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Commentaires Annexes
Je vous propose de
reprendre maintenant les principales propositions d’intérêt
épistémologique, scientifique, psychologique... contenues dans cet essai. Ces
commentaires annexes sont l’occasion de réexpliquer certaines idées
d’une manière plus détaillée, tout en les discutant à la lumière des
éléments que j’ai empruntés aux sciences contemporaines. Au passage,
j’en profite pour répondre à certaines objections possibles et enfin,
je montre comment nous pouvons rejeter les deux principaux arguments jadis
inventés en réaction contre le rationalisme intégral : la cause incausée
d'Aristote et les antinomies de la Raison pure d’Emmanuel Kant.
La Totale Intelligibilité du Réel
Dans ce premier commentaire, je reviens sur la genèse de mon
ultra-rationalisme et je vous propose quelques analyses autour de cette
position épistémologique.
Fonder la philosophie. Pour ne pas se perdre dans
l’incertain, l’esprit se doit d’ériger le principe même de
la pensée comme absolu. Entreprendre de comprendre puis de vivre le réel sur
la base de ce premier principe reste un pari. Si le réel est différent de ce
principe, il ne sera pas possible de le découvrir à partir de lui. Toutefois,
si l’on trouve un moyen de faire découler de ce premier principe, au
sein d’un système cohérent, sa propre existence ainsi qu’une
explication à toutes les choses autour de soi, cette philosophie aura
désormais le droit de se demander éternellement si elle n’est pas la
vérité ultime, sans jamais pouvoir le prouver, ni aller au-delà s’il y
avait quelque chose à trouver.
Leuccipe avait proposé de fonder la philosophie matérialiste, en répondant à
la question de l’être, résumée par l’interrogation : pourquoi y
a-t-il quelque chose plutot que rien ? Toute chose étant soit être, soit
non-être, je ne peux pas penser au delà de ces deux possibilités, ce qui
ferrait d’une réponse à ce choix fondamentale un candidat de socle ultime
au réel. Voyant que l’être et le non-être sont deux états égaux que
rien ne peut a priori départager, Leucippe considéra que ces deux états
devaient donc exister en même temps. Cherchant à faire corespondre cette
réflexion métaphysique avec le réel perçu, il assimila le non-être au vide et
l’être à la matière. L’être n’ayant lui-même pas plus de
raison de se manifester sous la forme d’une chose plutot qu’une
autre, il conclut que la matière existait sous l’infinité des formes
possibles et formaient ensuite l’infinité des choses possibles. Tout
chose pensable, homme, esprit, dieu.... se résumait ainsi soit à un état de
la matière, soit n’était rien, autrement dit, était assimilable au
vide.
Trop presser de reconcilier sa pensée métaphysique avec ses perceptions,
Leuccipe a commis l’erreur d’assimiler le non-être à
l’espace vide infini, qui n’est pas un véritable non-être. Dans
cet essai, ma position reprend en quelque sorte sa méditation en la
corrigeant : l’être et le non-être coexistent effectivement, mais par
ce qu’ils sont la même chose. L’être pris dans sa globalité se
résume à un pur néant absolu, ou à l’inverse, du néant le plus
fondamental imaginable découle l’infinité des possibles réalisés. Cette
position rejoint plus largement les divers systèmes philosophiques qui ont
affirmé que l’existence de l’être, identifié à
“la nature”, “l’univers”, “le
cosmos”... était nécessaire.
Après avoir douté de tout, Descartes s’était proposé de fonder la
philosophie par le raisonement : “je pense donc je suis”. Pour
accepter cet argument, et faire de la conscience le socle premier, il faut
déjà admettre la logique. En effet, un “réel” sans logique
mathématique serait un lieu où l’énoncé “je pense donc je
suis” ne serait plus forcément vrai, car les contradictions seraient
permises. Si des choses comme 1+1=3 ou 1=0 sont réellement possibles, alors
des formules comme “ce qui existe n’existe pas” ou
“je pense donc je ne suis pas” ne sont plus forcément inacceptables.
Voyez donc l’erreur fondamentale sur laquelle repose toutes les
philosophies du sujet, qui partent de “je pense donc je suis”
pour faire de la conscience la chose première, et réduisent ensuite le
principe de Raison à une simple faculté humaine. Toute réalité qui ne pose
pas d’abord la logique est illégitime, alors qu’une réalité sans
esprit est tout à fait concevable. La science expérimentale nous apprend
d’ailleurs que c’était le cas, il y a des millions
d’années, lorsque les hommes n’étaient pas encore apparus. La
logique mathématique est la certitude première, d’où doit découler tout
ce qui m’entoure, y compris cette seconde certitude qu’est mon
esprit conscient de lui-même. Même si la spéculation sur l’origine des
mondes que j’ai proposée est erronée et évidemment insuffisante, elle
vous a au moins permis d’entrevoir comment je peux m’imaginer que
la logique donne cours à la réalité externe à ma conscience, et a engendré ma
conscience elle-même.
Il est possible de fonder la philosophie en partant de la question de
l’être ou en utilisant le cogito cartésien, mais en définitif ces
méthodes présupposent la logique, ce pourquoi il me paraît plus puissant
encore de commencer directement par elle. La seule chose que ma philosophie
réclame est de proclamer l’universalité absolue du principe de Raison.
Tout le reste en découle naturellement. J’ai su franchir ce cap, car
j’ai la conviction que la Raison ne peut pas être limitée. Selon moi,
voir la Raison comme une loi qui pourrait éventuellement être dépassée
ailleurs, c’est ne pas avoir compris ce qu’est la Raison. Le
principe de Raison n’existe pas. C’est juste une apparence pour
l’esprit humain qui a la faiblesse de se contredire. Aussi, je pense
que les mathématiques peuvent exister seules et sont le socle du réel, parce
qu’au fond elles n’existent pas. Elles ne sont rien en soi, mais
juste une description humaine des possibilités infinies de la
non-contradiction. A l’inverse des autres systèmes métaphysiques, mon
ultra-rationalisme ne conserve aucun dogme, ni aucune loi a priori. Mon seul
axiome ne perdure pas comme un postulat externe, mais se dissout lui-même et
disparaît ! Et c’est bien parce que je vois que la Raison n’est
en fait pas un principe que je comprends qu’elle ne peut être ni
violée, ni dépassée.
