y compris cette seconde certitude qu’est mon esprit conscient de lui-même. Même si la spéculation sur l’origine des mondes que j’ai proposée est erronée et évidemment insuffisante, elle vous a au moins permis d’entrevoir comment je peux m’imaginer que la logique donne cours à la réalité externe à ma conscience, et a engendré ma conscience elle-même.

 

            Il est possible de fonder la philosophie en partant de la question de l’être ou en utilisant le cogito cartésien, mais en définitif ces méthodes présupposent la logique, ce pourquoi il me paraît plus puissant encore de commencer directement par elle. La seule chose que ma philosophie réclame est de proclamer l’universalité absolue du principe de Raison. Tout le reste en découle naturellement. J’ai su franchir ce cap, car j’ai la conviction que la Raison ne peut pas être limitée. Selon moi, voir la Raison comme une loi qui pourrait éventuellement être dépassée ailleurs, c’est ne pas avoir compris ce qu’est la Raison. Le principe de Raison n’existe pas. C’est juste une apparence pour l’esprit humain qui a la faiblesse de se contredire. Aussi, je pense que les mathématiques peuvent exister seules et sont le socle du réel, parce qu’au fond elles n’existent pas. Elles ne sont rien en soi, mais juste une description humaine des possibilités infinies de la non-contradiction. A l’inverse des autres systèmes métaphysiques, mon ultra-rationalisme ne conserve aucun dogme, ni aucune loi a priori. Mon seul axiome ne perdure pas comme un postulat externe, mais se dissout lui-même et disparaît ! Et c’est bien parce que je vois que la Raison n’est en fait pas un principe que je comprends qu’elle ne peut être ni violée, ni dépassée.

 

            Démocrite ou Pyrrhon. Si les bases de la réalité obéissent à une autre norme que la Causalité logique, alors nos pensées n’ont aucune légitimé pour parler du réel. Si l’on refuse l’universalité du principe de Raison, tout mot, toute émotion, toute tentative d’entrevoir ou d’exprimer la vérité est certainement déjà de trop. Nous n’avons plus le droit d’essayer de nous en former aucune image. Face au réel, nous sommes comme un chat qui regarderait E=MC² écrit sur le mur en face de lui. Le cerveau d’un chat ne fait pas de mathématiques, une faculté indispensable à la compréhension d’une théorie physique. Par conséquent, tout ce que le chat pourra miauler restera à cent lieux de l’idée exprimée par les symboles en face de lui, et ne l’approchera jamais en aucune manière. Si vous pensez que le principe de Raison n’est pas le principe ultime du réel, telle est votre condition. Puisque vous n’avez plus aucun motif d’accorder une quelconque préférence à aucune de vos idées ou impressions, le scepticisme le plus extrême s’impose. La vérité devient inexistante ou inconcevable. De toute la diversité philosophique, il n’y a en fait que deux positions défendables : l’ultra-rationalisme ou l’ultra-scepticisme. Il nous faut marcher soit avec Démocrite, soit avec Pyrrhon. Croire être dans une position intermédiaire comme la Raison limitée, c’est être dans le second camp où la Raison est morte, et où tout discours sur le réel est devenu illégitime et n’a plus que le statut d’un sophisme, voire plutôt d’une imposture. Un sceptique peut certes choisir de vivre avec la réalité empirique, défendre une certaine morale à titre personnel et même utiliser la Raison dans la pratique, mais il ne leur accorde pas le statut de vérité, ni d’universel. Dans la bouche des hommes, ces mots ne veulent rien dire pour lui. Il mène son existence sans se poser trop de questions, et voit les prétentions de la science, de la philosophie, et des religions comme de vaines chimères. Le scepticisme vient d’une absence de confiance profonde en ses propres sentiments, ses idées et en la capacité réflextive elle-même. Cette position philosophique s’accompagne inéluctablement d’une destruction de l’individu. Le véritable scepticisme est une position légitime, bien différente dans son fondement des faux-scepticismes que sont l’ignorance due à une incapacité intellectuelle à se former une explication intuitive du réel, le refuge des incertains qui ne veulent pas avoir à assumer leur vie, ou encore le rempart des faibles qui veulent pouvoir conserver, d’une manière inavouable quoi que inattaquable, l'échappatoire spiritualiste.

            En invitant tout penseur à commencer d’abord par prendre position par rapport à l’universalité du principe de Raison, je propose une réduction drastique du champs philosophique : soit vous considérez que le principe de Raison n’est pas le fondement absolu du réel, et alors, à mes yeux, votre démarche s’arrête ici, car je ne vois pas au nom de quoi vous pourriez légitimement penser quoi que ce soit. Soit vous reconnaissez la Raison comme le principe ultime, et alors, à ce jour, je ne sais me former d’autre image du réel que quelque chose comme ce que Démocrite, Spinoza, et moi-même ont entrevu.

            Objections mathématiques à l'ultra-rationalisme. En plus du problème du fondement des mathématiques, illustré par le théorème de Gödel, plusieurs résultats mathématiques sont fréquemment employés contre l’entière rationalité du réel. Par exemple, la théorie des ensembles est parfois invoquée pour affirmer qu’il ne peut pas y avoir de grand-tout, car pour un ensemble donné, on peut toujours construire un ensemble d’ensemble plus grand, et donc le possible n’est pas totalisable. C’est là une propriété extraordinaire, mais cela constitue en revanche un raisonnement très faible pour affirmer qu’il ne peut pas y avoir de grand-tout. Ce type d’argument ressemble fort à celui qu’Aristote employait contre Démocrite pour refuser que l’univers puisse être infini (ou Kant, éternel), sous prétexte qu’une suite infinie n’est pas dénombrable. Je reconnais volontiers que l’infini n’est pas dénombrable, et que le possible n’est pas totalisable dans un ensemble clos, mais je ne vois pas en quoi cela empêche la nature d’être justement cette infinité d’infinité d’infinité.... de possibles infiniment empilés les uns sur les autres (un multi-multi-multi-multi... univers), qu’aucune suite claire ne peut jamais englober, et dont seul le contenu super-infini de 0 peut donner une représentation imagée. Comme n’importe quel nombre contient une infinité d’expressions possibles (1 = 3-2 = 5-4 = ...), chacune des parties les plus infimes du réel renferment, à l’intérieur, toute la richesse infinie du réel, renouvellée ainsi de suite encore et encore... Une myriade inépuisable de mondes demeurent à l’intérieur de chaque monde et au-delà.

            Certains m’objecteront qu’en mathématique il existe des nombres irrationnels, mais cette apparence d’argument ne reposerait en fait que sur une confusion produite par une appellation maladroite, car ces nombres sont tout aussi rationnels que les autres. Les nombres complexes (i² = -1) posent un problème déjà un peu plus délicat, car à première vue ils peuvent sembler peu éloignés d’absurdités comme 1+1=3. Pourtant, contre notre première impression, ils ne violent pas la logique et ont une signification compréhensible, depuis que i a trouvé une interprétation géométrique, comme étant simplement un nombre existant dans une dimension spatiale perpendiculaire. Ce cas nous met en garde contre notre capacité à discerner immédiatement ce qui est rationnel de ce qui ne l’est pas. A l’extrême, peut-être pourra-t-on un jour créer des mathématiques où 1+1=3, mais même dans ce cas, cela ne serait qu’une nouvelle forme de mathématique. De même qu’en géométrie non-euclidienne il est désormais possible de construire un triangle dont la somme des angles est différente de 180° sans réfuter la validité universelle de cette propriété dans l’espace d’Euclide, en physique post-einsteinienne la loi d’additivité des vitesses n’est plus linéaire (1+1<2), et cela ne remet en cause ni la logique ni le principe de l’addition en arithmétique classique. Comme les lois physiques, les théorèmes mathématiques ont en quelque sorte, eux-aussi un domaine de validité. A l’extrême, on pourrait peut-être abolir l’idée même de vérité mathématique universelle, pour ne plus conserver que la plus pure rationalité qui se manifeste au coeur de la logique, celle-là même que j’ai identifiée comme le principe de Raison et qui structure toute forme possible de rationalisme.

            Les adversaires du rationalisme intégral utilisent souvent l’autorité du raisonnement, des preuves et des démonstrations mathématiques, ce qui n’est pas sans poser un grave problème de méthodologie pour eux. En fait, il faut bien reconnaître qu’aucun théorème mathématique ne peut réfuter le rationalisme, car ce sont justement les théorèmes mathématiques qui nous apprennent ce qu’est et dit le rationalisme. Lorsqu’il est mathématiquement prouvé qu’un problème n’a pas de solution, je n’y vois pas une limitation à la Raison, comme si un mystère restait caché derrière, mais j’y vois simplement la définition de ce qui est sens et vérité. Certaines équations n’ont pas de solution et il n’y a rien à aller chercher au-delà. Pareillement, prouver qu’une certaine proposition est indémontrable à l’intérieur d’un certain système logique n’est certainement pas une limitation au rationalisme en soi, puisque l’indémontrabilité a justement été démontrée. La réponse la plus profonde c’est parfois qu’il n’y pas de réponse, et c’est là un résultat parfaitement clair qu’il faut accepter. Quand à me demander combien mesure le quatrième angle du triangle ou comment dessiner un rond carré, il est évident que ces questions humaines n’ont pas non plus de réponses tellement elles sont absurdes. Hormis continuer à entretenir la confusion en détournant le sens de résultats mathématiques, le meilleur espoir que nos adversaires auraient de nous faire douter ne se trouve certainement pas à l’intérieur des mathématiques, mais il serait au contraire de nous montrer un phénomène naturel que personne n’arrive à mathématiser. Or, après des siècles de progrès scientifiques, de la physique des particules à la formation des concepts dans le cerveau humain, les sciences expérimentales nous montrent que tous les phénomènes connus obéissent à des formes de logique rationnelle.


            L'épistémologie d’Einstein. La sensation de la Raison pure n’est nulle part mieux éprouvée qu’à l’intérieur de la géométrie euclidienne. Là, les propriétés des figures et les théorèmes découlent avec une telle clarté qu’il n’y a rien à aller chercher au-delà. Il n’y a que la confusion de l’esprit humain pour s’imaginer un mystère en amont, et réclamer sans cesse des pourquoi à la plus parfaite des nécessités.

            Si en mathématique, nous parvenons, après des efforts, à une compréhension absolument claire des concepts et de leurs conséquences logiques, il n’est pas possible d’en dire autant en physique : électricité, matière, énergie, champs magnétique, temps…. mais que comprenons-nous donc derrière ces mots ? L’idée d’une figure géométrique se conçoit avec une telle clarté, que vous pouvez en visualiser une nouvelle par la pensée sans jamais l’avoir observée dans le monde, alors que le concept d’attraction gravitationnelle ne nous est connu que par l’expérience sensible (après tout, pourquoi pas une répulsion gravitationnelle ?). Les propriétés géométriques du triangle se déduisent par la seule puissance de la Raison pure, alors que les liens de Causalité entre objets du monde physique, par exemple le fait que la chaleur fasse bouillir l’eau, n’ont pas été déduits grâce à une connaissance de l’essence de ces choses, mais n’est que le fruit de l’observation remarquait David Hume. Les concepts que nous avons de la réalité physique sont dans notre esprit grâce à notre contact avec le monde, mais ils ne nous donnent aucune intelligence profonde de la nature. Nous ne voyons pas la réalité, mais seulement la représentation que nous nous en faisons dans notre cerveau. Nous ne pensons pas avec les véritables catégories du réel, mais seulement grâce à des notions innées ou acquises.

            Depuis que Galilée a réaffirmé que le monde était écrit en langage mathématique, de grands savants ont construit des modèles théoriques puissants qui décrivent efficacement des phénomènes mystérieux, comme l’électricité, et nous montrent que toutes ces choses obéissent à des lois fixes. Pourtant, la science continue de reposer sur des concepts artificiels qui nous laissent ignorants de la réelle nature des choses. Même si ces concepts s’avèrent utiles dans le domaine de validité vérifié expérimentalement, ils ne nous donnent pas la clé de la compréhension des phénomènes de la nature.
            Einstein avait bien perçu les limites de la science empirique qu’il voulait dépasser. En réussissant à expliquer le secret de la mystérieuse attraction gravitationnelle grâce au concept d’espace courbe, il a ouvert la voie vers une science finalisée, où tous les concepts physiques seraient fondés dans la Raison pure, c’est-à-dire dans la logique mathématique. Il passa les trente dernières années de sa vie à essayer de rendre compte de tous les phénomènes de la nature par cette voie : “Le problème de la gravitation m’a converti à un rationalisme qui conduit à rechercher la seule source crédible de vérité dans la simplicité mathématique126. “Le but ultime du physicien est de découvrir les lois élémentaires et universelles de la nature à partir desquelles le cosmos peut être construit par pure déduction127. Einstein entrevoyait une théorie physique ultime qui ne contiendrait plus aucun élément arbitraire et où tout découlerait avec la même nécessité qu’en géométrie : “une théorie vraiment rationnelle devrait permettre de déduire les particules élémentaires (électrons etc...) et non pas être obligée de les poser a priori. Les constantes (physiques) ne peuvent être que d’un genre rationnel comme par exemple pi ou e128.
            Le rêve d’Einstein est une réponse ultra-rationaliste à la critique sceptique des concepts empiriques. David Hume remarquait qu’exceptées les mathématiques, aucune de nos idées ou déductions logiques n’est véritablement certaine, ni nécessaire, et concluait que nos concepts viennent seulement de l’habitude dans un monde incompréhensible. Einstein prend bien note des excellentes critiques de Hume, qui l’ont d’ailleurs aidé à remette en cause nos concepts usuels d’espace et de temps, mais sur le fond, Einstein répond, avec Démocrite et Spinoza, que tout dans l’univers doit exister avec la même nécessité que les mathématiques, et c’est parce que cette nécessité est d’une complexité inouïe qu’elle ne nous apparaît pas à première vue ; toutefois une analyse approfondie permet de l’entrevoir. Dans les pas d’Einstein, un bon nombre de physiciens pensent aujourd’hui que nous parviendrons un jour à découvrir “les lois ultimes de la nature130, c’est-à-dire à unifier tous les principes et concepts présents dans notre univers en les réduisant aux conséquences d’une équation maîtresse.

            Sans encore posséder cette compréhension, le simple fait que la couleur verte soit réductible à l’association du bleu et du jaune, ou qu’une station de radio puisse transmettre de la musique grâce à une forme de lumière, ou encore que l’on puisse transmuter des éléments chimiques en apparence très différents, à l’aide de réactions nucléaires, témoignent de l’existence de principes sous-jacents, unificateur des entités que nous percevons. Contrairement à tous ceux qui veulent croire au statut irréductible et donc inexplicable de certaines de nos sensations ou catégories de pensée, pour Démocrite et Einstein absolument toute la richesse du réel est ultimement réductible à la plus élémentaire des logiques129.

            Réalité mathématique et représentation. Si dans ses fondements les plus profonds, la réalité est la Raison pure elle-même, comment les humains peuvent-ils se la représenter ? Penser nécessite de se forger des catégories, or nos catégories artificielles introduisent une déformation et une réduction par rapport à la complexité du réel. Les philosophes et les théoriciens de la physique doivent sans cesse affiner nos concepts, pour s’approcher toujours plus près de cette pure rationalité qu’est la réalité mais, en vérité, aussi pertinents soient-ils, tout concept empirique est toujours illégitime pour voir le réel. Seuls les concepts issus de la Raison pure, c’est-à-dire les concepts mathématiques (nombre, opération algébrique, espace, réplicateur...) peuvent prétendre nous donner accès à la réalité ultime, à condition de maîtriser parfaitement ces concepts fondamentaux ; or, derrière l’idée de nombre, beaucoup dans l’antiquité voyaient seulement les entiers, alors que ce concept est bien plus riche : on connaît depuis d’autres types de nombres comme les décimaux, les réels.... De même, le concept d’espace a lui aussi été transformé par la découverte des géométries non-euclidiennes. Ainsi, des intelligences extra-terrestres connaissent sûrement d’autres formes de mathématique qui nous échappent complètement, mais qu’un génie humain pourrait éventuellement découvrir. Elles nous donneraient des visions plus complètes de la réalité que l’approximation que nous pouvons actuellement nous former.

            En résumé, pour percevoir la réalité ultime, le plus approchant pour l’esprit humain est de considérer qu’elle est ce que nous appelons les mathématiques. De même que les êtres vivants sont des associations sophistiquées de composés matériels, je pense que la matière est en quelque sorte un état complexe d'entités purement mathématiques. C’est ce qu’avait déjà deviné Pythagore, suivi de Leucippe et Démocrite, pour qui les atomes sont “comme des nombres131, dénués de tout caractère physique (couleur, odeur...) mais définis uniquement par leurs propriétés géométriques (forme, ordre, position). Les atomes de Démocrite ne sont pas des points, mais toutes les figures géométriques imaginables131. Au lieu de repousser l’explication de ce monde à un ordre extérieur (un dieu transcendant ou un monde platonicien des idées), l’exigence de simplicité logique avait conduit Démocrite à deviner que l’infinité des mondes est elle-même la réalisation complète de la géométrie.

            Dogmatisme, relativisme et matérialisme. Dans le cosmos matériel, les propriétés des choses apparaissent progressivement avec la complexification de l’organisation des structures. Dans chaque être, il y a des vérités émergentes qui découlent de la nature des objets ou des rapports entre ces objets, avec la même nécessité que des propriétés mathématiques. Celles-ci sont donc des vérités absolues dans les domaines où elles ont été engendrées. Toutefois, comme ces valeurs demeurent isolées du reste de l’univers, elles peuvent être détruites ou violées par la rencontre fortuite avec un autre ordre ; et de cette hiérarchie dans l’organisation du sens que découle notre condition d’êtres conscients portant des désirs intimes, face à un cosmos neutre et silencieux.

            Les théologiens ont tort d’imaginer une norme absolue qui incarnerait le bien-beau-juste, car ces valeurs humaines n’ont pas de sens hors de la sphère humaine. Les valeurs émergeant comme des conséquences de la complexité, elles ne sont jamais premières. En fait, plus une valeur est apparue tard, moins son domaine de validité sera grand, et il n’y a pas à s’attrister de cela. Il faut au contraire s’enchanter de la voir comme l’expression de l’unicité irréductible d’un être. C’est dans cette manière de voir des choses que réside la clef de l’humanisme matérialiste.

            A l’opposé des théologiens, les nihilistes ont également tort, car le fait qu’une valeur n’ait pas de sens à une échelle inférieure, ou que son contraire puisse se produire dans un autre système, ne retire rien à la consistance des valeurs apparues ici. Certes, il existe ailleurs dans les mathématiques, d’autres figures géométriques et même d’autres géométries que celles que j’ai dessiné ici, mais cela n’enlève rien à la validité des propriétés mathématiques des figures présentes sur mes feuilles de papier. Cet exemple illustre le fait que toute valeur même la plus singulière est absolument vraie en soi, et peut le demeurer à l’intérieur d’un domaine plus ou moins large. Celà implique donc aussi que toutes les valeurs ne se valent pas également, car il y a une hiérarchie naturelle dans l’organisation des valeurs. Etant donné qu’il existe toute une stratification de valeurs correspondant à leur niveau d’apparition au cours de l’évolution de la matière, les valeurs existent absolument et nécessairement et ont une porté plus ou moins large selon leur ordre d’apparition. Certaines valeurs n’ont de signification que pour les corps physiques, d’autres valent pour tous les êtres vivants, d’autres encore seulement pour le genre humain et enfin certaines sont limitées à l’individu singulier. Aussi comprendrera-t-on simplement, que la porté de certaines valeurs morales, telle la règle d’or, dépasse le genre humain, en étant également valide pour toute forme d’intelligence extra-terrestre, au contraire de nos valeurs esthétiques, changeant avec les époques et les civilisations, sans toutefois que l’on puisse jamais absolutiser aucune valeur, ni les mettre toutes au même niveau.

            Parce que notre ontologie mathématico-matérialiste mène naturellement à déduire l’origine des valeurs, elle conduit grâce à un raisonnement correct, à comprendre leur juste place et évite à la fois le dogmatisme de Platon et des théologiens, et les excès relativistes des sophistes et des nihilistes. Les nihilistes et les théologiens se combattent, mais ils sont tous les deux dans l’erreur. Du fait de leurs positions métaphysiques erronées, ils partagent en fait la condition commune de ne pas pouvoir comprendre l’origine des valeurs qu’ils perçoivent malgré tout, et se trompent sur leurs vraies places. Les théologiens extrapolent les valeurs là où elles n’ont aucun sens, et les nihilistes les abolissent, les nient, ou les relativisent comme de simples coutumes ou conventions même lorsqu’elles ont une portée bien plus importante.

 

            Vérité, théorie et expérience. Dans l’univers mathématico -matériel, les propriétés ou valeurs des choses sont toujours secondes. Aussi, nos sensations sont des conventions humaines qui n’ont pas de signification objective et ne nous donnent pas une compréhension profonde du réel. Par exemple, dire que quelque chose est chaux, doux ou rapide ne sont que des rapports entre mon corps et d’autre corps. En effet, ce qui paraîtrait froid à un serpent du désert serait chaud pour un ours polaire. La température existe objectivement comme un état matériel mesuré par le thermomètre, mais la sensation de froid ou de chaud est une qualité seconde subjective. Cet exemple, me permet de rappeler que les sensations sont des valeurs absolument réelles, à condition de limiter leur porté à cet instant, dans cet individu. La sensation n’est pas fausse, elle est même vraie en soi, mais n’a aucun droit à se généraliser, et ne suffit pas à connaître le monde.

            Aussi, il ne m’est pas contradictoire de me livrer à la fois à une critique radicale de nos concepts empiriques (avec Démocrite et Einstein), tout en affirmant (avec Epicure et Spinoza), que la sensation reste toujours vraie en soi. En effet, ce n’est jamais la sensation qui nous trompe mais notre intellect qui l’interprète mal et commet l’erreur d’accorder à cette valeur singulière une portée trop grande. Voir le soleil tourner autour de la terre est une sensation vraie, conséquence de la biologie du corps humain et de notre position sur la terre, une sensation que Galilée ne nie absolument pas et qu’il peut même expliquer. L’erreur consiste seulement à accorder à cette sensation l’idée simpliste qu’elle suscite en nous. De ce point de vue, même les sensations éprouvées pendant le sommeil ou sous l’action de drogues sont vraies, mais seulement comme une réalité vécue au cours d’un rêve ou d’un délire.

            La sensation n’est pas une donnée intelligible, et l’idée première associée à la sensation est souvent simpliste ou erronée. Les données fournies par les sens n’ont donc en soi qu’un pouvoir très limité de nous faire connaître le réel. En proposant un cadre conceptuel pour interpréter divers phénomènes perçus au sein d’un cadre unifié, une théorie scientifique suggère un ensemble d’idées qui permettent d’utiliser plus efficacement les données receuillies par les sens et proposent une image qui approfondi grandement la compréhension des choses. Toutefois, comme de telles théories ne s’appliquent qu’à un certain type d’objet pris dans des situations particulières, même si le succès de la théorie montre que les idées proposées doivent bien avoir quelque part une certaine pertinence, rien n’assure de leur validité universelle. Toute théorie portant seulement sur une partie de la réalité, même si elle est extraordinairement bien confirmée par de multiples expériences, n’offre jamais la garantie d’avoir saisi le fond des choses. Lorsque la théorie sera perfectionnée ou élargie pour prendre en compte d’autres phénomènes, l’image du monde proposée pourra parfois changer radicalement. La science empirique est donc utile pour nous guider vers le chemin de la vérité, mais elle est incapable d’atteindre le fond des choses. Seule un ensemble d’idées spéculatives s’élevant comme une théorie du tout a le pouvoir de nous faire entrevoir la vérité ultime.

 

            Le réalisme scientifique. Le jour où nous serons parvenu à fabriquer une explication ultra-rationaliste de toute la nature, nous aurons prouvé qu’il n’y avait pas besoin de postuler de “force extra-rationnelle” pour expliquer la réalité. Serons-nous pour autant convaincu de posséder le savoir ultime ? Certains diront que notre confiance en la Raison n’est qu’un dogme depuis le départ et que cette croyance a fini par créer sa propre illusion... la même critique que j’adresse, pour ma part, aux pseudo-sciences. Effectivement, puisque la cohérence logique n’est, après tout, qu’un sentiment humain, et que nos facultés rationnelles sont un cadre dont nous ne pouvons sortir, si la Raison n’est pas le principe ultime, alors la Raison humaine ne fait peut-être que tourner en rond avec ses propres catégories. Comme les pseudo-sciences, elle fait les questions et les réponses, et nous trompe en donnant le sentiment de comprendre, alors qu’en fait, elle ne saisit rien du réel qui, lui, obéit à une autre norme et reste inaccessible. D’où vient donc une telle confiance en la Raison ?


            Parmi les diverses sources qui produisent des idées dans mon esprit (sensation, calcul rationnel, intuition, rêve, révélation mystique...), je remarque que seul la Raison et la sensation issue des sens (vue, ouïe, toucher...) se confirment, alors que les autres sources n’ont jamais pu être confirmées indépendamment, et produisent souvent des idées contraires à ce que m’enseignent les deux seules sources qui concordent. Prenons l’exemple très simple d’un sac rempli de 10 pièces dont quelqu’un a prélevé 7 pièces. En effectuant un calcul, mes facultés rationnelles me donnent une idée du nombre de pièces restantes. En mettant ma main dans ce sac pour sentir et compter les pièces, la sensation me donne aussi une idée du nombre restant. L’intuition mystique, le rêve et bien d’autres sources peuvent également faire naître dans mon esprit une idée du nombre restant, mais je constate que seul la Raison et l’expérience sensible s’accordent systématiquement entre elles sur le résultat. De là provient mon sentiment de l'existence d’une réalité externe et objective, même si je la perçois incomplètement et la comprends imparfaitement.
            Désormais nous pouvons utiliser l’accord entre Raison et expérience pour tester notre compréhension des choses et voir si elle est illusoire. Pour cela, il suffit de déduire correctement une nouvelle prédiction de notre compréhension et vérifier si elle se réalise ou non dans le monde de l’expérience. Si la réalité nous était inaccessible parce que ses véritables catégories n’ont absolument rien à voir avec celles de notre pensée, et que notre Raison ne fait que réinterpréter postérieurement notre impression du réel, il serait inconcevable qu’une théorie scientifique puisse faire des prédictions qui s'accorderont avec ce que nos sens percevront dans l’avenir, ces sens qui ne sont pas une connaissance rationnelle. L’extraordinaire spectacle du succès des sciences montre que l’accord entre calcul rationnel et expérience sensible est valide partout où il a pu être testé. Depuis que plusieurs théories scientifiques sont devenues capables de devancer les résultats expérimentaux, supposer que la faculté intellectuelle appelée Raison n’ait absolument rien à voir avec le réel est devenue une thèse difficilement soutenable.
            Pendant des millénaires les hommes ont observé le mouvement des planètes sans pouvoir anticiper leurs positions futures, jusqu’à ce que la théorie de Newton nous permette de la calculer. Le succès considérable de ce genre de théorie suggère que la rationalité est aussi dans la nature, et pas seulement dans notre tête. Même si les équations de Newton reposent sur le concept mystérieux d’attraction universelle, le fait qu’elles soient capables de prédire la position des corps célestes montre qu’il y a un ordre rationnel externe que cette théorie est capable de saisir derrière ses concepts obscurs. Bien qu’elle ne rende compte de cet ordre qu’à travers des notions humaines, et que nous savons depuis Einstein combien les idées de Newton sont seulement une première approximation, l’extraordinaire succès de cette théorie montre, en dépit de toutes ses limites, qu’elle est connectée sur l’ordre réel du monde. Au contraire des pseudo-sciences, les équations de Newton ne sont pas juste un bricolage pour rendre compte postérieurement de la réalité sensible, déjà connue, mais elles sont capables d’être utilisées pour prédire des informations qu’elles ne contiennent pas elles-mêmes.
            L’accord du sensible et du rationnel est le fondement de la démarche scientifique et de ma croyance en l’existence d’un monde objectif externe. La critique classique de cette conviction est que la Raison et la sensation ne sont pas deux sources d’idées séparées, mais qu’elles interfèrent, voire qu’elles pourraient n’être qu’une seule et même chose, ce qui mettrait cette source unique à égalité avec n’importe quelle autre source d’idées, et il n’y aurait plus aucune méthode de connaissance à privilégier. On peut, en effet, supposer l’existence d’un lien caché unissant la Raison aux sensations, soit en proposant que la Raison humaine est seulement le produit évolué des sens (la tradition empiriste/sensualiste), soit en s’imaginant que la conscience produit nos idées du monde sensible qui n’existeraient donc que dans notre tête, comme pendant un rêve (la tradition spiritualiste/idéaliste). Malgré les efforts de tant de “philosophes” pour abattre le réalisme scientifique (la tradition matérialiste/objectiviste), je ne vois pas qu’ils aient produit un seul argument convaincant pour soutenir l’existence d’un tel lien. De plus, contre de pareilles idées, je remarque que lorsque mes facultés rationnelles se trompent, par exemple lorsque je fais une erreur de calcul, je trouve quand même le résultat correct par la sensation, et non le résultat auquel je m’attendais obtenir avant d’avoir réalisé ma faute de calcul, ce qui invalide l’existence d’un lien direct (ma conscience qui créerait directement mes idées du monde sensible ou l’inverse) et suggère que j’ai bien affaire à deux sources d’idées indépendantes, qui se confirment et m’informent sur une entité indépendante que j’appelle le réel.

            La légitimité de la Raison pure. Au lieu de séparer mathématique et physique, puis de s’étonner ensuite du fait que ces deux disciplines fonctionnent ensemble, le rationalisme intégral offre une réponse simple et naturelle à cette union : l’univers est en quelque sorte mathématique, et nous sommes nous-même une partie de l’être ultra-rationnel, unique, immuable et super-infini. Reconnaître l’universalité du principe de Raison permet d’intuitionner la totalité du réel comme l’expression naturelle de la logique universelle. Cette vision avance néanmoins assez peu la compréhension de la véritable nature des choses autour de soi. Hormis la conviction qu’ici tout correspond à des structures mathématiques et que l’irrationnel ne peut définitivement pas exister, cette vision ne m’apprend pas quels types d'objets mathématiques composent mon monde, et me laisse ignorant des étonnantes propriétés que ces entités pourraient renfermer. Seule l’expérience sensible me permet de tester la pertinence de telle ou telle idée mathématique, afin de tester si elle correspond à mon monde, tout en sachant que, même si certaines idées mathématiques semblent très bien décrire les observations, elles pourraient n’être qu’une bonne approximation de la véritable structure ici présente, sûrement bien plus complexe.

            Lorsqu’un ensemble d’idées mathématiques confirmées par l’expérience permet de rendre compte du monde de façon cohérente, il devient tentant de l’utiliser pour entrevoir ce qu’il y a au-delà du domaine des sens. Puisque la Raison est universelle, même si mon corps n’a qu’une expérience limitée, ma pensée rationnelle peut tout de même entrevoir l’ordre de la réalité rationnelle au-delà de mes observations. Bien qu’une telle spéculation soit évidemment risquée avec ma compréhension partielle et mes raisonnements faillibles, quelques extraordinaires succès en science ont rétrospectivement montré que de telles spéculations avaient été tout à fait légitimes.
            Aujourd’hui, nos meilleures théories physiques ne permettent pas uniquement de calculer la position future d’un objet déjà connu, mais elles ont parfois permis d’anticiper l’existence d’objets inconnus. Par exemple, la théorie quantique des champs a permis de deviner l’existence de nouvelles particules (neutrino, quark top...) bien avant que celles-ci ne soient détectées expérimentalement. Comme jadis avec la classification périodique de Mendeleïev ou lors de la découverte de la planète Neptune, il a été possible de prédire l’existence de nouveaux éléments de la nature ainsi que leurs propriétés avant de les avoir observés, sur la seule confiance que l’ordre interne de la théorie reflète celui de la réalité. Ce genre de miracle rationnel est encore plus époustouflant lorsque la théorie prévoit l’existence d’objets inattendus dont l’idée était encore insoupçonnée, comme les trous noirs ou l’antimatière. En effet, lorsque Paul Dirac obtient son équation où l’énergie avait deux solutions : m et –m (m pour la matière), l’idée d’une matière négative parut une anomalie mathématique, jusqu’à ce que l’on découvre l’antimatière, dont l’existence nous avait en effet été annoncée ! La logique mathématique s’est mêlée à la théorie décrivant les relations matière-énergie, le concept de matière négative en a résulté et il se réalise effectivement dans le monde physique, précisément dans les situations où la théorie avait décrit l’énergie comme équivalente à des couples matière positive/matière négative. Dans cet exemple, le concept de matière négative a totalement précédé l’expérience, ce qui suggère que les concepts mathématiques ne sont pas juste des catégories de notre esprit pour interpréter rétrospectivement les expériences sensibles, mais que, d’une certaine manière, ils existent aussi dans la réalité externe à notre conscience.
            Les sceptiques, les empiristes, les positivistes… sont incapables de rendre compte de telles unions entre “l’ordre de la nature et le monde de la pensée132. “Quiconque a fait l'expérience de la réussite des avancées réalisées dans l'unification rationnelle de la structure du monde est mû par une profonde révérence pour la rationalité qui se manifeste dans l'existence133 expliquait Albert Einstein. Après avoir victorieusement dépassé les soi-disant limites de la Raison pure d’Emmanuel Kant134, et les interdits des positivistes, Einstein réhabilita enfin la légitimité de la pensée pure : “Notre expérience jusqu’à ce jour, justifie en nous le sentiment que la nature est la réalisation de la plus grande simplicité concevable mathématiquement. Ma conviction, c’est qu’une pure construction mathématique nous permet de découvrir les concepts, et les lois qui les relient, et nous donnent la clé de la compréhension des phénomènes de la nature. L'expérience peut bien sûr nous guider dans notre choix de l'emploi des concepts mathématiques, elle ne saurait être la source d’où ils sont issus; l’expérience reste bien sûr le seul critère de l’utilité physique d'une construction mathématique, mais le véritable principe créateur réside dans les mathématiques. En un certain sens, donc, je crois vrai que la pensée pure peut atteindre la réalité, comme les anciens l’avaient rêvé135.