Démocrite ou Pyrrhon. Si les bases de la réalité obéissent à une autre
norme que la Causalité logique, alors nos pensées n’ont aucune légitimé
pour parler du réel. Si l’on refuse l’universalité du principe de
Raison, tout mot, toute émotion, toute tentative d’entrevoir ou
d’exprimer la vérité est certainement déjà de trop. Nous n’avons
plus le droit d’essayer de nous en former aucune image. Face au réel,
nous sommes comme un chat qui regarderait E=MC² écrit sur le mur en face de
lui. Le cerveau d’un chat ne fait pas de mathématiques, une faculté
indispensable à la compréhension d’une théorie physique. Par
conséquent, tout ce que le chat pourra miauler restera à cent lieux de
l’idée exprimée par les symboles en face de lui, et ne l’approchera
jamais en aucune manière. Si vous pensez que le principe de Raison
n’est pas le principe ultime du réel, telle est votre condition.
Puisque vous n’avez plus aucun motif d’accorder une quelconque
préférence à aucune de vos idées ou impressions, le scepticisme le plus
extrême s’impose. La vérité devient inexistante ou inconcevable. De
toute la diversité philosophique, il n’y a en fait que deux positions
défendables : l’ultra-rationalisme ou l’ultra-scepticisme. Il
nous faut marcher soit avec Démocrite, soit avec Pyrrhon. Croire être dans
une position intermédiaire comme la Raison limitée, c’est être dans le
second camp où la Raison est morte, et où tout discours sur le réel est
devenu illégitime et n’a plus que le statut d’un sophisme, voire
plutôt d’une imposture. Un sceptique peut certes choisir de vivre avec
la réalité empirique, défendre une certaine morale à titre personnel et même
utiliser la Raison dans la pratique, mais il ne leur accorde pas le statut de
vérité, ni d’universel. Dans la bouche des hommes, ces mots ne veulent
rien dire pour lui. Il mène son existence sans se poser trop de questions, et
voit les prétentions de la science, de la philosophie, et des religions comme
de vaines chimères. Le scepticisme vient d’une absence de confiance
profonde en ses propres sentiments, ses idées et en la capacité réflextive
elle-même. Cette position philosophique s’accompagne inéluctablement
d’une destruction de l’individu. Le véritable scepticisme est une
position légitime, bien différente dans son fondement des faux-scepticismes
que sont l’ignorance due à une incapacité intellectuelle à se former
une explication intuitive du réel, le refuge des incertains qui ne veulent
pas avoir à assumer leur vie, ou encore le rempart des faibles qui veulent
pouvoir conserver, d’une manière inavouable quoi que inattaquable,
l'échappatoire spiritualiste.
En invitant tout penseur à commencer d’abord par prendre position par
rapport à l’universalité du principe de Raison, je propose une réduction
drastique du champs philosophique : soit vous considérez que le principe de
Raison n’est pas le fondement absolu du réel, et alors, à mes yeux,
votre démarche s’arrête ici, car je ne vois pas au nom de quoi vous
pourriez légitimement penser quoi que ce soit. Soit vous reconnaissez la
Raison comme le principe ultime, et alors, à ce jour, je ne sais me former
d’autre image du réel que quelque chose comme ce que Démocrite,
Spinoza, et moi-même ont entrevu.
Objections mathématiques à l'ultra-rationalisme. En plus du problème
du fondement des mathématiques, illustré par le théorème de Gödel, plusieurs
résultats mathématiques sont fréquemment employés contre l’entière
rationalité du réel. Par exemple, la théorie des ensembles est parfois invoquée
pour affirmer qu’il ne peut pas y avoir de grand-tout, car pour un
ensemble donné, on peut toujours construire un ensemble d’ensemble plus
grand, et donc le possible n’est pas totalisable. C’est là une
propriété extraordinaire, mais cela constitue en revanche un raisonnement
très faible pour affirmer qu’il ne peut pas y avoir de grand-tout. Ce
type d’argument ressemble fort à celui qu’Aristote employait
contre Démocrite pour refuser que l’univers puisse être infini (ou
Kant, éternel), sous prétexte qu’une suite infinie n’est pas
dénombrable. Je reconnais volontiers que l’infini n’est pas
dénombrable, et que le possible n’est pas totalisable dans un ensemble
clos, mais je ne vois pas en quoi cela empêche la nature d’être justement
cette infinité d’infinité d’infinité.... de possibles infiniment
empilés les uns sur les autres (un multi-multi-multi-multi... univers),
qu’aucune suite claire ne peut jamais englober, et dont seul le contenu
super-infini de 0 peut donner une représentation imagée. Comme n’importe
quel nombre contient une infinité d’expressions possibles (1 = 3-2 =
5-4 = ...), chacune des parties les plus infimes du réel renferment, à
l’intérieur, toute la richesse infinie du réel, renouvellée ainsi de
suite encore et encore... Une myriade inépuisable de mondes demeurent à
l’intérieur de chaque monde et au-delà.
Certains m’objecteront qu’en mathématique il existe des nombres
irrationnels, mais cette apparence d’argument ne reposerait en fait que
sur une confusion produite par une appellation maladroite, car ces nombres
sont tout aussi rationnels que les autres. Les nombres complexes (i² = -1)
posent un problème déjà un peu plus délicat, car à première vue ils peuvent
sembler peu éloignés d’absurdités comme 1+1=3. Pourtant, contre notre première
impression, ils ne violent pas la logique et ont une signification
compréhensible, depuis que i a trouvé une interprétation géométrique, comme
étant simplement un nombre existant dans une dimension spatiale
perpendiculaire. Ce cas nous met en garde contre notre capacité à discerner
immédiatement ce qui est rationnel de ce qui ne l’est pas. A
l’extrême, peut-être pourra-t-on un jour créer des mathématiques où
1+1=3, mais même dans ce cas, cela ne serait qu’une nouvelle forme de mathématique.