            L’absolu, le souverain bien et les philosophes. Tout en étant conscient des limites et des faiblesses dues aux présupposés nécessairement inclus dans ces remarques, et bien que je reconnaisse donc que le réalisme scientifique n’est pas certain, je considère en revanche que l’on ne peut pas tout mettre sur le même plan. Les diverses positions philosophiques possibles ne se valent pas également. De part sa cohérence interne et sa compatibilité avec nos meilleures connaissances actuelles, les grandes lignes de ma vision des choses ont plus de chances de s’être approchées de la vérité que la plupart des autres conceptions du monde. C’est notre meilleure vérité présente. Le plus sage est donc de vivre avec.
            A cause des multiples révolutions que la connaissance scientifique a subi au cours des siècles, la plupart croit aujourd’hui qu’il est bien plus sage de suspendre tout jugement sur des notions comme l’ultime, le réel, la vérité.... Aussi surprenant que cela puisse paraître, le rationaliste scientifique que je suis répond pourtant, en bonne partie, par la négative à cette confortable objection, et c’est là, la raison de la place majeure donnée à Démocrite. A l’évidence, de nos jours, la science apporte une compréhension de la nature qui dépasse de loin toutes les idées que Démocrite avait pu proposé dans l’antiquité, et notre monde a été transformé bien au-delà de tout ce qu’un visionnaire comme lui pouvait imaginer. Et pourtant, malgré les différences qui séparent nos deux mondes bien différents, les grandes idées que Démocrite apporte pour penser le réel, la vie et la mort, restent tout aussi pertinentes hier qu’aujourd’hui. Elles sont tout aussi efficaces pour un homme de l’antiquité que pour nous. Plus important encore, au de-là des nombreuses erreurs et insuffisances contenues dans la conception démocritéenne de l’univers, le sentiment d’avoir aperçu l’essence du réel demeure rétrospectivement légitime. Même après plus de deux millénaires boulversés par de multiples révolutions scientifiques, l’ultra-rationalisme n’a jamais été sérieusement remis en cause. Bien au contraire, presque tous les progrès des sciences ne peuvent pas être interprétés autrement que comme d’extraordinaires confirmations de notre conception mathématico-matérialiste du réel. Aussi, cela m’amène à regarder l’histoire de la pensée, non pas comme un cheminement vers une vérité inaccessible aux hommes, mais comme la possession du secret ultime depuis des temps immémoriaux, dont la compréhension humaine peut cependant toujours être encore grandement améliorée. Je crois qu’à travers les siècles, les esprits amoureux de la Raison universelle esquissent des formulations de la vérité ultime, sans jamais parvenir à la conceptualiser complètement, ni bien sûr à l’exprimer parfaitement. En étudiant rétrospectivement une de ces tentatives, on y trouvera facilement de nombreux défauts liés aux particularités de son auteur et aux limitations dues à l’époque à laquelle le texte a été rédigé. Pour apprécier une telle entreprise, il faut savoir négliger ou réinterpréter certains aspects, pour retrouver derrière, l’essentiel qui est universel et intemporel. C’est là, le pari de cet essai : prétendre que des formulations plus ou moins talentueuses de la vérité ultime existent, disséminées à travers les âges, et affirmer en avoir recréée ici une nouvelle, qui comme ses soeurs, a l’originalité d’avoir ses défauts et ses qualités propres.


            De toute façon, même si un doute majeur demeurait, je ferais quand même le choix de parier sur ma capacité à saisir l’absolu de mon vivant, car refuser à l’homme ce pouvoir, c'est lui interdire l'accès au souverain bien. En effet, si la vérité ultime nous était inaccessible, il ne nous serait pas légitime de définir notre bien suprême pour ensuite éventuellement l’atteindre, et l’existence humaine serait de fait définitivement absurde. Nous sombrerions alors dans une conception plus ou moins pessimiste de la vie, dont le sens ne pourrait être maintenu qu’artificiellement, au prix de postures creuses, de discours abscons sur l’indicible ou en renvoyant ce souverain bien dans un arrière-monde. La quête des anciens sages, celle d’un suprême et souverain bonheur accessible dans cette vie présente est un second critère, en plus de la question du rationalisme, qui me fait, à nouveau, condamner presque tous nos “philosophes”, cette fois-ci pour imposture, car la majorité d’entre eux ne proposent pas de véritables remèdes aux problèmes fondamentaux de l’existence. De même qu’autrefois nous devions dénoncer les charlatans qui ne savaient pas guérir les maladies, il n’y a aujourd’hui aucune excuse pour tous ces soi-disant “philosophes” qui ne savent pas guider vers le souverain-bien61.

            En l’absence de vrais philosophes pour les éclairer, la plupart des humains demeurent prisonniers de leur condition primaire. Au fond, choisir hier de croire en un bon dieu parce que sans cela la vie n’a aucun sens et n’est plus supportable, ou depuis que de telles croyances ont été ridiculisées par les lumières, sombrer dans un existentialisme pessimiste qui conduit à gémir, voir à pester contre la vie, c’est être dans la même situation de détresse, dans le même rapport misérable à l’existence. Pareillement, lorsque certains affirment que “puisque Dieu n’existe pas, tout est permis”, ils montrent combien ils s’accordent en fait avec la fausse idée des théologiens selon laquelle un comportement juste, équitable et généreux est dû à l’autorité arbitraire de dogmes contraignants. En fin de compte, les panthéistes rationalistes et les païens éclairés, sur qui l’on peut discuter le titre d’athées véritables, sont en tout cas bien plus libérés de la conception primitive de l’existence et de la morale, entretenue par l’héritage monothéiste, que la plupart de nos athées modernes à base sceptique. Voilà pourquoi j’aime tant Epicure et Spinoza, parce qu’en ayant affirmés avoir atteint le souverain bien au cours de leurs existences136, et en défendant fermement des morales non-religieuses, ils montrent l’exemple d’un dépassement complet de la sous-philosophie partagée par les spiritualistes et les nihilistes, qui ne sont en fait que les deux faces opposées de l’humain primaire, perdu et apeuré par son ignorance.
            Depuis plus de deux millénaires, ce que l’on nous présente comme “les grands philosophes” ne sont pour la majorité que des réactionnaires spiritualistes s’efforçant d’opposer un barrage à l’évidence énoncée par Démocrite et ses avatars. Même dans ses meilleurs formulations, le spiritalisme n’a jamais été un système philosophique cohérent. Il n’est qu’une réaction de rejet du matérialisme et ne saurait exister sans lui. Par ce que de tout temps, les auteurs spiritualistes n’ont jamais vraiment compris les implications de la métaphysique matérialiste, ils n’y ont vu que leurs propres peurs et y ont dénoncé des préjugés. Quand à ceux qui, au nom de valeurs humanistes, prétendaient vouloir sauver la dignité et la condition humaine de l’“affreux matérialisme”, ils auront finalement été les ennemis de leur propre cause. Non seulement, ils n’ont pas produit d’alternative convaincante, mais ils ont sottement attaqué le seul système qui offrait en fait un support solide à ce qu’ils recherchaient, à savoir la liberté de l’individu et une forme d’immortalité, deux éléments qui sont fermement encrés dans la métaphysique démocritéenne. En effet, nous avons vu que l’idée la plus consistante de résurrection est une conséquence du matérialisme atomiste, et c’est également cette physique du hasard et de la nécessité qui garantit l’émergence de propriétés singulières dans les essences, ce qui permet ensuite l’expression d’une liberté individuelle avec l’apparition de la conscience supérieure (voyez le commentaire suivant : “le déterminisme et la liberté”). Ajoutez à cela le fait que l’esprit des lumières, dans ses dimensions métaphysique, éthique et politique, était déjà présent chez Démocrite39, et vous comprendrez alors peut-être pourquoi je prononce un jugement si terrible contre les 2500 dernières années de philosophie. Hormis les rares qui ont su se ranger avec Démocrite, ce qui a marqué l’histoire de la pensée humaine n’est, pour l’écrasante majorité, que les tergiversations inutiles de faibles et de sots, incapables de comprendre, puis d’aimer la réelle nature des choses.

 

 


Conceptions Scientifiques

 

 

            De nombreuses théories scientifiques ont été pour moi, à la fois des influences majeures, et aussi des encouragements à défendre certaines idées. Une partie de mes lecteurs aura reconnu l’espace-temps courbe de la relativité générale, l’incertitude du monde quantique ou encore certaines théories neurobiologiques. Je ne mentionne ces sources qu’ici, bien séparé du texte principal, afin qu’il n’y ait pas de confusion entre mes spéculations et des théories scientifiques admises.

 

 

            L’univers mathématique et la mécanique quantique. L’objection classique contre l’idée que la matière et tout l’univers soient en fait purement mathématique réside dans l’habitude que les mathématiques décrivent des objets figés, sans temporalité ; cependant cet argument n’est plus valable depuis que nous connaissons des mathématiques, comme les géométries non-commutatives, où la notion de temps émerge spontanément.

            Maintenant que nous connaissons de nouvelles formes de géométrie, et envisageons des espaces et des espaces-temps possédant plus ou moins que nos trois dimensions habituelles, l’univers mathématique doit être vu comme un multi-univers renfermant tous les types d’espace imaginables. Proposer que la réalité est un tel état mathématique a de nombreux attraits. En plus de résoudre le dilemme entre essence et existence, et de rendre compte de l’extraordinaire efficacité des mathématiques en physique, Max Tegmark nous fait remarquer que cette hypothèse dissout le problème de la spécificité des lois et constantes de notre univers du fait de l’existence de toutes les structures mathématiquement réalisables à travers le multi-univers137.

            Egalement, cette conception du réel offre probablement la clef pour comprendre d’où peut bien provenir l’étrangeté de la mécanique quantique. Comme le suggère entre autres la théorie de l’information138, la logique elle-même apparaît quelquefois incapable de définir complètement toutes les propriétés de certains objets mathématiques. Si la nécessité issue de la simplicité logique laisse parfois un certain flou, et que la réalité est la réalisation de la logique elle-même, l’incertitude inhérente au monde quantique se comprend alors naturellement. Les particules élémentaires ne sont pas vraiment des objets physiques. Ce sont plutôt des entités intermédiaires entre notre monde macroscopique et le niveau fondamental, qui est purement mathématique. Le mystère de la physique quantique n’apparaît que lorsque nous cherchons à appliquer certains des concepts de notre monde macroscopique aux particules élémentaires. Toutefois, pour celui qui ne croit pas que nos concepts empiriques soient fondamentaux, et qui pense que toutes les propriétés des objets émergent de la complexité, il n'est pas du tout surprenant que celles-ci n'existent pas encore à une échelle inférieure. Par exemple, notre sens commun peut avoir du mal à accepter l’idée qu’une particule matérielle isolée n’ait pas de température, tant que nous n’avons pas compris que la température est une propriété supérieure résultant du degré d’agitation des molécules entre elles. Ainsi, il nous faut certainement admettre que le niveau fondamental n’obéit pas à la Causalité mécaniste qui fait rebondir les boules de billard, ni qu’il ne possède encore toutes les propriétés physiques de notre monde macroscopique, mais que le fond du réel est seulement régit par la Causalité logique dans sa forme originelle. Il nous faut nous séparer de la conception mécaniste de la réalité, non pour rejeter les notions de Causalité et de réalité objective, mais pour substituer la vision nouvelle d’une réalité pré-physique, entièrement mathématique... seul état fondamental possible à la réalité rationnelle.

            Depuis le test du paradoxe EPR par les expériences d’Alain Aspect139, il est courant d’entendre qu’Einstein a eu tort de s’opposer aux interprétations positivistes de la mécanique quantique, et que sa conception déterministe est inexacte. Pourtant, même s’il semble désormais vraisemblable que le déterminisme n’existe pas dans le rapport que nous entretenons à notre monde, il n’est pas du tout exclu que celui-ci puisse réapparaître à un niveau supérieur, comme celui que formerait le multi-univers, ce qui a conduit quelques physiciens à aller jusqu’à déclarer qu’Einstein aurait probablement été séduit par l’interprétation des univers multiples d’Hugh Everett140. Remarquons en effet que le multi-univers s’apparente au Dieu de Spinoza, parce qu’il est une réalité rationnelle, objective, immuable et parfaitement déterminée. Après, que l’on pense que la réalité actuelle se coupe à chaque instant en plusieurs branches pour réaliser ses différentes possibilités, ou que le hasard est indépendamment résolu dans différents univers existant séparément de toute éternité, cela revient finalement au même, car l’infinité de toutes les réalités est éternellement présente dans le multi-univers statique. Ainsi, le concept de multi-univers me permet de réconcilier le déterminisme d’Einstein avec l’indéterminisme d’Epicure, en donnant raison à ces deux idées en apparence opposées, qui deviennent seulement deux points de vue différents : le hasard existe réellement pour l’observateur fini car il ne perçoit qu’une branche de la réalité, mais au niveau supérieur, pour l’observateur qui pourrait voir l’arbre de tous les destins dans sa globalité, il n’y a pas de hasard. Tout est là.

 

            L’origine de l’univers. Pour tenter de prouver l’existence de son dieu transcendant, Aristote (et Kant dans sa quatrième antinomie) commence par chercher la cause d’une chose, puis la cause de la cause, puis la cause de la cause de la cause et ainsi de suite jusqu’à postuler l’existence d’une cause première aussi appelée “le moteur non mu141 ou encore “la cause incausée141. Toutefois, une cause incausée viole le principe de Causalité, or c’est au nom de ce principe qu’Aristote justifie l’existence de son dieu qui, lui, existerait sans cause. En effet, c’est pour avoir une cause à l’origine de l’univers qu’il a déduit l’existence d’un dieu, mais alors, si l’on est prêt à accepter que dieu puisse exister tout seul, sans cause, pourquoi ne pas simplifier le problème et dire que l’univers existe tout seul, sans passer par la case dieu pour créer l’univers ? Même sans connaître les idées développées dans cet essai, n’importe qui peut voir que l’hypothèse naturaliste est plus simple. En fait, le raisonnement d’Aristote qui prétend déduire l’existence d’un dieu incausé au nom de la Causalité est complètement fallacieux, puisqu’il abolit le principe sur lequel il s’appuie. Avant même de discuter de l’éventuelle existence d’un dieu transcendant, nous voyons déjà que l’idée même d’un tel dieu existe dans nos esprits seulement à cause d’une conjecture mal fondée. Passons sur ce grave problème, et voyons si cette spéculation inintelligible ne pourrait pas malgré tout s’avérer une hypothèse féconde. En fait, depuis des millénaires, Aristote et tous les théologiens qui l’ont suivi n’ont fait que repousser le problème de l’origine de l’univers au problème de l’origine de leur dieu. Or, un dieu transcendant est une entité dont rien en ce monde ne trahit l’existence, et même si nous faisons l’effort d’accepter cette étrangeté comme une simple hypothèse, nous voyons qu’elle n’apporte rien, et même qu’elle complique inutilement le problème. Le dieu d’Aristote est donc un faux concept. Il n’est pas sérieux de placer cette divagation et une explication rationnelle et complète du réel comme deux hypothèses également recevables. Je ne connais que deux positions philosophiques défendables, l’ultra-rationalisme et l’ultra-scepticisme, et aucune ne contient de dieu transcendant. Même si les hommes croient encore à cette fable ou qu’ils l’acceptent comme une hypothèse valable, en vérité cette conception de Dieu est étrangère à la vraie philosophie.

            Aristote affirmait qu’il n’existe qu’un seul monde fini. Si, au contraire, il y a une infinité de mondes éternellement détruits et recréés, de telle sorte qu’à tout instant, tous les types de mondes existent une infinité de fois à tous les stades de leur évolution, alors l’univers dans son ensemble n’est pas en évolution : il est statique. S’il est statique, il n’y a plus besoin de cause première. Le grand-tout peut exister de toute éternité, comme une vérité mathématique. Des sages védiques à Einstein en 1917, l'idée d'un univers éternel et immuable a été maintes fois proposée. Démocrite et Newton voyaient cet univers se dérouler au sein d’un espace et d’un temps infini. La cosmologie actuelle nous invite plutôt à le considérer comme une infinité de bulles d'espace-temps qui grandissent puis se rétractent, ou se diluent complètement par leur propre expansion jusqu’à faire apparaître un espace vide d’où renaît de nouvelles bulles. Ainsi, au lieu d'être un bloc continu, l'univers apparaît plutôt comme un grand-tout éternel, constitué d’une infinité de bulles-univers indépendantes qui naissent chacune lors d’un Big-Bang142.

            L’objection principale contre cette idée est qu’un passé éternel engendre peut-être des paradoxes143. En alternative, Alexander Vilenkin a montré que notre compréhension actuelle des lois de la physique nous autorise à penser que les bulles-univers pouvaient émerger spontanément à partir d’un néant absolu dépourvu d’espace et de temps144, une spéculation qui a inspiré mon concept de non-néant. Comme les bulles-univers contiennent autant d’énergie positive sous forme de matière que d’énergie négative sous forme de courbure d’espace-temps, la création à partir de rien respecte la loi de conservation de l’énergie. Dans ce cas, le Big-Bang devient véritablement le début de la réalité physique. Avant lui, aucun événement temporel ne pouvait exister. Seul la logique mathématique pouvait librement opérer. La logique mathématique devient le socle et le créateur de la réalité. Elle est un néant atemporel qui contient en puissance l’infinité des bulles-univers possibles, et qui sont inévitablement toutes instantanément réalisées. A l’intérieur de notre bulle, nous éprouvons un temps, toutefois le temps n’existe pas à l’échelle globale. L’ensemble infini de toutes les bulles ne peut être perçu que sous son aspect arithmétique. Du point de vue du néant mathématique, la somme globale de toutes les bulles est déjà présente, ce qui rejoint le modèle précèdent. En fait, que les bulles-univers émergent et se détruisent de manière cyclique dans un hyper-espace-temps les contenant toutes, ou que leur nombre, infini depuis toujours, croisse éternellement dans un espace-temps de plus en plus infini, ou encore que l’infinité des bulles-univers possibles naisse à chaque instant, depuis et pour toujours, à partir du non-néant, dans tous ces cas le cosmos est un grand-tout statique.

            L'existence des bulles-univers est aujourd’hui suggérée par la théorie du Big Bang perfectionnée par l'inflation cosmologique, mais aussi par le paysage cosmique, ou encore par le rebond interne des trous noirs qui sont autant de raisons indépendantes d'envisager sérieusement cette fantastique extension de réalité. En ce début de XXIème siècle, de telles spéculations sont non seulement compatibles avec les exigences de la physique contemporaine, mais elles sont même prédites par certaines versions de théories désormais soutenues par des observations dans notre univers145.

            En plus de découper le cosmos démocritéen en une infinité de bulles d'espace-temps, certains physiciens nous invitent à aller encore plus loin, en ajoutant des univers parallèles, et en faisant évoluer notre vieux concept d'univers statique en multi-univers statique. Je suis d'autant plus incité à franchir ce pas que la compréhension des lois de notre univers suggère que celles-ci sont loin d'avoir épuisées tout le champ des possibilités offert par la logique naturelle. L'infinité des réalités imaginables n'est certainement pas réalisée même dans l’infinité des bulles contenues dans notre univers. On peut supposer que des liens logiques encore inconnus viendront réduire la diversité que nous imaginons toutefois, il semble peu probable que ceux-ci pourront la réduire au présent univers. Si l'on est cohérent avec l’idée du Dieu de Spinoza, on doit donc sérieusement considérer l'existence d'une infinité d’univers parallèles (d’autres équation-univers) afin que l'ensemble contienne “une infinité de choses infiniment modifiées, c'est-à-dire tout ce qu’un entendement infini peut concevoir”.

                       

            La nature de l’espace et du temps. Si notre bulle-univers a une taille finie, alors le problème se pose de savoir ce qui se passe à la limite du monde (première antinomie). Avec la théorie de la relativité générale, il devient toutefois envisageable que notre bulle-univers ait une taille finie, sans pour autant qu’elle ait de limite. Un peu comme à la surface de la Terre, en avançant toujours dans la même direction on finit par faire le tour et l’on revient au même point. De la même façon, on peut peut-être se déplacer infiniment dans notre bulle-univers sans jamais rencontrer de limite. Comme un ballon qui gonfle ou se dégonfle, la bulle-univers peut grandir ou rétrécir, tout en ayant toujours une taille finie, mais jamais de limites.

            Désormais, l’espace et le temps ne sont donc plus des notions abstraites, mais des objets réels. Tant que, comme Kant, on continue de les considérer comme des catégories de l’esprit humain, on les verra divisibles à l'infini ce qui rend inconcevable l’existence d’un atome indivisible (deuxième antinomie). A partir du moment où, comme Einstein, nous pensons que nous vivons dans une sorte de structure mathématique, notre espace-temps existe comme un objet réel ayant plusieurs “qualités physiques146 dont une forme, une chronogéométrie, une résistance à la déformation, un nombre de dimensions et peut-être aussi une unité minimale de distance et de durée. Dans ce cas, tout serait composé d'éléments simples, indivisibles, comme les quantas, les cordes ou les atomes de Démocrite. L'existence d'une telle borne est suggérée par la mécanique quantique (la longueur et le temps de Plank : 10-35 mètre, 10-44 seconde) et par des développements théoriques récents comme la gravité quantique à boucles147. Démocrite et Epicure parlaient quand à eux “d'atomette temporelle148 et expliquaient que le cercle n’existe pas, mais qu'il n’y a que des polygones. Notons, au passage, que les atomes du XXème siècle ne correspondent pas aux atomes de Démocrite, mais que leurs véritables homologues seraient plutôt les cordes/branes ou d'autres éléments qui mesurent exactement la distance minimale possible dans l'espace.

 

            L’origine et l’évolution de la vie. L’idée d’évolution des espèces est certainement très ancienne. Anaximandre disait déjà que la vie est apparue dans l’eau et que les poissons étaient nos ancêtres, tandis que Lucrèce enseignait le principe de la sélection naturelle149. La description que j’ai proposée est basée sur la version moderne de la théorie de Charles Darwin, revue par Richard Dawkins, auquel je dois le concept génial de réplicateur150.

            Depuis l’antiquité, l’argumentation des anti-naturalistes se résume à l’étonnement produit par l’ignorance des véritables causes des choses. Aujourd’hui, la génétique et la biologie moléculaire nous ont désormais dévoilé les composants et les mécanismes de la vie, ce qui a ruiné l’idée que la matière vivante nécessiterait des principes totalement différents de ceux qui régissent le reste du monde physique. Dans ces conditions, le dernier argument de nos adversaires consiste à dénoncer l’auto-agancement comme étant trop improbable pour s’être réalisé. Ne connaissant pas le chemin par lequel l’évolution chimique puis biologique est passée, les anti-darwiniens se livrent à des estimations douteuses, dont l'aberrante petitesse illustre surtout notre ignorance des véritables voies empruntées par la nature. Par exemple, si l’on vous demandait quelle probabilité l’homme préhistorique a de fabriquer un ordinateur, en ignorant les progrès possibles de la civilisation, vous concluriez sûrement que produire ce type d’objet ne fait pas parti des possibilités raisonnables de l’être humain ! C’est à ce genre de raisonnements biaisés que se réduit l’argumentaire anti-darwinien. Enfin, la métaphysique matérialiste a depuis longtemps mis un terme définitif à ce débat en accordant en fait que la probabilité d’apparition de la vie et de l’homme, tels que nous les connaissons, est infime. L’erreur magistrale de nos adversaires est de ne toujours pas avoir intégré le concept d'univers infini (ou de multi-univers super-infini), là où tout ce qui est possible est réalisé une infinité de fois, même l’extrêmement peu probable.


            L’intelligence et la conscience. Aujourd’hui, la sélection neuronale permet de résoudre le mystère du fonctionnement de l’intelligence animale au moins dans son principe151. Reste à solutionner le problème de la conscience. Des multiples hypothèses tentant de cerner ce qui rend possible une telle faculté, les propositions de Gerald Edelman m’apparaissent les plus profondes152. Je suis fasciné par ses idées, et je m’en suis fortement inspiré pour la description spéculative que je vous ai proposée.

            Avant le développement de telles théories, l’existence de certaines molécules (alcool, somnifères, drogues, hallucinogènes, antidépresseurs...) capables de perturber le fonctionnement de la conscience était déjà un argument ancien pour suggérer que l’esprit repose sur des bases matérielles. De même, l’expérience de l’éveil et du sommeil montre à chacun de nous que sa conscience se met en marche et en veille comme une machine. Aujourd’hui, notre capacité à suivre la formation des pensées à l’aide de l’imagerie cérébrale associée à des modèles mathématiques confirme que celle-ci se situe bien dans le cerveau153. Cette conclusion est également soutenue par l’étude de patients atteints de lésions dans diverses régions des hémisphères cérébraux et affectés de troubles précis, dont parfois des perturbations qui touchent même la capacité à former des sentiments154. Ainsi, un grand nombre d’observations suggère que l’esprit est un processus reposant sur des bases matérielles et fonctionnant selon des principes rationnels.

 

            Le soi et le fonctionnement de l’esprit. Dans les anciennes croyances égyptiennes, l’homme décédé qui se réveillait dans le royaume des morts devait absolument réussir à se rappeler de son nom pour survivre dans cet autre monde. S’il oubliait qui il était, il devenait une âme vide et disparaissait alors à jamais. Un raisonnement assez similaire m’invite à identifier le soi au “sentiment” de soi. Avec cette définition, le terme “je” est l’impression qui forme la toile de fond de la conscience d’être conscient.

            Le cas de l’amnésie montre que le soi n’est pas la somme des événements vécus, mais bien une toute autre fonction dans le cerveau. En effet, un accident provoquant une perte complète de ses souvenirs est rarement suivi d’une amnésie d’identité. Dans la plupart des cas où la mémoire des événements passés est devenue inaccessible, l’individu sent malgré tout qui il est, et peut citer des traits de sa personnalité, ce qui suggère que la mémoire du soi est une fonction en partie indépendante, mettant en jeux des régions spécifiques du cerveau155. Cette mémoire du soi n’est d’ailleurs certainement pas le coeur du soi, mais plus probablement une construction secondaire établie à partir du soi originel, ressenti dans la conscience156. Le soi profond est d’abord la pure sensation de soi provenant de la conscience d’être conscient et que l’on peut choisir d’identifier comme étant le véritable soi ; mais si l’on trouve cette définition est trop restrictive, on peut préférer le définir comme étant le couple : sentiment de soi primitif + certains éléments autobiographiques, établissant un sentiment de soi plus développé.

            En plus de concentrer le soi dans le sentiment de soi, j’ai également considéré que ce “sentiment” était le moteur de l’esprit, une conception qui se place dans la lignée des observations de plusieurs psychiatres et neurologues qui concluent qu’avoir un sens du soi est essentiel à la formation de sentiments supérieurs et de souvenirs évolués157. Dans le petit modèle du fonctionnement de l’esprit rapidement esquissé pour les besoins de ma doctrine, le “sentiment” de soi est le prisme à travers lequel les idées se constituent dans la conscience supérieure d’Homo sapiens, celle fonctionnant grâce à ses capacités logiques et sémantiques. Aussi, les particularités individuelles de ce “sentiment” constitueraient les bases de chaque personnalité car elles affecteraient constamment la formation des pensées pendant le fonctionnement de la conscience, et transformeraient également, directement ou indirectement, de nombreux processus inconscients. Grâce à ce fonctionnement de l’esprit, l’essence d’abord figée de l’individu, déterminée par la forme du sentiment d’exister, se transforme, pendant le déroulement de la conscience, en une essence vivante se manifestant à travers des désirs intimes. Plus l’esprit se développe, moins le “sentiment” de soi est isolé des émotions inconscientes ou semi-conscientes et en s’associant à elles, il les fait passer dans la conscience supérieure, d’où la pertinence de baser ma philosophie morale sur l’épanouissement de ce “sentiment”.

            Si tel est effectivement le fonctionnement de l’esprit, on doit s’attendre à ce que la conscience régresse à un niveau quasiment animal en cas de perturbation momentanée de ce “sentiment”. C’est apparemment ce qui se produit chez les patients atteints de troubles dissociatifs. Par exemple, un individu souffrant de dépersonnalisation voit parfois se réduire transitoirement sa capacité à s’éprouver et à se reconnaître. Pendant de tels moments, l’expressivité diminue sur son visage, son attention se dissipe, il se voit comme un corps vide, sans âme ; il cesse de former des sentiments évolués et des souvenirs précis, et ne parvient plus à organiser intelligemment son existence. La théorie du soi proposée ici est également compatible avec l’existence du trouble dissociatif de l’identité158. Chez les patients touchés par cette pathologie, il semblerait que des fractures récurrentes dans l’unité de la conscience du soi, intervenues pendant l’enfance, aient provoqué une réorganisation du soi en personnalités multiples qui co-existent désormais en se manifestant alternativement. Si l’interprétation des observations cliniques, qui suggère que d’un “sentiment” de soi altéré puisse naître plusieurs individus co-existant dans le même corps avec chacun leur propre caractère et une mémoire indépendante, était un jour confirmée, elle constituerait un argument fort en faveur des modèles qui font du sentiment de soi le moteur de l’esprit structurant la formation des sentiments, des décisions et des souvenirs. Ainsi, bien que notre compréhension du fonctionnement de l’esprit soit encore rudimentaire, et empêche toute conclusion ferme, plusieurs observations m’ont conforté dans l’idée de définir le soi, au moins en première approximation, comme cette présence latente dans la conscience, et elles m’incitent également à l’ériger comme la structure à la base de la personnalité. Dans l’avenir, les progrès des sciences permettront d’affiner cette hypothèse.

 

            Stabilité, multiplicité et unicité du soi. Les modifications du tempérament ou l’acquisition d’une maturité avec l’âge sont parfois interprétées comme le signe d’une transformation du soi. L’observation de telles évolutions n’est cependant pas suffisant pour conclure à l’inexistence d’une essence stable dans l’individu. En effet, la définition du triangle nous montre une essence parfaitement claire, ce qui n’empêche pas ensuite le triangle d’exister selon une infinité de modalités : le triangle peut être quelconque, allongé, rectangle, isocèle, équilatéral... mais il reste toujours un triangle avec des propriétés de triangle, bien différentes des propriétés du rectangle ou du trapèze. Pareillement, au fils de la vie, le soi peut très bien se rattacher à divers éléments (image secondaire du soi, doctrine philosophique, amours, idéaux, autobiographie...), qui modifient son aspect en fonction d'événements et de rencontres et l'amènent à se développer dans telle ou telle direction, sans pour autant avoir nécessairement changé dans son essence originelle. La rigidité des structures neuronales est une raison de penser que, sauf cas exceptionnel, le coeur du soi demeure stable après avoir été fixé très tôt dans l’enfance, mais même si je me trompais sur ce point, je fais remarquer que la question de la stabilité du soi n’est pas un enjeux critique pour ma philosophie qui invite à vivre l’instant présent, et défend de toute façon déjà une définition transversale du soi, existant à travers différents corps, à différentes époques.