De même qu’en géométrie non-euclidienne il est désormais possible de
construire un triangle dont la somme des angles est différente de 180° sans
réfuter la validité universelle de cette propriété dans l’espace
d’Euclide, en physique post-einsteinienne la loi d’additivité des
vitesses n’est plus linéaire (1+1<2), et cela ne remet en cause ni
la logique ni le principe de l’addition en arithmétique classique.
Comme les lois physiques, les théorèmes mathématiques ont en quelque sorte,
eux-aussi un domaine de validité. A l’extrême, on pourrait peut-être
abolir l’idée même de vérité mathématique universelle, pour ne plus
conserver que la plus pure rationalité qui se manifeste au coeur de la
logique, celle-là même que j’ai identifiée comme le principe de Raison
et qui structure toute forme possible de rationalisme.
Les adversaires du rationalisme intégral utilisent souvent l’autorité
du raisonnement, des preuves et des démonstrations mathématiques, ce qui
n’est pas sans poser un grave problème de méthodologie pour eux. En
fait, il faut bien reconnaître qu’aucun théorème mathématique ne peut
réfuter le rationalisme, car ce sont justement les théorèmes mathématiques
qui nous apprennent ce qu’est et dit le rationalisme. Lorsqu’il
est mathématiquement prouvé qu’un problème n’a pas de solution,
je n’y vois pas une limitation à la Raison, comme si un mystère restait
caché derrière, mais j’y vois simplement la définition de ce qui est
sens et vérité. Certaines équations n’ont pas de solution et il
n’y a rien à aller chercher au-delà. Pareillement, prouver qu’une
certaine proposition est indémontrable à l’intérieur d’un certain
système logique n’est certainement pas une limitation au rationalisme
en soi, puisque l’indémontrabilité a justement été démontrée. La
réponse la plus profonde c’est parfois qu’il n’y pas de
réponse, et c’est là un résultat parfaitement clair qu’il faut
accepter. Quand à me demander combien mesure le quatrième angle du triangle
ou comment dessiner un rond carré, il est évident que ces questions humaines
n’ont pas non plus de réponses tellement elles sont absurdes. Hormis
continuer à entretenir la confusion en détournant le sens de résultats
mathématiques, le meilleur espoir que nos adversaires auraient de nous faire
douter ne se trouve certainement pas à l’intérieur des mathématiques,
mais il serait au contraire de nous montrer un phénomène naturel que personne
n’arrive à mathématiser. Or, après des siècles de progrès
scientifiques, de la physique des particules à la formation des concepts dans
le cerveau humain, les sciences expérimentales nous montrent que tous les
phénomènes connus obéissent à des formes de logique rationnelle.
L'épistémologie
d’Einstein. La sensation de la Raison pure n’est nulle part
mieux éprouvée qu’à l’intérieur de la géométrie euclidienne. Là,
les propriétés des figures et les théorèmes découlent avec une telle clarté
qu’il n’y a rien à aller chercher au-delà. Il n’y a que la
confusion de l’esprit humain pour s’imaginer un mystère en amont,
et réclamer sans cesse des pourquoi à la plus parfaite des nécessités.
Si en mathématique, nous parvenons, après des efforts, à une compréhension
absolument claire des concepts et de leurs conséquences logiques, il
n’est pas possible d’en dire autant en physique : électricité,
matière, énergie, champs magnétique, temps…. mais que comprenons-nous
donc derrière ces mots ? L’idée d’une figure géométrique se
conçoit avec une telle clarté, que vous pouvez en visualiser une nouvelle par
la pensée sans jamais l’avoir observée dans le monde, alors que le
concept d’attraction gravitationnelle ne nous est connu que par
l’expérience sensible (après tout, pourquoi pas une répulsion
gravitationnelle ?). Les propriétés géométriques du triangle se déduisent par
la seule puissance de la Raison pure, alors que les liens de Causalité entre
objets du monde physique, par exemple le fait que la chaleur fasse bouillir
l’eau, n’ont pas été déduits grâce à une connaissance de
l’essence de ces choses, mais n’est que le fruit de
l’observation remarquait David Hume. Les concepts que nous avons de la
réalité physique sont dans notre esprit grâce à notre contact avec le monde,
mais ils ne nous donnent aucune intelligence profonde de la nature. Nous ne
voyons pas la réalité, mais seulement la représentation que nous nous en
faisons dans notre cerveau. Nous ne pensons pas avec les véritables
catégories du réel, mais seulement grâce à des notions innées ou acquises.
Depuis que Galilée a réaffirmé que le monde était écrit en langage mathématique,
de grands savants ont construit des modèles théoriques puissants qui
décrivent efficacement des phénomènes mystérieux, comme l’électricité,
et nous montrent que toutes ces choses obéissent à des lois fixes. Pourtant,
la science continue de reposer sur des concepts artificiels qui nous laissent
ignorants de la réelle nature des choses. Même si ces concepts
s’avèrent utiles dans le domaine de validité vérifié expérimentalement,
ils ne nous donnent pas la clé de la compréhension des phénomènes de
la nature.
Einstein
avait bien perçu les limites de la science empirique qu’il voulait
dépasser. En réussissant à expliquer le secret de la mystérieuse attraction
gravitationnelle grâce au concept d’espace courbe, il a ouvert la voie
vers une science finalisée, où tous les concepts physiques seraient fondés
dans la Raison pure, c’est-à-dire dans la logique mathématique. Il
passa les trente dernières années de sa vie à essayer de rendre compte de
tous les phénomènes de la nature par cette voie : “Le problème de la
gravitation m’a converti à un rationalisme qui conduit à rechercher la
seule source crédible de vérité dans la simplicité mathématique”126.
“Le but ultime du physicien est de découvrir les lois élémentaires
et universelles de la nature à partir desquelles le cosmos peut être
construit par pure déduction”127. Einstein entrevoyait
une théorie physique ultime qui ne contiendrait plus aucun élément arbitraire
et où tout découlerait avec la même nécessité qu’en géométrie : “une
théorie vraiment rationnelle devrait permettre de déduire les particules
élémentaires (électrons etc...) et non pas être obligée de les poser a priori.
Les constantes (physiques) ne peuvent être que d’un genre rationnel
comme par exemple pi ou e”128.
Le rêve d’Einstein
est une réponse ultra-rationaliste à la critique sceptique des concepts
empiriques. David Hume remarquait qu’exceptées les mathématiques,
aucune de nos idées ou déductions logiques n’est véritablement
certaine, ni nécessaire, et concluait que nos concepts viennent seulement de
l’habitude dans un monde incompréhensible. Einstein prend bien note des
excellentes critiques de Hume, qui l’ont d’ailleurs aidé à
remette en cause nos concepts usuels d’espace et de temps, mais sur le
fond, Einstein répond, avec Démocrite et Spinoza, que tout dans
l’univers doit exister avec la même nécessité que les mathématiques, et
c’est parce que cette nécessité est d’une complexité inouïe
qu’elle ne nous apparaît pas à première vue ; toutefois une analyse
approfondie permet de l’entrevoir. Dans les pas d’Einstein, un
bon nombre de physiciens pensent aujourd’hui que nous parviendrons un
jour à découvrir “les lois ultimes de la nature”130,
c’est-à-dire à unifier tous les principes et concepts présents dans
notre univers en les réduisant aux conséquences d’une équation
maîtresse.
Sans encore posséder cette compréhension, le simple fait que la couleur verte
soit réductible à l’association du bleu et du jaune, ou qu’une
station de radio puisse transmettre de la musique grâce à une forme de
lumière, ou encore que l’on puisse transmuter des éléments chimiques en
apparence très différents, à l’aide de réactions nucléaires, témoignent
de l’existence de principes sous-jacents, unificateur des entités que
nous percevons. Contrairement à tous ceux qui veulent croire au statut
irréductible et donc inexplicable de certaines de nos sensations ou
catégories de pensée, pour Démocrite et Einstein absolument toute la richesse
du réel est ultimement réductible à la plus élémentaire des logiques129.
Réalité mathématique et représentation. Si dans ses fondements les
plus profonds, la réalité est la Raison pure elle-même, comment les humains
peuvent-ils se la représenter ? Penser nécessite de se forger des catégories,
or nos catégories artificielles introduisent une déformation et une réduction
par rapport à la complexité du réel. Les philosophes et les théoriciens de la
physique doivent sans cesse affiner nos concepts, pour s’approcher
toujours plus près de cette pure rationalité qu’est la réalité mais, en
vérité, aussi pertinents soient-ils, tout concept empirique est toujours
illégitime pour voir le réel. Seuls les concepts issus de la Raison pure,
c’est-à-dire les concepts mathématiques (nombre, opération algébrique,
espace, réplicateur...) peuvent prétendre nous donner accès à la réalité
ultime, à condition de maîtriser parfaitement ces concepts fondamentaux ; or,
derrière l’idée de nombre, beaucoup dans l’antiquité voyaient
seulement les entiers, alors que ce concept est bien plus riche : on connaît
depuis d’autres types de nombres comme les décimaux, les réels.... De
même, le concept d’espace a lui aussi été transformé par la découverte
des géométries non-euclidiennes. Ainsi, des intelligences extra-terrestres
connaissent sûrement d’autres formes de mathématique qui nous échappent
complètement, mais qu’un génie humain pourrait éventuellement
découvrir. Elles nous donneraient des visions plus complètes de la réalité
que l’approximation que nous pouvons actuellement nous former.
En résumé, pour percevoir la réalité ultime, le plus approchant pour
l’esprit humain est de considérer qu’elle est ce que nous
appelons les mathématiques. De même que les êtres vivants sont des
associations sophistiquées de composés matériels, je pense que la matière est
en quelque sorte un état complexe d'entités purement mathématiques.
C’est ce qu’avait déjà deviné Pythagore, suivi de Leucippe et
Démocrite, pour qui les atomes sont “comme des nombres”131,
dénués de tout caractère physique (couleur, odeur...) mais définis uniquement
par leurs propriétés géométriques (forme, ordre, position). Les atomes de
Démocrite ne sont pas des points, mais toutes les figures géométriques
imaginables131. Au lieu de repousser l’explication de ce
monde à un ordre extérieur (un dieu transcendant ou un monde platonicien des
idées), l’exigence de simplicité logique avait conduit Démocrite à
deviner que l’infinité des mondes est elle-même la réalisation complète
de la géométrie.
Dogmatisme,
relativisme et matérialisme. Dans le cosmos matériel, les propriétés des
choses apparaissent progressivement avec la complexification de
l’organisation des structures. Dans chaque être, il y a des vérités
émergentes qui découlent de la nature des objets ou des rapports entre ces
objets, avec la même nécessité que des propriétés mathématiques. Celles-ci
sont donc des vérités absolues dans les domaines où elles ont été engendrées.
Toutefois, comme ces valeurs demeurent isolées du reste de l’univers,
elles peuvent être détruites ou violées par la rencontre fortuite avec un
autre ordre ; et de cette hiérarchie dans l’organisation du sens que
découle notre condition d’êtres conscients portant des désirs intimes,
face à un cosmos neutre et silencieux.
Les théologiens ont tort d’imaginer une norme absolue qui incarnerait
le bien-beau-juste, car ces valeurs humaines n’ont pas de sens hors de
la sphère humaine. Les valeurs émergeant comme des conséquences de la
complexité, elles ne sont jamais premières. En fait, plus une valeur est
apparue tard, moins son domaine de validité sera grand, et il n’y a pas
à s’attrister de cela. Il faut au contraire s’enchanter de la
voir comme l’expression de l’unicité irréductible d’un
être. C’est dans cette manière de voir des choses que réside la clef de
l’humanisme matérialiste.