            Toute définition du soi basée sur des sentiments, des souvenirs ou des rapports formés par le corps présent s’appliquera nécessairement aussi à d'innombrables corps, ailleurs dans l’espace et le temps. Mal à l’aise avec cette conséquence inattendue, certains refusent d’identifier des corps à la constitution neurologique identique comme étant soi, et les rejettent comme des autres. Contre la multiplicité de l’existence, on peut prétexter que le soi est associé à une autobiographie linéaire, autrement dit, que la vie est la construction d’un parcours existentiel singulier dans lequel d’autres histoires n'interviennent pas.

            Le multi-univers d’Everett peut-être utilisé, au moins comme expérience de pensée, pour montrer les difficultés posées par une telle conception. Admettons que l’univers actuel se fractionne à chaque instant pour réaliser tous les destins possibles. Parfois, une histoire se scinde en deux voies très différentes, ce qui pourrait éventuellement justifier l’existence de personnalités différentes, mais dans l’immense majorité des cas, des clones se créent dans des univers parallèles qui sont si identiques qu’il n’est possible de les différencier que sur la base de faits microscopiques, ou d'événements si minimes, qu’ils ne jouent aucun rôle dans la vie. Le pli d’un cheveu, un verre posé sur une table, la couleur d’une voiture qui passe au loin... milles détails insignifiants séparent l’existence d’une infinité d’êtres sinon en tout point identiques. Il n’y a aucun critère convaincant pour différencier ces êtres qui ne formaient qu’un jusqu’à l’instant précédent. Il serait absurde de leur donner à chacun une identité propre. La seule façon de voir qui soit cohérente est d’identifier un unique soi global, existant sous de multiples formes. Selon la définition que l’on choisira du soi, notamment si l’on veut y inclure l’apparence physique et des éléments autobiographiques, on limitera l’étendue de son être, mais même dans ces cas, il restera toujours une multiplicité infinie du soi.

            En conséquence, si l’on prend au sérieux l’idée d’univers (ou de multi-univers) éternel et infini, ou encore si l’on accepte l’interprétation d’Everett, il faut admettre un soi à travers l’espace (et les espaces), en plus du soi traversant le temps que vous connaissez déjà. Il n’y a aucune raison de refuser à un corps spatialement éloigné, l'identification déjà accordée aux corps séparés temporellement. On pourrait même soutenir que l’identification spatiale est plus convaincante par ce qu’on peut avoir beaucoup changer avec les années, alors qu’à travers l’espace on est certain qu’il existe quelque part un autre corps exprimant parfaitement son essence actuelle. Ce qui vous fait être vous-même est votre sentiment d’exister, et cette présence au monde étant la même ici ou ailleurs, vous n’y faites pas la différence.

            Cette compréhension doit amener à réinterpréter l’image de son existence et l’étendre au delà des sens présents, non pour abandonner l’impression d’effectuer un parcours existentiel singulier, mais pour briser l’illusion de la finitude, et infinitiser ce parcours existentiel en lui conférant une dimension cosmique. Certes, un élan si glorieux est généralement étranger à la psychologie des êtres humains et les sentiments de soi compatibles avec une telle vision du réel ne se rencontrent que chez ceux qui n’ont pas été détruits après avoir compris qu’ils avaient un coeur trop grand pour leur monde. Le cosmos matériel offre une forme de salut, mais pour les sages seulement.

 

 

 


Le Déterminisme et la Liberté

 

            Pour qu’une liberté individuelle existe, si elle existe véritablement, il faut que la Causalité psychologique de l’esprit lui appartienne totalement, et que sa signification ne soit pas programmée par un ordre extérieur. Au lieu de repousser la solution à ce problème en amont, dans un au-delà de la nature, ma sensibilité scientifique et ma conviction que la Raison est universelle m’ont invité à aller voir si la solution ne se trouverait pas en aval, dans la complexité de l’ordre naturel. Je reviens ici sur les mécanismes biologiques qui me laissent penser que la liberté existe véritablement.

 

 

            La confusion entre l’indéterminisme et la liberté. Pour Epicure, l’incertitude dans le mouvement des atomes n’est absolument pas une violation des lois de la nature, mais seulement l’existence au sein de la matière “d’une autre cause de mouvement que les chocs et la pesanteur qui produit une légère déviation des atomes, dans des lieux et des temps indéterminés159. Dans la tradition épicurienne, une confusion semble cependant avoir existé entre ce mouvement aléatoire des atomes et le libre-arbitre. En fait, le hasard dans les atomes est une forme de liberté passive qui a certes une implication décisive pour la question du destin, mais qui ne change rien au problème de la liberté humaine. Que l’homme soit formé d’atomes au mouvement déterminés ou indéterminés, l’unicité de chaque esprit est toujours le fruit d’une forme de hasard. Un hasard de rencontre, celui de la nécessité aveugle qui créé les essences humaines à partir d’atomes dirigés par des lois parfaitement mécaniques, ou désormais ces mêmes essences produites par des atomes libérés par une incertitude fondamentale. Dans les deux cas, les réplicateurs permettent d’organiser les corps vivants, de créer notre cerveau et de donner naissance au processus de la conscience. Comme l’âme matérielle de chaque esprit existe indépendamment de l’existence ou non de l’indéterminisme atomique, qu’un hasard soit présent ou non dans les atomes ne change rien à la liberté des décisions prises par la conscience.

           

            Les objets libres et les objets prédéterminés. Les instincts de tous les êtres vivants sont programmés par leurs gènes, et leur mémoire est entièrement définie par leur environnement. Pourtant, même des clones élevés dans un milieu identique possèdent une singularité individuelle160. De nombreux processus biologiques intrinsèques à la vie (variations épigénétiques, méthylation de l’ADN, mutations somatiques, éléments transposables...) ainsi que les principes d’organisation des tissus (amplification clonale, sélection neuronale) garantissent une variabilité individuelle inéluctable, qui oblige à considérer tout être vivant comme une singularité unique. Dans les êtres vivants, tous les atomes ne véhiculent pas une signification pré-déterminée. Certaines configurations d’atomes transportent des informations génétiques ou socio-environnementales, mais un grand nombre de configurations atomiques ne portent pas ce genre de contraintes et évoluent librement. Ainsi, même si les instincts et les souvenirs sont essentiellement le produit des gènes et de l’environnement, encore que cela ne soit même pas totalement vrai dans le détail à cause de la sélection neuronale, aucune structure externe ne contient préalablement l’information pour pré-déterminer à l’avance la forme définitive des structures les plus sophistiquées du cerveau, comme le sentiment de soi. Même si un tel sentiment s’organise indirectement à partir de diverses conditions de possibilité (les sensations venant du corps et d’autres facteurs psychologiques), étant donné la complexité supposée d’une telle structure organisée par sélection neuronale, le plus vraisemblable est que les particularités de celle-ci émergent sous l’effet de la variabilité intrinsèque de l’individu. Une fois fixé, le sentiment de soi posséderait donc des propriétés libres qui n’ont de signification qu’en lui-même. Même s’il est entièrement constitué par un support de nature matérielle, avant sa formation, les éléments qui allaient le constituer ne contenaient pas assez d’information pour le pré-programmer. Le support matériel offre seulement les conditions de possibilité pour permettre aléatoirement son apparition. Ce n’est que lorsque l’incertitude due aux agitations atomiques, moléculaires, neuronales... se réduit, que des particularités sont fixées au hasard, et qu’apparaît une essence unique avec des propriétés libres.

            Tous les objets de la nature ont des propriétés, mais tous n’ont pas des propriétés libres. Les propriétés des choses libres sont différentes des propriétés d’une machine qui doit ce qu’elle est aux désirs d’un inventeur. Les propriétés de la machine n’ont pas leur signification en elles-mêmes, mais se comprennent d’abord comme une conséquence de l’essence de l’inventeur. Pour bien voir la différence entre propriétés libres et propriétés contraintes, il faut distinguer deux types d'agencements atomiques : les agencements qui ont été déterminés par une autre structure (les produits des réplicateurs, la mémoire du passé) et ceux apparus spontanément à partir d’atomes désorganisés qui virevoltaient aléatoirement sans véhiculer de signification particulière (le réplicateur originel, les particularités du sentiment de soi). Les configurations d’atomes qui sont entièrement déterminées à être ce qu’elles sont par une autre configuration n’ont pas d’existence singulière. Elles sont en fait une partie d’une structure plus grande qui est la véritable entité à considérer. A l’inverse, les structures apparues spontanément à partir d’atomes désorganisés sont dites libres. Seules les structures apparues sans avoir été prédéterminées dans ce qu’elles sont par une structure extérieure et émergeant seulement par une rencontre entre atomes désordonnés ont des propriétés libres qui leur appartiennent totalement.

            On objectera sûrement que les rapports qui me composent restent déterminés par le mouvement des atomes. Certes, j’existais déjà potentiellement dans le passé de cet univers, à travers les atomes éparpillés qui allaient un jour me matérialiser, mais pour voir une signification dans ce désordre il faut retourner le film à l’envers, et me voir moi d’abord aujourd’hui pour trouver un sens à cet ancien éparpillement. C’est finalement plus moi qui donne une signification à ces atomes que l’inverse. Ce que je suis n’appartient pas à un élément défini de l’univers, mais mon essence existe en puissance dans l’univers tout entier. Du point de vue infini, la matière s’apparente à une substance neutre qui contient toutes les essences éternelles qui se matérialisent, s'annihilent et se rematérialisent sans cesse.

            La vision issue du panthéisme cosmique est un élément de compréhension permettant d’éviter le dégoût généralisé envers le matérialisme, principalement provoqué par l’idée d’une succession de chocs mécaniques entre particules matérielles, provenant de l’extérieur du corps, et qui pénétreraient jusque dans nos cerveaux pour contrôler nos émotions et nous commander. Ce schéma caricaturale, dénoncé non sans raison par nos adversaires, consiste à mettre les émotions et les chocs entre particules sur un même plan. Cette image a le grave défaut de ne pas nous conduire vers un modèle intelligible du fonctionnement de l’esprit, et surtout cette vision simpliste commet l’erreur magistrale d’omettre le concept essentiel d’âme matérielle, cher aux inventeurs du matérialisme10. En effet, pour nous, l’esprit n’est pas continuellement agité pas des mouvements extérieurs. Ce que je suis existe grâce à une configuration matérielle particulière dont la stabilité est garantie à la fois par la longue durée de vie des neurones et par la pérennité des connexions validées. La structure qui me définit, autrement dit mon essence, n’est pas systématiquement altérée par des chocs, ou des événements mais seulement placée dans diverses conditions d’existence par le monde extérieur. Une fois le sentiment de soi établi dans le cerveau, pendant l’enfance, ses particularités individuelles sont donc immunisées contre la Causalité mécanique issue du mouvement des atomes, car sa spécificité réside dans les rapports qui le constituent et qui demeurent fixés dans la mémoire neuronale. Il est vrai que lorsque certains atomes constitutifs de mon âme matérielle seront déplacés, je disparaîtrai ici. Il est possible de me détruire, mais voyez qu’il n’est pas possible de me dénaturer dans ce que je suis. Une essence est toujours elle-même avec ses propriétés internes. Remarquez le parallèle avec l'éthique du sage. La matérialisation d’une essence peut momentanément disparaître, mais elle ne peut pas être violée ou changée dans ce qu’elle est de plus profonde. Elle a quelque chose d’indestructible.

 

            Devenir libre en acte. Reconnaître l’existence d’une singularité unique dans l’individu garantie par le matérialisme biologique constitue la première étape du fonctionnement d’une liberté individuelle. Ensuite, pour que l’individu devienne libre, il faut qu’un mécanisme rende possible le passage en acte de la singularité unique contenue en lui. Sans un tel mécanisme, ses propriétés libres resteraient figées, comme c’est le cas dans la plupart des objets possédant des propriétés libres. A ce jour, l’esprit humain est la seule entité connue véritablement capable de transformer sa singularité unique en causes libres qui veulent consciemment se graver dans la réalité. Dans le modèle de l’esprit préalablement décrit, les particularités du sentiment de soi se mêlent aux émotions, calculs rationnels et inclinaisons naturelles, au cours de la conscience, et les transforment en désirs intimes. Les particularités individuelles du sentiment d’exister sont ainsi à l’origine de désirs libres, faisant vivre l’essence de l’individu. Au contraire des instincts définis par les gènes, les désirs intimes sont des causes libres, car ils proviennent, pour la majeure part, de la seule nécessité du soi, et sont cette liberté dont l’homme éprouve la présence dans sa conscience. L’unicité contenue dans le sentiment de soi étant apparue par hasard, l’esprit n’a pas été programmé par une Causalité psychologique externe, comme un robot, mais son sentiment d’exister est la source définitive de sa Causalité psychologique intime.

 

            Si l’on veut se former une image du fonctionnement de la liberté humaine, qui utilise le déterminisme mécaniste, on pourrait comparer le fonctionnement de l’esprit à celui d’un instrument de musique.

            Tout son est une vibration provenant de l’entrechoquement entre des molécules d’air. Lorsque ces molécules pénètrent dans une flûte, la forme de l’instrument leur impose un mode de vibration résultant en une sonorité particulière. Bien qu’une flûte puisse jouer une multitude de notes, le son d’une flûte conserve sa particularité, bien différente de celle du piano ou du violon. La flûte n’a, certes, pas le pouvoir de choisir la partition qui sera jouée. Sa “liberté” réside seulement dans les rapports qui la composent et qui se manifestent par la sonorité particulière qu’elle est capable de conférer à l’ensemble des notes qui la traversent. D’une manière assez similaire, l’esprit vit des événements déterminés par des causes historiques, et sa liberté s’exprime dans la manière unique dont le sentiment de soi fait éprouver et réagir aux événements qui arrivent.
            Pour les besoins de cette analogie, nous avons considéré qu’une flûte était “libre” d’imposer sa sonorité particulière au souffle d’air qui la traverse, toutefois cette comparaison musicale présente plusieurs limites. Contrairement à l’esprit, la flûte est un objet prédessiné par un créateur, et surtout elle n’a pas son propre mécanisme d’action. Une flûte étant un objet inerte, l’existence de la flûte n’implique pas sa liberté en acte. Au contraire, grâce à ses sens et à sa mémoire conceptuelle, le cerveau humain conscient construit en permanence des représentations significatives qui s’introduisent dans l’instrument-esprit afin de rendre cet “instrument” vivant et capable d’exercer sa liberté constitutivement. Une autre limite de cette analogie vient du fait que dans nos cerveaux formés de réseaux neuronaux échangeant continuellement des signaux électriques, la Causalité psychologique ne ressemble pas à une Causalité mécanique aveugle mais plutôt à une Causalité significative entre les propriétés de cartes neuronales qui s’influencent mutuellement par leurs échanges continuels. Au niveau physique, la liberté de l’individu se manifeste durant la conscience, lorsque les signaux électriques déterminées par les rapports contenus dans les cartes du sentiment de soi transmettent leur emprunte à d’autres cartes. Le degré de liberté est un rapport de force dynamique entre les cartes associées au sentiment de soi et les autres cartes sous l’influence d’éléments extérieurs qui limitent ou contraignent l’influence du soi. Voyez donc bien pourquoi l’amour de soi renforce et trahit un degré supérieur de liberté. Dans sa version maximale, cet état psychologique correspond à la situation où les cartes du sentiment de soi dominent complètement leur entourage, et où l’individu se sent sincèrement tout-puissant.

 

            La Causalité démocritéenne et la Causalité théologique. L’erreur qui empêche généralement la compréhension du fonctionnement de la liberté provient d’une conception erronée de la Causalité. Les théologiens, et nombre de penseurs marqués par Marx ou Freud, partagent l’erreur commune de vouloir systématiquement expliquer tout l’humain en transportant la signification humaine dans des structures en amont. Loin de nier que des structures externes soient des conditions de possibilité indispensables à mon existence (gènes, langage, société...), étant donné que dans le cosmos matériel, il y a une échelle dans l’organisation de chaque valeur, il faut aussi reconnaître une limite au sens véhiculable par la Causalité. Lors de la genèse d’un individu, un passage entre un monde physico-biologique et l’ordre humain a lieu, et cette transition produit une irréductibilité du sens à l’échelle humaine. C’est donc abuser de la recherche des causes que de vouloir toujours trouver une explication significative aux caractères humains. Vouloir systématiquement rendre compte de l’essence des choses par une raison supérieure, c’est là l’erreur fondamentale des théologiens et de tous ceux qui partagent leur façon erronée de penser la réalité.

            Durant des millénaires, des générations de théologiens ont recherché une raison au nombre de planètes dans le système solaire, alors qu’il n’y a pas de raison. Démocrite voyait que l’univers est soumis au hasard (de sens) et à la nécessité (mécaniste). Tout a une cause physique, mais il n’y a pas de raison supérieure au nombre de planètes dans le système solaire. Il pourrait très bien y en avoir plus ou moins. Peut-être certains paramètres sont-ils favorables à l’existence d’une vie évoluée, comme par exemple la présence d’une planète géante pour attirer l’excès de météorites, mais l’essentiel reste le fruit du hasard, ainsi que l’illustre aujourd’hui la détection d’autres systèmes planétaires. La Causalité physique engendre des objets aléatoirement et les propriétés des choses sont parfois constitutives des choses et ne sont pas à aller chercher dans une quelconque volonté externe. Dans bien des cas, les objets n’ont pas de raison d’être, et leur sens n’existe qu’en eux-mêmes.

            La conception théologique de la Causalité contient l’idée implicite que le déterminisme transporte le sens des choses. Cette erreur conduit soit à un fatalisme anti-humaniste qui nie la liberté, soit elle suscite une révolte contre l’universalité de la Causalité pour tenter maladroitement de sauver le libre-arbitre. Au contraire, le déterminisme démocritéen ne transportant pas de sens, cette Causalité physique ne fixe pas la signification de ce qu’elle touche, et donc les valeurs des objets émergent spontanément comme des propriétés internes des choses. C’est ainsi que Lucrèce comparait l’assemblage des atomes en corps physiques à l’alphabet formant tous les mots, pour nous faire remarquer que chaque mot, bien que seulement composé de lettres, possède “un sens et une harmonie distincte”161 ; cette même idée que Spinoza rappelait lorsqu’il prévenait que l’étude de la succession des causes ne permet pas d’atteindre “l’essence intime des choses162.

            Une fois que la Causalité démocritéenne a été intégré dans sa façon de voir le monde, on cesse de transformer les conditions de possibilités nécessaires en de la prédestination ou du prophétisme, et il n’y a désormais plus d’incompatibilité entre une Causalité physique omniprésente et l’existence de propriétés singulières dans les êtres finis, formant le socle d’une liberté individuelle qui se déploie grâce aux capacités du cerveau humain.

 

            La liberté transcendante. Certains objecteront que la conception de la liberté défendue ici n’est pas une véritable liberté, mais seulement l’indépendance du sujet, car l’individu n’a pas choisi qui il est. Il n’a pas un pouvoir absolu de se déterminer soi-même. J’accorde que celui qui essaie de se changer soi-même, ne peut le faire qu’à partir de ce qu’il est déjà. Au mieux, il développera sa conscience d’être conscient, mais il ne sortira pas de lui-même. Pour faire apparaître une liberté encore plus grande encore, certains ont été tentés d’imaginer une force transcendante que jamais rien n’aurait déterminé, et qui interviendrait pour créer un état encore plus libre. Ainsi, Kant (à la suite de sa troisième antinomie123) prétendait fonder la liberté en invoquant une cause incausée provenant d’au-delà de l’espace et du temps. Normalement, je devrais immédiatement rejeter une telle élucubration au nom de l’universalité du principe de Raison et m’interdire de la discuter, sans quoi tout discours et toute critique que l’on peut en faire perd sa légitimité, mais pour discréditer la séduction qu’a opérée cette chimère, je vais quand même l’examiner très brièvement, bien que cela soit illégitime.

            Essayons donc d’imaginer, au-delà de la nature, une cause incausée qu’absolument rien n’aurait déterminé et qui pénétrerait jusque dans mon esprit pour me rendre libre. Si cette cause est une liberté absolue, que jamais rien n’a déterminé en aucune manière, pas même ses propriétés internes, elle serait donc un indéterminisme absolu. Cette liberté s’apparente donc à du hasard total. Pour autant que je sois parvenu à m’imaginer une cause incausée transcendant la nature, ce que j’ai pu entrevoir dans cette absurdité, c’est qu’elle n’introduirait finalement qu’une forme de hasard dans le monde physique, comme le fait déjà le mouvement aléatoire des atomes imaginés par Epicure et décrits par la physique quantique, et qui ne changent d’ailleurs rien à cette question. Je ne vois donc pas en quoi cette cause incausée apporterait une plus grande liberté à l’individu. Voyez donc que la dignité de l’être humain ne gagne rien à fuir le monde matériel pour aller se réfugier dans de pareilles inepties. Au contraire, nous nous perdons à sacrifier notre Raison pour croire en des fables aussi inintelligibles. Comme l’essentiel des autres idées défendues dans cet essai, mes conceptions n’ont rien à envier à celles des spiritualistes, des mystiques et des adversaires du matérialisme en général. La plus grande liberté imaginable est celle dont je viens d’esquisser le fonctionnement sur des bases strictement rationnelles, avec des concepts empruntés aux sciences contemporaines.

 

            La morale et la liberté. Certains objecteront que, malgré tout, la dignité de l’être humain est affectée, car sans liberté transcendante, nous ne devrions pas avoir plus d’admiration pour un génie que pour un ignorant, qui n’est pas plus responsable de qui il est. D’après eux, il n’y aurait pas plus de raison d’en vouloir à un criminel qu’à un ouragan. Remarquons déjà que même si cette équivalence était vraie, cela n'enlèverait rien au fait qu’il faudrait punir et isoler les criminels par le seul motif de l’intérêt public. Même si ma vision naturaliste m’invite effectivement à condamner les excès puritains des morales théologiques, je pense toutefois qu’il existe une différence fondamentale entre un être humain abjecte et une catastrophe naturelle. Un ouragan ou un virus mortel exprime son être par sa puissance naturelle, et le mal qu’il produit n’est pas un mal en soi mais seulement une rencontre fortuite et malheureuse avec l’ordre humain. En revanche, l’esprit dont le sentiment de soi suscite sans cesse une haine profonde contre lui-même, c’est-à-dire contre sa sensation d’exister, est un être vicieux, indépendamment de son histoire et des rapports ponctuels qu’ils entretiendra ensuite avec tel ou tel ordre extérieur. Bien que la conduite de tout individu dépende grandement du contexte socio-historique dans lequel il est né et évolue, la théorie de la liberté exposée ici dit que nos actes et nos sentiments manifestent, au moins en partie, notre liberté intérieure, car le sentiment de soi participe activement à la formation de nos choix. Elle prédit donc que même si l’on vous faisait naître et grandir dans un contexte socio-historique absolument identique à celui d’un héros ou d’un tyran, vous n’auriez certainement pas réalisé les mêmes bienfaits/méfaits que lui. Par conséquent, cette conception suggère qu’un sentiment d’exister dissolu doit animer l’âme d’un bon nombre de tyrans, de prêtres et de criminels. Ce vice profond dans leur nature serait la source de leur surprenante volonté de se venger du réel, qui se manifeste par ce plaisir gratuit de martyriser un inconnu ou de se faire souffrir soi-même. Ainsi, l’aversion que l’on peut parfois ressentir vis-à-vis de certains individus n’est peut-être pas toujours injustifiée. La contrepartie est aussi vraie, et l’admiration que suscite certains génies tient à quelque chose qui dépasse les seules circonstances ayant contribuées à leur grandeur. Nous sentons qu’elle provient viscéralement de leur liberté, c’est-à-dire de leur essence profonde et singulière. En conclusion, vous pouvez constater qu’après avoir été enrichie par une analyse psychologique, la liberté matérialiste obtient bien tout d’une authentique liberté, avec toutes ses conséquences morales pour la dignité humaine.

           

            Ayant satisfaisait à ma cause, je termine ce commentaire en précisant certaines nuances qu’il faut absolument apporter à cette vision des choses.

            Le fond de la conscience donne naissance à des raisons intimes qui se développent grâce au concourt de l’intellect et de l’expérience acquise, par conséquent la forme finale que prennent ces désirs intimes dépend aussi en grande partie des conditions offertes par nombres d’autres facultés du cerveau, et par diverses influences présentes dans les couches externes de sa psychologie. Ainsi, bien que l’esprit soit effectivement doté d’une liberté au fond de soi, dans la vie réelle, cette liberté ne résume pas à elle seule toutes les raisons qui déterminent nos sentiments, nos choix et nos actes. En conséquence, même si il est légitime de retenir contre un individu sa mauvaise volonté et son incapacité à vouloir des efforts intellectuels sincères, il nous faut également penser qu’un grand nombre d’individus égarés ici, auraient pu évoluer différemment si ils avaient eu la chance de vivre dans un autre contexte, d’où la volonté du sage de bâtir des conditions favorables à l’épanouissement de l’existence. Ainsi, sans renier l’idée de liberté, nos jugements moraux doivent être modérés par la considération de circonstances atténuantes. Bien qu’il soit erroné d’invoquer systématiquement l’environnement pour supprimer la légitimité de tout jugement moral, l’environnement doit être constamment utilisé pour affiner de tels jugements. Enfin, dans certains cas particuliers, le contexte peut évidemment être tenu comme seul responsable, par exemple, lorsqu’un individu souffrant d’un dysfonctionnement cérébral n’a désormais plus du tout la capacité d’exercer sa liberté, c’est-à-dire d’exprimer des choix qui viennent de son cœur. Puisqu’il ne sait plus ce qu’il fait, c’est seulement l’ordre aveugle de la nature qui s’est abattu sur ses victimes.

            En plus de ces précisions importantes, une mise en garde contre les éventuelles utilisations abusives du modèle psychologique développé dans cet essai me semble nécessaire. Bien que j’ai la conviction que ma façon de voir soit souvent pertinente, j’invite à garder à l’esprit que tout modèle théorique reposant sur des catégories empiriques ne constitue qu’une approximation, et a donc, au mieux, seulement un domaine de validité limité. Cette réserve s’applique à toute théorie. Aucune idée de cet essai ne fait exception. Par conséquent, si le cadre conceptuel que je vous ai proposé a eu le mérite de décrire la force qui sait faire triompher de l’existence (le désir-puissance incarné par cet être idéalisé appelé “homme libéré”) et que mes idées vous ont également permis de comprendre la clef du fonctionnement d’une authentique liberté dans le cosmos matériel, il n’est pas du tout dit que ce modèle psychologique sera pertinent pour penser d’autres questions. Dans certains cas, il faudra le compléter par d’autres concepts encore à inventer, ou affiner les catégories déjà présentes. Par exemple, dans le cas d’un individu concret, le sentiment de soi est évidemment quelque chose de beaucoup plus subtil à apprécier que ce que laisse entrevoir le réductionnisme binaire (fort/faible) auquel je me suis livré pour des raisons de simplicité. Comme toutes mes autres spéculations, mes explications restent au mieux d’affreuses simplifications par rapport à l’extraordinaire complexité du réel, qu’il serait pourtant indispensable de pouvoir prendre en compte, mais que nous ne pouvons qu’approcher.

                       

            Psychologie et société. Plus les particularités dérivées du sentiment de soi forment des désirs intimes puissants, plus ceux-ci pèsent sur les actes, puis se gravent dans le monde, et plus l’individu sera dit libre. J’ai donc défini la liberté comme la capacité de l’individu à former puis à imposer les désirs associés au sentiment de soi sur le monde. Le degré initial de liberté se joue donc dans le rapport dynamique entre les cartes du sentiment de soi et les autres cartes neuronales. La liberté dépend d’abord de la puissance intérieure du désir né au fond de la conscience, puis ensuite de diverses contraintes psychologiques, et enfin de la résistance du monde extérieur.

            Muni de cette définition de la liberté, il n’y a pas de contradiction à soutenir que certaines causes extérieures puissent favoriser la liberté. Ces causes extérieures n’agissent pas sur le premier temps de la liberté, mais seulement sur les étapes ultérieures en détruisant des barrières psychologiques ou des obstacles physiques qui freinaient le plein développement du désir, et sa capacité à s’affirmer puis à triompher sur le monde.

            La philosophie de l’homme libéré se veut un de ces outils au service de la liberté. Elle utilise des concepts freudiens pour expliquer que le désir non réalisé continue d’exister selon deux grands types d’orientation : soit sublimé dans des idéaux ou des rêves qui le font renaître et grandir sous une forme magnifiée, soit refoulé dans un inconscient qui enfle et déborde de ressentiments. Or, à l’évidence, la première orientation favorise la liberté, tandis que la seconde prépare son extinction. Je crois que prendre conscience de sa condition et analyser son état est une chance unique de mettre de l’ordre dans ses passions et de vivre mieux.

            De même qu’une vraie philosophie aide au développement de soi, les normes sociales peuvent aussi avoir une influence bénéfique ou néfaste sur la liberté des individus, selon qu’elles encouragent la réflexion individuelle, l’épanouissement de l’être singulier et la vie héroïque ou qu’elles légitiment les doctrines et codes moraux issus des âmes faibles qui entravent le plein développement de l’individu libre. Comme l’avait vu Friedrich Nietzsche, des deux types d’orientation du Désir ont découlé deux grandes formes de morale, de religiosité et de façon d’aimer : celle des esprits forts défendue dans cet essai, et celle des faibles qui dominent encore les normes sociales ici, malgré le combat des lumières, mais qu’une société plus avancée moralement pourrait fortement réduire, voire éliminer complètement de ses mœurs, de ses valeurs, et des normes de sa pensée. Il est clair qu’en l’état actuel, accepter la transfiguration de l’existence à laquelle j’invite nécessiterait un bouleversement si fondamental des consciences que, dans sa version maximale, cette révolution n’est qu’un idéal, pour un jour, quelque part, une autre civilisation.

 

 


Les liens entre

Démocrite, Epicure, Spinoza et Einstein

 

 

            Parler d’un courant ultra-rationaliste hyper-humaniste est une manière de rendre compte de la proximité entre ces quatre penseurs, sans nier l’originalité, ni les particularités propres à chacun, qui ont été, pour moi, une intarissable source pour affiner mes pensées. Me réclamer d’un courant commun, c’est revendiquer ce qui nous uni, sans me sentir obliger d’assumer les erreurs et faiblesses ponctuelles de n’importe quel représentant de ma tradition philosophique. En me positionnant de la sorte, j’affirme n’avoir été le disciple de personne, et je veux bien envisager que même mes quatre penseurs de prédilection n'auraient peut-être pas adhéré à certains prolongements que je propose à nombre de leurs idées. La discussion détaillée de nos points communs et de nos différences, à mon avis souvent réductible à des nuances après analyse, mériterait à elle seule une étude approfondie qui sort du cadre de cet essai ; toutefois cette discussion serait finalement très difficile à conduire étant donné que la compréhension de leur véritable position est souvent limitée par le fait que nous ne possédons que quelques fragments de leurs textes, ou que leurs différents écrits ne dessinent pas toujours une doctrine parfaitement cohérente, peut-être parce que leurs idées, ou la manière dont ils les ont défendues, a un peu évolué avec les circonstances. Aussi, je remarque qu’il n’y a généralement pas de consensus sur l’interprétation de leur véritable position. Par prudence, et pour éviter de m’embourber dans ces problèmes, j’assume seul les propos de cet essai et je me contente de la formule vague de courant pour définir mes maîtres, afin de ne pas avoir à trancher dans le détail. Selon l’idée que vous vous faites de tel ou tel point de leur pensée, vous les jugerez parfois plus ou moins proches entre eux et avec moi. Je me suis contenté de relever nos points de rencontres les plus forts, cette formulation de ma doctrine ayant l’avantage d’illustrer sa cohérence, de renforcer sa lisibilité extérieure, tout en accroîssant l’intérêt et la porté du texte, et enfin elle incitera certains à prendre au sérieux mes thèses dont au moins une version proche est également défendue par ces penseurs majeurs.