A l’opposé des théologiens, les nihilistes ont également tort, car le
fait qu’une valeur n’ait pas de sens à une échelle inférieure, ou
que son contraire puisse se produire dans un autre système, ne retire rien à
la consistance des valeurs apparues ici. Certes, il existe ailleurs dans les
mathématiques, d’autres figures géométriques et même d’autres
géométries que celles que j’ai dessiné ici, mais cela n’enlève
rien à la validité des propriétés mathématiques des figures présentes sur mes
feuilles de papier. Cet exemple illustre le fait que toute valeur même la
plus singulière est absolument vraie en soi, et peut le demeurer à
l’intérieur d’un domaine plus ou moins large. Celà implique donc
aussi que toutes les valeurs ne se valent pas également, car il y a une
hiérarchie naturelle dans l’organisation des valeurs. Etant donné
qu’il existe toute une stratification de valeurs correspondant à leur
niveau d’apparition au cours de l’évolution de la matière, les
valeurs existent absolument et nécessairement et ont une porté plus ou moins
large selon leur ordre d’apparition. Certaines valeurs n’ont de
signification que pour les corps physiques, d’autres valent pour tous
les êtres vivants, d’autres encore seulement pour le genre humain et
enfin certaines sont limitées à l’individu singulier. Aussi
comprendrera-t-on simplement, que la porté de certaines valeurs morales,
telle la règle d’or, dépasse le genre humain, en étant également valide
pour toute forme d’intelligence extra-terrestre, au contraire de nos
valeurs esthétiques, changeant avec les époques et les civilisations, sans
toutefois que l’on puisse jamais absolutiser aucune valeur, ni les
mettre toutes au même niveau.
Parce que notre ontologie mathématico-matérialiste mène naturellement à
déduire l’origine des valeurs, elle conduit grâce à un raisonnement
correct, à comprendre leur juste place et évite à la fois le dogmatisme de
Platon et des théologiens, et les excès relativistes des sophistes et des
nihilistes. Les nihilistes et les théologiens se combattent, mais ils sont
tous les deux dans l’erreur. Du fait de leurs positions métaphysiques
erronées, ils partagent en fait la condition commune de ne pas pouvoir
comprendre l’origine des valeurs qu’ils perçoivent malgré tout,
et se trompent sur leurs vraies places. Les théologiens extrapolent les
valeurs là où elles n’ont aucun sens, et les nihilistes les abolissent,
les nient, ou les relativisent comme de simples coutumes ou conventions même
lorsqu’elles ont une portée bien plus importante.
Vérité, théorie et expérience. Dans l’univers mathématico
-matériel, les propriétés ou valeurs des choses sont toujours secondes.
Aussi, nos sensations sont des conventions humaines qui n’ont pas de
signification objective et ne nous donnent pas une compréhension profonde du
réel. Par exemple, dire que quelque chose est chaux, doux ou rapide ne sont
que des rapports entre mon corps et d’autre corps. En effet, ce qui
paraîtrait froid à un serpent du désert serait chaud pour un ours polaire. La
température existe objectivement comme un état matériel mesuré par le
thermomètre, mais la sensation de froid ou de chaud est une qualité seconde
subjective. Cet exemple, me permet de rappeler que les sensations sont des
valeurs absolument réelles, à condition de limiter leur porté à cet instant,
dans cet individu. La sensation n’est pas fausse, elle est même vraie
en soi, mais n’a aucun droit à se généraliser, et ne suffit pas à
connaître le monde.
Aussi, il ne m’est pas contradictoire de me livrer à la fois à une
critique radicale de nos concepts empiriques (avec Démocrite et Einstein),
tout en affirmant (avec Epicure et Spinoza), que la sensation reste toujours
vraie en soi. En effet, ce n’est jamais la sensation qui nous trompe
mais notre intellect qui l’interprète mal et commet l’erreur
d’accorder à cette valeur singulière une portée trop grande. Voir le
soleil tourner autour de la terre est une sensation vraie, conséquence de la
biologie du corps humain et de notre position sur la terre, une sensation que
Galilée ne nie absolument pas et qu’il peut même expliquer.
L’erreur consiste seulement à accorder à cette sensation l’idée
simpliste qu’elle suscite en nous. De ce point de vue, même les
sensations éprouvées pendant le sommeil ou sous l’action de drogues
sont vraies, mais seulement comme une réalité vécue au cours d’un rêve
ou d’un délire.
La sensation n’est pas une donnée intelligible, et l’idée
première associée à la sensation est souvent simpliste ou erronée. Les
données fournies par les sens n’ont donc en soi qu’un pouvoir
très limité de nous faire connaître le réel. En proposant un cadre conceptuel
pour interpréter divers phénomènes perçus au sein d’un cadre unifié,
une théorie scientifique suggère un ensemble d’idées qui permettent
d’utiliser plus efficacement les données receuillies par les sens et
proposent une image qui approfondi grandement la compréhension des choses.
Toutefois, comme de telles théories ne s’appliquent qu’à un
certain type d’objet pris dans des situations particulières, même si le
succès de la théorie montre que les idées proposées doivent bien avoir
quelque part une certaine pertinence, rien n’assure de leur validité
universelle. Toute théorie portant seulement sur une partie de la réalité,
même si elle est extraordinairement bien confirmée par de multiples
expériences, n’offre jamais la garantie d’avoir saisi le fond des
choses. Lorsque la théorie sera perfectionnée ou élargie pour prendre en
compte d’autres phénomènes, l’image du monde proposée pourra
parfois changer radicalement. La science empirique est donc utile pour nous
guider vers le chemin de la vérité, mais elle est incapable d’atteindre
le fond des choses. Seule un ensemble d’idées spéculatives
s’élevant comme une théorie du tout a le pouvoir de nous faire
entrevoir la vérité ultime.