            Après ces réserves, qu’il me semblait indispensable d’avoir exprimé, je voudrais brièvement raconter comment m’est venu la conviction d’une forte proximité entre moi et ces quatre génies. En fait, dès les premières lectures de leurs écrits respectifs, j’ai à chaque fois eu l’impression foudroyante de retrouver mes idées dans l’écrasante majorité de leurs pensées, une sensation très rare que je n’ai rencontré presque nulle par ailleurs. Par la suite, ce sentiment d’une sorte d’unité entre moi et chacun d’eux s’est vue objectivement confortée, lorsque j’ai eu l'extraordinaire surprise de trouver progressivement dans leurs textes des avis explicites plutôt positifs, voire parfois très positifs, les rapprochant entre eux. Dans de tels moments, j’ai éprouvé le sentiment de vivre des instants extraordinaires, fasciné d’avoir découvert un trésor caché qui contient, enfoui, toute ma vérité. Aussi, j’ai fini par me convaincre que j’avais correctement perçu les liens unissant un courant millénaire, au point d’utiliser cette impression de fond comme décor pour présenter ma doctrine philosophique. Ce sentiment restant de toute façon subjectif, afin de conclure, je vous propose ci-dessous, la retranscription des avis qu’ils ont exprimé sur eux, accompagnés de brefs commentaires. Ainsi, au cas où vous douteriez de l’existence de réels liens les rapprochant, ces remarques explicites doivent participer à contraindre les diverses interprétations possibles, en montrant au minimum qu’il n’était pas absurde de les avoir présentés ensemble.

 

 

            Epicure sur Démocrite : Diogène Laërce rapporte “qu’Epicure s’adonna à la philosophie après avoir lu les livres de Démocrite163. Plutarque nous dit qu’“Epicure lui-même se proclama longtemps démocritéen, ainsi que d’autres le disent et même Léontéus, l’un des plus sublimes disciples d’Epicure, en une lettre qu’il écrivit à Lycophron disant qu’Epicure honorait Démocrite, parce qu’il avait le premier atteint, un peu de loin, la droite et saine intelligence de la vérité, et que généralement tout le traité des choses naturelles s'appelait démocritéen, parce que Démocrite le premier était tombé sur les principes, et avait rencontré les fondements de la nature. Et Métrodore, dit ouvertement de la philosophie : “si Démocrite n’avait pas ouvert et montré le chemin, Epicure ne serait jamais parvenu à la sagesse””164.

            Les fragments de l’ouvrage majeur d’Epicure “De la Nature”, retrouvés à Herculanum, nous font voir qu’il construit explicitement sa pensée à partir de Démocrite qu’il évoque très fréquemment pour le compléter et corriger ce qu’il considère comme des erreurs ou des insuffisances. A examiner leurs différences, il semble qu’Epicure s’oppose en fait bien plus à la lecture relativiste que Protagoras39, Nausiphanes, et les sceptiques ont fait de Démocrite qu’à Démocrite lui-même. La plupart des érudits qui ont étudié et comparé les textes de Démocrite et d’Epicure remarque que leurs physiques, mais également que leurs éthiques partagent une forte proximité, ce qui amène souvent à conclure que Démocrite est la source principale de la morale d’Epicure165. Après avoir rassemblé un nombre considérable de textes anciens qui nous apprennent que les stoïciens ont inventé des mensonges pour discréditer Epicure (dont il se plaignait déjà dans la lettre à Ménécée, et qui sont confirmés par Sénèque et Diogène Laërce), Pierre Gassendi concluait au XVIIème siècle que Démocrite était tenu en estime dans l’école épicurienne166, même s’il était critiqué sur de nombreux points, comme le démontre effectivement très bien le poème de Lucrèce. Depuis cette époque, de nouveaux fragments ont été découverts et sont venus conforter cette conclusion. Le disciple d’Epicure, Philodème de Gadara, cite Démocrite et prend soin de l’introduire en nous annonçant que “Démocrite n’est pas seulement l’auteur qui connaît le mieux la nature parmi les anciens, mais sa curiosité n’a rien à envier à celle des enquêteurs167 et nous dit que la position d’Epicure vis-à-vis de Démocrite était de lui “pardonner ses erreurs à travers ses critiques168. Le disciple d’Epicure, Diogène d’Oenoanda, nous explique que Démocrite a le premier découvert la réelle nature des choses, mais lui reproche de “s’être trompé d’une façon indigne de lui169 lorsqu’il s’est mis à douter de la vérité des sens.

 

            Spinoza sur Démocrite et Epicure : En 1674, un des contemporains de Spinoza s’étonne que celui-ci puisse nier l’existence des fantômes alors même que les “grands philosophes” Platon et Aristote y croyaient. Reconnaissant lui-même son appartenance à un courant millénaire, Spinoza lui répondit : “L'autorité de Platon, d'Aristote, etc... n'a pas grand poids pour moi : j'aurais été surpris si vous aviez allégué Épicure, Démocrite, Lucrèce ou quelqu'un des atomistes ou partisans des atomes. Rien d'étonnant à ce que des hommes qui ont cru aux qualités occultes, aux espèces intentionnelles, aux formes substantielles et mille autres fadaises, aient imaginé des spectres et des esprits et accordé créance aux vieilles femmes pour affaiblir l'autorité de Démocrite. Ils enviaient tant son bon renom qu'ils ont brûlé tous les livres si glorieusement publiés par lui.”170 A son époque, les contemporains de Spinoza l’accusèrent de vouloir faire renaître une forme d’épicurisme, et jusqu’au début du XVIIIème siècle les premiers philosophes des lumières furent parfois appelés les “Epicurei-Spinosisti171.

            Plusieurs études spécialisées reconnaissent aujourd’hui la proximité du spinozisme et de l’épicurisme172. En résumé, au niveau physique, Spinoza et Epicure combattent la conception théologique du monde. Ils partagent l’idée que tout est déterminé par les lois neutres de la physique que rien ne saurait jamais interrompre173. Ils croient en l’autosuffisance de la nature et en l’inhérence du mouvement à la matière, contre la cause première et autres arguments créationnistes d’Aristote et des stoïciens174. Au niveau moral, ils font du plaisir-désir le concept central de leurs éthiques175 et, en humanistes, glorifient l’individu en tant que chose singulière, au lieu de le dissoudre dans le cosmos ou dans l’état176, ce qui les oppose là encore aux stoïciens, même si comme ces derniers, ils trouvent un apaisement dans la conscience de la nécessité, mais cette position n’a rien à voir avec le fatalisme177. Au niveau politique, ils sont hostiles aux rois et aux grands conquérants178, car ils souhaitent un état qui favorise la paix, la tolérance et l’épanouissement de l’individu179. Enfin, ils voient les lois non comme des dogmes absolus et indiscutables, mais comme des contrats passés entre les hommes pour ne pas se nuire, et donc universalisables à tout le genre humain180.

            Même s’ils ont été beaucoup moins remarqués, les parallèles entre Spinoza et Démocrite sont, eux aussi, assez frappants. En particulier, ils identifient la pensée humaine rationnelle à la divinité32-35 et sont parmi les premiers, dans leurs époques, à proposer une morale basée sur l’amour de soi : “la satisfaction de soi44 chez Spinoza et le “plaisir de soi-même89 chez Démocrite.

 

            Einstein sur Démocrite et Epicure : Diogène Laërce raconte qu’Epicure rejeta les mythes homériques et vint à la philosophie à l'âge de 14 (ou 12) ans parce que les professeurs de lettres étaient incapables de lui expliquer d’où venait le chaos d’Hésiode. Dans ses notes autobiographiques, Einstein raconte avoir brutalement rejeté la bible à l’âge de 12 ans, lorsqu’il réalisa son incompatibilité avec la science. En 1923, il rédigea une préface pour le poème de Lucrèce dans laquelle il nous dit que “le livre de Lucrèce enchantera n’importe qui n’est pas encore complètement dominé par l’esprit de notre époque”181. Einstein correspondit toute sa vie avec son ami, le philosophe Maurice Solovine, traducteur de Démocrite et d’Epicure. Dans leurs lettres, il confie : j’ai éprouvé beaucoup de joies à la lecture de votre Epicure. Que cet homme ait dans l’ensemble raison avec son éthique, on peut à peine en douter... il a raison sur ce point que la morale ne doit pas être fondée sur la croyance, c’est-à-dire la superstition. La conception eudémoniste est même certainement juste en première approximation... il me parait cependant qu’il n’épuise pas le sujet... [Einstein discute le concept de bonheur qui ne lui paraît pas assez clair, car] plus on le regarde de près, plus il devient nébuleux”182. Dans une autre lettre où Einstein est questionné sur le sens de l’existence, il répond que, selon lui, le but de la vie est “la satisfaction des désirs183, tout en condamnant les plaisirs vides que les hommes recherchent habituellement dans le luxe et la célébrité, ce qui le rapproche effectivement de l’éthique épicurienne. Einstein disait également qu’il “aimait plus donner que recevoir184, des paroles identiques à celles d’Epicure. D’autres points communs les rapprochent, en particulier, la joie de l’enfant vue comme un idéal48, la rébellion vis-à-vis des normes sociales185, et l’absence de peur de la mort186.

            Comme les épicuriens, Einstein affirmait ne pas craindre la mort et paraissait inaffecté par l’approche de la sienne, ni par celle des autres. Après le décès de sa sœur, pour consoler sa belle-fille Margot, il lui dit cette phrase énigmatique, que l’on croirait sortie de la bouche d’Epicure : “Etudie attentivement, très attentivement la nature, et tu comprendras tout beaucoup mieux187. Que pensait réellement Einstein ? A la lecture de ses différents textes, il me semble difficile de conclure, toutefois il a laissé quelquefois transparaître des sentiments peu éloignés de ceux produits par l’immortalité matérialiste, probablement sous l’influence de la dernière partie de l’Ethique de Spinoza. Par exemple, alors qu’il était tombé gravement malade et qu’on le croyait sur le point de succomber, son calme stupéfia son entourage. A cette occasion, il déclara : “Je me sens tellement moi-même une partie de tout ce qui vit, que je ne suis pas le moins du monde concerné par le début ou la fin de l’existence concrète d’une personne particulière dans ce flux éternel188. A la mort de son ami Michel Besso, il écrivit : “Voilà qu’il m’a précédé de peu, en quittant ce monde étrange. Cela ne signifie rien. Pour nous, physiciens dans l’âme, cette séparation entre passé, présent et avenir, ne garde que la valeur d’une illusion, si tenace soit-elle189.

            Après avoir lu les fragments de Démocrite, Einstein écrivit à Solovine que “parmi ses aphorismes moraux, il y en a un certain nombre qui sont réellement beaux190 et termine sa lettre par une éloge de la confiance de Démocrite en la Causalité universelle : “digne d’admiration est la ferme croyance en la Causalité physique, une Causalité qui ne s’arrête pas devant la volonté de l’Homo sapiens. Autant que je sache, c’est seulement Spinoza qui a encore été si radical et si conséquent190. Quelques mois plus tard, Einstein rédigea son premier texte sur “la religiosité cosmique”132, où il nous invite à réaliser que “des hommes comme Démocrite, François d’Assise, Spinoza se ressemblent profondément132 (François d’Assise était un hérétique quasiment panthéiste, en tout cas aux yeux d’Einstein qui s'identifiait aux hérétiques et libres-penseurs, et se réclama de “Giordano Bruno, Spinoza, Voltaire”191 lorsqu’il dénonça les nazis en 1933). A la veille de l’élection d’Hitler, Einstein s’est peut-être souvenu de la maxime de Démocrite lorsque dans un élan anti-nationaliste, il écrivit à une petite fille : “toute la Terre sera ta patrie192. Il cite à nouveau un fragment de Démocrite dans son livre “l'évolution des idées en physique193.

 

            Einstein sur Spinoza : Dans ses notes autobiographiques, Einstein raconte les tourments existentiels ressentis au début de son adolescence, et comment “la contemplation de l’univers raisonna comme une libération194, un parcours qui ressemble fortement à celui dont Spinoza nous fait le récit au début du traité de la réforme de l’entendement195 et qu’il évoque aussi dans sa lettre à Oldenburg où il se démarque de la figure légendaire du Démocrite rieur. Maurice Solovine nous dit que Spinoza était au programme de leur club de lecture “Académie Olympia” (1903-1905). Einstein repris la lecture de Spinoza en 1915 et confia alors : “je crois que l’Ethique va avoir un effet permanent sur moi196. A partir de cette époque, il commença à déclarer se sentir “très proche de Spinoza197. Il fit référence à “l’Amor dei intellectualis de Spinoza198 (amour intellectuel de Dieu) à plusieurs occasions, déclara “croire au Dieu de Spinoza”199, et expliquait qu’il voulait connaître “les pensées de Dieu”. Pour comprendre ce qu’Einstein voulait dire par cette dernière formule, il faut connaître la doctrine de Spinoza qui enseigne que “la suprême vertu de l’esprit est de comprendre, autrement dit de connaître, Dieu200 grâce à la connaissance du troisième genre, c’est-à-dire découvrir la structure du cosmos par la simplicité mathématique, reformulé dans le langage d’Einstein. Après que l’éclipse de 1919 ait confirmé la relativité générale, Einstein se rendit “en pèlerinage” dans l’ancienne maison de celui qu’il vénérait comme “notre maître Spinoza201. A cette occasion, il lui composa un poème qui s’ouvre ainsi : “Combien j’aime cet honnête homme / Plus qu’avec des mots ne puis le dire / Pourtant crains qu’il reste seul / Lui et son auréole rayonnante202. Il relut l'œuvre de Spinoza et sa correspondance en 1928, préfaça l’ouvrage de Dagobert Runes et fit une déclaration à la Spinoza Society of America203. Lorsqu’on le questionna sur sa croyance au Dieu de Spinoza, il répondit : “Je suis fasciné par le panthéisme de Spinoza, mais j'admire plus encore sa contribution à la pensée moderne, parce qu'il est le premier philosophe qui traite l'esprit et le corps comme unité, et non comme deux choses séparées”204. “Spinoza a été le premier à appliquer avec une stricte cohérence l'idée d'un omniprésent déterminisme sur les pensées, les sentiments et les actions humaines”205.

            Alors que beaucoup de physiciens considéraient que la révolution quantique montrait qu’il fallait abandonner l’universalité du principe de Causalité, Einstein répondait qu’il fallait seulement “élargir et affiner notre conception de la Causalité.”206La plupart du malentendu autour de cette question de la Causalité vient du fait que le principe de Causalité a été formulé de façon plutôt rudimentaire jusqu’à présent [Einstein poursuit ce commentaire en critiquant Aristote et Kant]”206. Un an avant sa mort, Einstein réaffirmait qu’“une Causalité limitée n’est plus une Causalité du tout, comme l’a bien reconnu notre merveilleux Spinoza207.

 

 

            Enfin, le lien central qui unit ces quatre penseurs et qui a été le fil directeur de cet essai est la très forte proximité de nos métaphysiques. Nos systèmes philosophiques se caractérisent par la présence d’un principe métaphysique ultime (le couple “l’être/le non-être” identifié comme “les atomes/le vide” pour Démocrite et Epicure, la substance infinie d’infinis pour Spinoza, la simplicité logique de l’univers pour Einstein, le principe de Raison redéfini et universalisé chez moi) qui donne un fond à la Raison humaine en lui permettant de ne plus tourner à vide, noyée dans une infinité de concepts arbitraires, mais peut désormais prendre pied et entrevoir la totalité du réel depuis l'intérieur. Pour nous, le principe métaphysique ultime n’est pas inaccessible à l’esprit humain, mais il est juste là, devant nos yeux, ce qui a pour effet de produire un athéisme aux élans quasi-religieux. Voilà pourquoi chacun de nous utilise le vocabulaire religieux dans un sens poétique208, et parle d’un bien immortel obtenu du fait, et grâce à l’étude rationnelle de la nature209.

 

 



Sources d’Inspiration

 

 

            De nombreux poèmes, romans, musiques, films, philosophies... ont marqué l’écriture de cet essai. J’ai rassemblé ici quelques formules qui m’ont touché. Certaines sont intégrées au texte principal soit dans leur version originale, soit après avoir été plus ou moins réécrites. Je les ai reprises en raison de leur qualité propre, mais aussi parfois en marque de sympathie envers leurs auteurs, pour les beaux moments que leurs œuvres m’ont fait passer. La trivialité apparente de quelques unes de ces sources surprendra sûrement, mais elles témoignent de mon choix d’être resté fidèle à mes premières intuitions philosophiques, remontant parfois au début de mon adolescence.

 

 

            “Par le pouvoir de la vérité, de mon vivant, j'ai conquis l'univers” devise de Faust, reprise dans “V pour Vendetta”.

            “Ce que je t’offre est un bout de paradis Edguy, paroles de “Theater of Salvation”.

            “Le naturel est miraculeux”, il faut savoir le regarder “avec une reconnaissance infinie envers la vie qui a créé tant de beauté parfaite” René Barjavel (la Faim du tigre. La Nuit des Temps, Païkan et Eléa au bord du lac avant la fin du monde).