Le réalisme scientifique. Le jour où nous serons parvenu à fabriquer
une explication ultra-rationaliste de toute la nature, nous aurons prouvé qu’il
n’y avait pas besoin de postuler de “force
extra-rationnelle” pour expliquer la réalité. Serons-nous pour autant
convaincu de posséder le savoir ultime ? Certains diront que notre confiance
en la Raison n’est qu’un dogme depuis le départ et que cette croyance
a fini par créer sa propre illusion... la même critique que j’adresse,
pour ma part, aux pseudo-sciences. Effectivement, puisque la cohérence
logique n’est, après tout, qu’un sentiment humain, et que nos
facultés rationnelles sont un cadre dont nous ne pouvons sortir, si la Raison
n’est pas le principe ultime, alors la Raison humaine ne fait peut-être
que tourner en rond avec ses propres catégories. Comme les pseudo-sciences,
elle fait les questions et les réponses, et nous trompe en donnant le sentiment
de comprendre, alors qu’en fait, elle ne saisit rien du réel qui, lui,
obéit à une autre norme et reste inaccessible. D’où vient donc une
telle confiance en la Raison ?
Parmi les
diverses sources qui produisent des idées dans mon esprit (sensation, calcul
rationnel, intuition, rêve, révélation mystique...), je remarque que seul la
Raison et la sensation issue des sens (vue, ouïe, toucher...) se confirment,
alors que les autres sources n’ont jamais pu être confirmées
indépendamment, et produisent souvent des idées contraires à ce que
m’enseignent les deux seules sources qui concordent. Prenons
l’exemple très simple d’un sac rempli de 10 pièces dont
quelqu’un a prélevé 7 pièces. En effectuant un calcul, mes facultés
rationnelles me donnent une idée du nombre de pièces restantes. En mettant ma
main dans ce sac pour sentir et compter les pièces, la sensation me donne
aussi une idée du nombre restant. L’intuition mystique, le rêve et bien
d’autres sources peuvent également faire naître dans mon esprit une
idée du nombre restant, mais je constate que seul la Raison et
l’expérience sensible s’accordent systématiquement entre elles
sur le résultat. De là provient mon sentiment de l'existence d’une
réalité externe et objective, même si je la perçois incomplètement et la
comprends imparfaitement.
Désormais
nous pouvons utiliser l’accord entre Raison et expérience pour tester
notre compréhension des choses et voir si elle est illusoire. Pour cela, il
suffit de déduire correctement une nouvelle prédiction de notre compréhension
et vérifier si elle se réalise ou non dans le monde de l’expérience. Si
la réalité nous était inaccessible parce que ses véritables catégories
n’ont absolument rien à voir avec celles de notre pensée, et que notre
Raison ne fait que réinterpréter postérieurement notre impression du réel, il
serait inconcevable qu’une théorie scientifique puisse faire des
prédictions qui s'accorderont avec ce que nos sens percevront dans
l’avenir, ces sens qui ne sont pas une connaissance rationnelle.
L’extraordinaire spectacle du succès des sciences montre que
l’accord entre calcul rationnel et expérience sensible est valide
partout où il a pu être testé. Depuis que plusieurs théories scientifiques
sont devenues capables de devancer les résultats expérimentaux, supposer que
la faculté intellectuelle appelée Raison n’ait absolument rien à voir
avec le réel est devenue une thèse difficilement soutenable.
Pendant
des millénaires les hommes ont observé le mouvement des planètes sans pouvoir
anticiper leurs positions futures, jusqu’à ce que la théorie de Newton
nous permette de la calculer. Le succès considérable de ce genre de théorie
suggère que la rationalité est aussi dans la nature, et pas seulement dans
notre tête. Même si les équations de Newton reposent sur le concept
mystérieux d’attraction universelle, le fait qu’elles soient
capables de prédire la position des corps célestes montre qu’il y a un
ordre rationnel externe que cette théorie est capable de saisir derrière ses
concepts obscurs. Bien qu’elle ne rende compte de cet ordre qu’à
travers des notions humaines, et que nous savons depuis Einstein combien les
idées de Newton sont seulement une première approximation,
l’extraordinaire succès de cette théorie montre, en dépit de toutes ses
limites, qu’elle est connectée sur l’ordre réel du monde. Au
contraire des pseudo-sciences, les équations de Newton ne sont pas juste un
bricolage pour rendre compte postérieurement de la réalité sensible, déjà
connue, mais elles sont capables d’être utilisées pour prédire des
informations qu’elles ne contiennent pas elles-mêmes.
L’accord du sensible et du rationnel est le fondement de la démarche
scientifique et de ma croyance en l’existence d’un monde objectif
externe. La critique classique de cette conviction est que la Raison et la
sensation ne sont pas deux sources d’idées séparées, mais
qu’elles interfèrent, voire qu’elles pourraient n’être
qu’une seule et même chose, ce qui mettrait cette source unique à
égalité avec n’importe quelle autre source d’idées, et il
n’y aurait plus aucune méthode de connaissance à privilégier. On peut,
en effet, supposer l’existence d’un lien caché unissant la Raison
aux sensations, soit en proposant que la Raison humaine est seulement le
produit évolué des sens (la tradition empiriste/sensualiste), soit en
s’imaginant que la conscience produit nos idées du monde sensible qui
n’existeraient donc que dans notre tête, comme pendant un rêve (la
tradition spiritualiste/idéaliste). Malgré les efforts de tant de
“philosophes” pour abattre le réalisme scientifique (la tradition
matérialiste/objectiviste), je ne vois pas qu’ils aient produit un seul
argument convaincant pour soutenir l’existence d’un tel lien. De
plus, contre de pareilles idées, je remarque que lorsque mes facultés
rationnelles se trompent, par exemple lorsque je fais une erreur de calcul,
je trouve quand même le résultat correct par la sensation, et non le résultat
auquel je m’attendais obtenir avant d’avoir réalisé ma faute de
calcul, ce qui invalide l’existence d’un lien direct (ma
conscience qui créerait directement mes idées du monde sensible ou
l’inverse) et suggère que j’ai bien affaire à deux sources
d’idées indépendantes, qui se confirment et m’informent sur une
entité indépendante que j’appelle le réel.
La
légitimité de la Raison pure. Au lieu de séparer mathématique et
physique, puis de s’étonner ensuite du fait que ces deux disciplines
fonctionnent ensemble, le rationalisme intégral offre une réponse simple et
naturelle à cette union : l’univers est en quelque sorte mathématique,
et nous sommes nous-même une partie de l’être ultra-rationnel, unique,
immuable et super-infini. Reconnaître l’universalité du principe de
Raison permet d’intuitionner la totalité du réel comme
l’expression naturelle de la logique universelle. Cette vision avance
néanmoins assez peu la compréhension de la véritable nature des choses autour
de soi. Hormis la conviction qu’ici tout correspond à des structures
mathématiques et que l’irrationnel ne peut définitivement pas exister,
cette vision ne m’apprend pas quels types d'objets mathématiques
composent mon monde, et me laisse ignorant des étonnantes propriétés que ces
entités pourraient renfermer. Seule l’expérience sensible me permet de
tester la pertinence de telle ou telle idée mathématique, afin de tester si
elle correspond à mon monde, tout en sachant que, même si certaines idées
mathématiques semblent très bien décrire les observations, elles pourraient
n’être qu’une bonne approximation de la véritable structure ici
présente, sûrement bien plus complexe.
Lorsqu’un ensemble d’idées mathématiques confirmées par
l’expérience permet de rendre compte du monde de façon cohérente, il
devient tentant de l’utiliser pour entrevoir ce qu’il y a au-delà
du domaine des sens. Puisque la Raison est universelle, même si mon corps
n’a qu’une expérience limitée, ma pensée rationnelle peut tout de
même entrevoir l’ordre de la réalité rationnelle au-delà de mes
observations. Bien qu’une telle spéculation soit évidemment risquée
avec ma compréhension partielle et mes raisonnements faillibles, quelques
extraordinaires succès en science ont rétrospectivement montré que de telles
spéculations avaient été tout à fait légitimes.
Aujourd’hui, nos meilleures théories physiques ne permettent pas
uniquement de calculer la position future d’un objet déjà connu, mais
elles ont parfois permis d’anticiper l’existence d’objets
inconnus. Par exemple, la théorie quantique des champs a permis de deviner
l’existence de nouvelles particules (neutrino, quark top...) bien avant
que celles-ci ne soient détectées expérimentalement. Comme jadis avec la
classification périodique de Mendeleïev ou lors de la découverte de la
planète Neptune, il a été possible de prédire l’existence de nouveaux
éléments de la nature ainsi que leurs propriétés avant de les avoir observés,
sur la seule confiance que l’ordre interne de la théorie reflète celui
de la réalité. Ce genre de miracle rationnel est encore plus époustouflant
lorsque la théorie prévoit l’existence d’objets inattendus dont
l’idée était encore insoupçonnée, comme les trous noirs ou
l’antimatière. En effet, lorsque Paul Dirac obtient son équation où
l’énergie avait deux solutions : m et –m (m pour la matière),
l’idée d’une matière négative parut une anomalie mathématique,
jusqu’à ce que l’on découvre l’antimatière, dont
l’existence nous avait en effet été annoncée ! La logique mathématique
s’est mêlée à la théorie décrivant les relations matière-énergie, le
concept de matière négative en a résulté et il se réalise effectivement dans
le monde physique, précisément dans les situations où la théorie avait décrit
l’énergie comme équivalente à des couples matière positive/matière
négative. Dans cet exemple, le concept de matière négative a totalement
précédé l’expérience, ce qui suggère que les concepts mathématiques ne
sont pas juste des catégories de notre esprit pour interpréter
rétrospectivement les expériences sensibles, mais que, d’une certaine
manière, ils existent aussi dans la réalité externe à notre conscience.
Les
sceptiques, les empiristes, les positivistes… sont incapables de rendre
compte de telles unions entre “l’ordre de la nature et le
monde de la pensée”132. “Quiconque a fait
l'expérience de la réussite des avancées réalisées dans l'unification
rationnelle de la structure du monde est mû par une profonde révérence pour
la rationalité qui se manifeste dans l'existence”133 expliquait
Albert Einstein. Après avoir victorieusement dépassé les soi-disant limites
de la Raison pure d’Emmanuel Kant134, et les interdits des
positivistes, Einstein réhabilita enfin la légitimité de la pensée pure :
“Notre expérience jusqu’à ce jour, justifie en nous le
sentiment que la nature est la réalisation de la plus grande simplicité
concevable mathématiquement. Ma conviction, c’est qu’une pure
construction mathématique nous permet de découvrir les concepts, et les lois
qui les relient, et nous donnent la clé de la compréhension des phénomènes de
la nature. L'expérience peut bien sûr nous guider dans notre choix de
l'emploi des concepts mathématiques, elle ne saurait être la source
d’où ils sont issus; l’expérience reste bien sûr le seul critère
de l’utilité physique d'une construction mathématique, mais le véritable
principe créateur réside dans les mathématiques. En un certain sens, donc, je
crois vrai que la pensée pure peut atteindre la réalité, comme les anciens
l’avaient rêvé”135.
L’absolu,
le souverain bien et les philosophes. Tout en étant conscient des limites
et des faiblesses dues aux présupposés nécessairement inclus dans ces
remarques, et bien que je reconnaisse donc que le réalisme scientifique
n’est pas certain, je considère en revanche que l’on ne peut pas
tout mettre sur le même plan. Les diverses positions philosophiques possibles
ne se valent pas également. De part sa cohérence interne et sa compatibilité
avec nos meilleures connaissances actuelles, les grandes lignes de ma vision
des choses ont plus de chances de s’être approchées de la vérité que la
plupart des autres conceptions du monde. C’est notre meilleure vérité
présente. Le plus sage est donc de vivre avec.