            “Je commence toujours par composer la mélodie en premier” Nobuo Uematsu (interview avec Eric Steffen). Une mélodie ressemble au sentiment de soi. Elle est un rapport géométrique entre des notes qui peuvent être jouées par différents instruments, et être accompagnées d’arrangements plus ou moins harmonieux. Cette analogie me semble d’ailleurs d’autant plus pertinente que les similitudes structurales entre partitions musicales et cartes neuronales sont probablement une partie de l’explication à l’étonnante facilité de la musique à interagir avec le soi profond.

            Deviens ce que tu es” Pindare (Pythiques, II, 72), formule rendue célèbre par Friedrich Nietzsche.

            “Seul celui qui possède la complète sincérité développera entièrement sa nature... Désormais capable de donner son plein développement à toute chose, il coopère à l'œuvre de transformation et de vie du ciel et de la terre” enseignement de Confucius (Tchoung young, Zhongyong, 22).

            “Celui qui connaît sa nature devient dieu” inscription sur le marteau de la porte du lieu de réunion de la secte des Sabéens. Cette formule est une réponse au “connais-toi toi-même” inscrit sur le fronton du temple de l’oracle de Delphes et illustre le thème néo-platonicien de l’homme identifié à un dieu déchu qui peut malgré tout recouvrer sa divinité grâce à la philosophie.

            Nous voilà devenus “l’égal des dieux bienheureux” Sapphô, poétesse grecque (I, 68; II, 44) et Epicure (Diogène d’Oenoanda, fragment n°125).

            “Je déploie mes ailes confiantes à l'air et ne craignant nul obstacles, ni de cristal, ni de verre, je fends les cieux et m'élève à l'infini. Et tandis que de mon globe, je jaillis vers d'autres mondes et pénètre dans les champs éthérés, j'abandonne derrière moi ce que les hommes voient de loin” Giordano Bruno (épître liminaire de “l’infini, l’univers et les mondes”).

            “Mon apparition dans ce monde a pour but d’expliquer la philosophie de Sankhya.... Ce chemin de l'auto-réalisation, qui est difficile à comprendre, a été perdu dans la course du temps. Comprenez que j'ai pris ce corps de Kapila pour présenter et expliquer cette philosophie à nouveau à la société humaine.” Maharshi Kapila, fondateur de la plus ancienne école philosophique indienne (Purâna, Srimad Bhagavatam, Canto 3, 24, 36-37).

            “Je pense que dans un autre temps, quelqu'un se souviendra de nous” Sapphô (I, 147).

            “Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie” Omar Khayyâm (Ruba’iyat n°133), poète-scientifique influencé, comme al-Razi, par l’épicurisme transmis par les païens éclairés qui avaient fuit l’occident chrétien pour se réfugier à Jundishapur, en Iran.

            “Cueille le jour” [Carpe Diem] Horace (Odes, I, 11 “à Leuconoé”), poète influencé par l’épicurisme. Cette formule fut reprise par Pierre de Ronsard dans ses Sonnets pour Hélène : “Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie”, mais son sens est depuis très déformé. Dans la philosophie épicurienne, (“Toi qui ne serras plus demain, tu diffères la joie, mais la vie périt par le délai”, maxime vaticane n°14) c’était une invitation à prendre la mesure de la vie devant la mortalité du monde, ainsi qu’elle est correctement utilisée dans le film apocalyptique “l’armée des 12 singes”.

            “C’est finalement son désir qu’on aime” Friedrich Nietzsche (Par-delà bien et mal, IV, 175). Lucien de Samosate disait d’Epicure qu’il était “un homme qui prenait plaisir au plaisir lui-même” (Sur une faute commise en saluant; Us 95).

            “Tu n'as pas de respect pour toi-même, car tu mets ton bonheur dans les âmes des autres” “Rien n'est avantageux qui te fait perdre le respect de toi-même” “Sois comme un promontoire contre lequel les flots viennent sans cesse se briser” Marc-Aurèle (Pensées pour moi-même, II, VI; III, VII; IV, XLIX).

            “Qui ne croit en lui-même, ment toujours” Friedrich Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, II, De l'immaculée connaissance).

            Les passions douces et affectueuses naissent de l'amour de soi” “L’amour de l’auteur de son être, amour qui se confond avec ce même amour de soi” Jean-Jacques Rousseau (Emile ou de l'éducation, IV).

            “Si ce que tu voulais était honnête ou bien, et si ta langue ne bougeait pas pour dire quelque chose de mal, la honte ne couvrirait pas tes yeux, mais tu parlerais sans détours” Sapphô à Alcée (II, 137).

            “Les vices viennent de la faiblesse ; ils périssent avec elle et ne se corrigent point” “J'ai laissé derrière moi toutes ces faiblesses ; je n'ai vu que la vérité dans l'univers, et je l'ai dite” Louis Saint-Just (l'Esprit de la Révolution, XIV. Fragments sur les institutions républicaines, premier fragment).

            “En psychothérapie, on préfère le choc qui nettoie au mensonge qui empoisonne” Simon au réveil d’Eléa, René Barjavel (La Nuit des Temps).

            “Agissez comme si il était impossible d’échouer” Dorothea Brande, reprise par Winston Churchill.

            Tout au long des siècles, il y a eu des hommes qui les premiers ont ouverts de nouveaux chemins, armés de rien sauf de leur propre vision” Ayn Rand, The Fountainhead.

            “C’est ma quête de suivre cette étoile... d’atteindre l’étoile inatteignable” Elvis Presley, “The Impossible Dream” et Jacques Brel, “La Quête”. A la fin de l’Ethique, Spinoza reconnaît la difficulté d’atteindre le but qu’il s’est fixé, mais rétorque “qu’il suffit qu'il ne soit pas impossible de le trouver...” et certes “tout ce qui est beau est aussi difficile que rare.”

            “Celui qui ne sait pas mettre sa volonté dans les choses veut du moins leur donner un sens : ce qui lui fait croire qu’il y a déjà une volonté en elles” “Si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables : comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ?”  Friedrich Nietzsche (Le crépuscule des Idoles, maximes et pointes. Ainsi parlait Zarathoustra, III, des vieilles et des nouvelles tables, 29).

            “Déploie ton jeune courage, enfant ; c'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres” (l'Enéide, IX, 641) Virgile a suivi les enseignements de philosophes du jardin, dont le célèbre Siron, et vivait parmi un cercle d’épicuriens. Cette philosophie a fortement marqué l’écriture de ses poèmes, même si Virgile n’est pas un authentique disciple d’Epicure.

            “Se rendre comme maître et possesseur de la nature” René Descartes (Discours de la méthode, VI). A la même époque, Francis Bacon, admirateur de Démocrite, ressuscitait lui-aussi cette quête démocritéene, en invitant à “vaincre la nature” (Novum Organum, I, III).

            “Pas de destin mais ce que nous faisons” John Connor dans le film “Terminator 2” de James Cameron.

            “Entends-tu Zeus ? Je te défie toi et tous les dieux” Héraclès, dans le péplum “La vengeance d'Hercule”.

            “Je prendrai le destin à la gorge. Il ne me fera pas plier, il n'aura pas raison de moi” Ludwig van Beethoven à Franz Wegeler.

            “Mon cœur ne se soumettra à nul mortel” Giordano Bruno, devant les inquisiteurs, pendant son procès (De la monade, du nombre et de la figure, chapitre 1).

            “L’homme juste et ferme en ses résolutions, ni la violence de la rue, ni le visage menaçant d’un tyran, ni la grande main foudroyante de Jupier n’ébranleront et n’entameront son esprit. Le monde peut se rompre et s’écrouler, ses débris le frapperont sans l’effrayer” Horace (Ode, III, 3).

            “Tu peux détruire tout ce qui nous entoure, les astres et les planètes, mais moi tu ne me détruiras jamais” Sangoku à Freezer, Akira Toriyama (Dragon Ball OAV, équivalent tome 27). Je vois ici une représentation de l’indestructible dieu païen qui règne sur les éléments, provoque des éclairs, balaye les nuages, fait trembler la terre et les océans... ses vêtements flottent portés par le vent, mais son corps demeure inflexible.

            “Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle ; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière ! Mais je défie que l’on m’arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux” Louis Saint-Just, texte retrouvé après sa mort, dans sa poche, noté sur un petit bout de papier (Fragments sur les institutions républicaines, premier fragment).




Sources de Contre-Inspiration

 

 

            Se confronter à un adversaire permet souvent de clarifier ses propres convictions. C’est dans ces moments que je réalise combien j’aime mes idées. Aussi, je n’ai pas caché que ma philosophie s’est en partie construite contre d’autres conceptions, dont une analyse fine révèle, en fait, qu’elles étaient souvent déjà à leur époque des réactions contre les représentants de mon courant, qui forment à mes yeux le véritable moteur qui fait progresser la pensée à travers les millénaires. Je vous propose quelques citations d’auteurs importants, qui défendent des idées absolument contraires aux miennes. Elles sont l’occasion de mieux justifier la position que je me suis choisie dans l’histoire de la pensée, et elles vous inviteront, je l’espère, à réfléchir à votre propre position.

           

 

            Tout est relatif, voilà le seul principe absolu” Auguste Comte (écrits de jeunesse, 1817).

            “Rien n’est vrai, tout est permis” formule attribuée à Hassan ibn al-Sabbah, père de la secte des assassins, et reprise par Friedrich Nietzsche (Généalogie de la morale, III, 24).

            “L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux.” “Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience” Karl Marx, un faux-matérialiste qui s’oppose à “l’ancien matérialisme” notamment parce que ce courant reconnaît une essence à “l’individu humain isolé” (thèse sur Feuerbach n°6. Critique de l'économie politique, préface). L’anti-humanisme théorique de Marx annihile la singularité de l’individu, ce qui a pour conséquence terrible de légitimer ensuite le contrôle de la personne par la communauté sociale, seule entité existante.

            “La connaissance de l'homme ne saurait s'étendre au-delà de sa propre expérience” idée de John Locke utilisée pour contrer le spinozisme (Essai sur l'entendement humain, II, I), et reprise par Emmanuel Kant dans l’objectif avoué de “couper les racines du matérialisme, du déterminisme, de l'athéisme, de l'incrédulité des esprits forts” et de “supprimer le savoir pour lui substituer la croyance (critique de la Raison pure, préface de la seconde édition).

            L’existence de la nature ne peut pas être la condition de l’existence de la conscience, puisque la nature elle-même est un corrélât de la conscience” Edmond Husserl (idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique). “Si je supprime le sujet pensant, c’est tout le monde des corps qui doit disparaître” Emmanuel Kant, modernise le spiritualisme pour se protéger du “danger matérialiste”, le vieux combat de Platon, de Leibniz et des théologiens... (Critique de la Raison pure, A383).

            “Le sens du monde doit se trouver en dehors du monde”. “Il ne faut pas regarder la contradiction comme une catastrophe, mais comme un mur qui nous indique que là, nous ne pouvons pas aller plus loin” Ludwig Wittgenstein (Tractus Logico-Philosophicus 6-41. Fiches, 687). Les mystiques et les théologiens déguisés en philosophes se révèlent presque toujours par leur grande passion pour les soi-disant limites de la Raison, mais comme disait Spinoza, “nous ne pouvons pas tout à fait les excuser, puisque, pour repousser la Raison, ils l’appellent elle-même à leur secours, et prétendent, par des raisons certaines, convaincre la Raison d’incertitude” (TTP, Chap XV).

            “Dieu (transcendant) est la mesure de toute chose” “L'homme n'est qu'une marionnette inventée par Dieu” “L'homme est fait pour être le jouet de Dieu” Après avoir commencé en philosophe, Platon termine ici en théologien (Lois, IV, 716c; I, 644d; VII, 803c) en utilisant l’autorité d’un bon dieu transcendant (Timée 30c-31b; République, II, 379a-e; Lettre VIII, 354e), pour établir un état totalitaire où sera “extirpé de la vie entière de tout homme, l'indépendance” (Lois, XII, 942c). Platon réagit contre l’émancipation provoquée par les élèves des philosophes de la nature (Périclès et Socrate élèves d’Anaxagore, Protagoras et les sophistes sous l’influence de Démocrite). Aristote poursuivit plus insidieusement le combat réactionnaire de son maître, en réussissant presque à se faire passer pour un philosophe de la nature, alors qu’il les combattait : “Démocrite omet de traiter de la cause finale, et ramène à la nécessité toutes les voies de la nature” (De la Génération des animaux, V, VIII).

            “Toute autorité (politique) vient de Dieu (transcendant)” Paul de Tarse (le nouveau testament, épître aux romains 13.1) et Emmanuel Kant, le faux-ami des idéaux de la révolution (Métaphysique des moeurs, Doctrine du droit, 49).

            “L'éthique ne se laisse pas énoncer. L'éthique est transcendantale” Ludwig Wittgenstein (Tractus Logico-Philosophicus 6-21). D’une manière similaire, pour Kant, la seule chose que nous pouvons comprendre de la nécessité de l’impératif morale c’est son “incompréhensibilité”, une position de théologien (Fondements de la métaphysique des mœurs, remarque finale).

            “L’homme est un animal qui a besoin d’un maître “Le respect de la loi morale est la représentation d'une valeur qui porte préjudice à mon amour-propre. Par conséquent, c'est quelque chose qui n’est considéré ni comme objet d’inclination, ni comme objet de crainte, bien qu'il ait quelque analogie avec les deux à la fois” Emmanuel Kant, le conservateur des valeurs que les vraies lumières voulaient détruire, défend une “théologie morale” opposée à la conception antique du bien réalisé par pur plaisir de soi-même (Idée d'une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, 6. Fondements de la métaphysique des mœurs, note 2).

            “Le moi est haïssable” “Qui ne hait en soi son amour-propre et cet instinct qui le porte à se faire Dieu est bien aveugle” Blaise Pascal (Pensées n°455 et 495). Sous le prétexte de dénoncer la vanité, les morales religieuses réclament l’oubli de soi. Encore empoisonné par cet héritage, Kant confiait qu’il admirait le ciel étoilé car “le spectacle d'une multitude innombrable de mondes anéantit, pour ainsi dire, mon importance” (critique de la Raison pratique, conclusion).

            “Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé”.Je suis venu dans ce monde pour un jugement : pour que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles”. Celui qui aime sa vie la perdra, mais celui qui hait sa vie en ce monde la conservera pour la vie éternelle Jésus-Christ, c’est-à-dire la figure inventée ou déformée par les disciples de Paul de Tarse, prône l’inversion des valeurs (l’Evangile selon Matthieu 23-12, Luc 14-11, Jean 9-39 et 12-24). Les païens éclairés avaient dénoncé cette névrose comme “de la haine contre le genre humain” Tacite (Annales, XV, 44 ; Celse).

            “Le bonheur et le désir ne peuvent se trouver ensemble “Ce n'est pas par la satisfaction du désir que s'obtient la liberté, mais par la destruction du désir” Epictète formule ici (Entretiens, III, LII et IV, VI) l’image restée dominante du sage. Avant lui, Bouddha cherchait l’extinction du soi (le nirvãna), tandis que Descartes préférait “changer ses désirs que l'ordre du monde” (Discours de la méthode, III).

            “Le « progrès » n'est qu'une idée moderne, c'est-à-dire une idée fausse” Friedrich Nietzsche, contaminé par les anti-lumières (L'Antéchrist, 4).

            “La science ne pense pas” Martin Heidegger renouvelle le vieux combat de ses maîtres théologiens contre les lumières, le rationalisme, la science et la technique (Qu’appelle-t-on penser ?).

            “L'homme ne doit jamais tomber dans l'erreur de croire qu'il est véritablement parvenu à la dignité de seigneur et maître de la nature... En tentant de se révolter contre la logique inflexible de la nature, l'homme entre en conflit avec les principes auxquels il se doit d'exister en tant qu'homme. C'est ainsi qu'en agissant contre le vœux de la nature il prépare sa propre ruine. Ici intervient, il est vrai, l'objection spécifiquement judaïque aussi comique que niaise, du pacifiste moderne : « L'homme doit précisément vaincre la nature ! » Des millions d'hommes ressassent sans réfléchir cette absurdité d'origine juive et finissent par s'imaginer qu'ils incarnent une sorte de victoire sur la nature ; mais ils n'apportent comme argument qu'une idée vaine et, en outre, si absurde qu'on n'en peut pas en tirer, à vrai dire, une conception du monde.” Adolf Hitler, l’aboutissement des anti-lumières issues de la contre-révolution (Mein Kampf, I, 10-11).

 

 

 

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