A cause
des multiples révolutions que la connaissance scientifique a subi au cours
des siècles, la plupart croit aujourd’hui qu’il est bien plus
sage de suspendre tout jugement sur des notions comme l’ultime, le
réel, la vérité.... Aussi surprenant que cela puisse paraître, le
rationaliste scientifique que je suis répond pourtant, en bonne partie, par
la négative à cette confortable objection, et c’est là, la raison de la
place majeure donnée à Démocrite. A l’évidence, de nos jours, la
science apporte une compréhension de la nature qui dépasse de loin toutes les
idées que Démocrite avait pu proposé dans l’antiquité, et notre monde a
été transformé bien au-delà de tout ce qu’un visionnaire comme lui
pouvait imaginer. Et pourtant, malgré les différences qui séparent nos deux
mondes bien différents, les grandes idées que Démocrite apporte pour penser
le réel, la vie et la mort, restent tout aussi pertinentes hier
qu’aujourd’hui. Elles sont tout aussi efficaces pour un homme de
l’antiquité que pour nous. Plus important encore, au de-là des
nombreuses erreurs et insuffisances contenues dans la conception démocritéenne
de l’univers, le sentiment d’avoir aperçu l’essence du réel
demeure rétrospectivement légitime. Même après plus de deux millénaires
boulversés par de multiples révolutions scientifiques,
l’ultra-rationalisme n’a jamais été sérieusement remis en cause.
Bien au contraire, presque tous les progrès des sciences ne peuvent pas être
interprétés autrement que comme d’extraordinaires confirmations de
notre conception mathématico-matérialiste du réel. Aussi, cela m’amène
à regarder l’histoire de la pensée, non pas comme un cheminement vers
une vérité inaccessible aux hommes, mais comme la possession du secret ultime
depuis des temps immémoriaux, dont la compréhension humaine peut cependant
toujours être encore grandement améliorée. Je crois qu’à travers les
siècles, les esprits amoureux de la Raison universelle esquissent des
formulations de la vérité ultime, sans jamais parvenir à la conceptualiser
complètement, ni bien sûr à l’exprimer parfaitement. En étudiant
rétrospectivement une de ces tentatives, on y trouvera facilement de nombreux
défauts liés aux particularités de son auteur et aux limitations dues à
l’époque à laquelle le texte a été rédigé. Pour apprécier une telle
entreprise, il faut savoir négliger ou réinterpréter certains aspects, pour
retrouver derrière, l’essentiel qui est universel et intemporel.
C’est là, le pari de cet essai : prétendre que des formulations plus ou
moins talentueuses de la vérité ultime existent, disséminées à travers les
âges, et affirmer en avoir recréée ici une nouvelle, qui comme ses soeurs, a
l’originalité d’avoir ses défauts et ses qualités propres.
De toute
façon, même si un doute majeur demeurait, je ferais quand même le choix de
parier sur ma capacité à saisir l’absolu de mon vivant, car refuser à
l’homme ce pouvoir, c'est lui interdire l'accès au souverain bien. En
effet, si la vérité ultime nous était inaccessible, il ne nous serait pas
légitime de définir notre bien suprême pour ensuite éventuellement
l’atteindre, et l’existence humaine serait de fait définitivement
absurde. Nous sombrerions alors dans une conception plus ou moins pessimiste
de la vie, dont le sens ne pourrait être maintenu qu’artificiellement,
au prix de postures creuses, de discours abscons sur l’indicible ou en
renvoyant ce souverain bien dans un arrière-monde. La quête des anciens
sages, celle d’un suprême et souverain bonheur accessible dans cette
vie présente est un second critère, en plus de la question du rationalisme,
qui me fait, à nouveau, condamner presque tous nos “philosophes”,
cette fois-ci pour imposture, car la majorité d’entre eux ne proposent
pas de véritables remèdes aux problèmes fondamentaux de l’existence. De
même qu’autrefois nous devions dénoncer les charlatans qui ne savaient
pas guérir les maladies, il n’y a aujourd’hui aucune excuse pour
tous ces soi-disant “philosophes” qui ne savent pas guider vers
le souverain-bien61.
En l’absence de vrais philosophes pour les éclairer, la plupart des
humains demeurent prisonniers de leur condition primaire. Au fond, choisir
hier de croire en un bon dieu parce que sans cela la vie n’a aucun sens
et n’est plus supportable, ou depuis que de telles croyances ont été
ridiculisées par les lumières, sombrer dans un existentialisme pessimiste qui
conduit à gémir, voir à pester contre la vie, c’est être dans la même
situation de détresse, dans le même rapport misérable à l’existence.
Pareillement, lorsque certains affirment que “puisque Dieu
n’existe pas, tout est permis”, ils montrent combien ils
s’accordent en fait avec la fausse idée des théologiens selon laquelle
un comportement juste, équitable et généreux est dû à l’autorité
arbitraire de dogmes contraignants. En fin de compte, les panthéistes
rationalistes et les païens éclairés, sur qui l’on peut discuter le
titre d’athées véritables, sont en tout cas bien plus libérés de la
conception primitive de l’existence et de la morale, entretenue par
l’héritage monothéiste, que la plupart de nos athées modernes à base
sceptique. Voilà pourquoi j’aime tant Epicure et Spinoza, parce
qu’en ayant affirmés avoir atteint le souverain bien au cours de leurs
existences136, et en défendant fermement des morales
non-religieuses, ils montrent l’exemple d’un dépassement complet
de la sous-philosophie partagée par les spiritualistes et les nihilistes, qui
ne sont en fait que les deux faces opposées de l’humain primaire, perdu
et apeuré par son ignorance.
Depuis
plus de deux millénaires, ce que l’on nous présente comme “les
grands philosophes” ne sont pour la majorité que des réactionnaires
spiritualistes s’efforçant d’opposer un barrage à
l’évidence énoncée par Démocrite et ses avatars. Même dans ses
meilleurs formulations, le spiritalisme n’a jamais été un système
philosophique cohérent. Il n’est qu’une réaction de rejet du matérialisme
et ne saurait exister sans lui. Par ce que de tout temps, les auteurs
spiritualistes n’ont jamais vraiment compris les implications de la
métaphysique matérialiste, ils n’y ont vu que leurs propres peurs et y
ont dénoncé des préjugés. Quand à ceux qui, au nom de valeurs humanistes,
prétendaient vouloir sauver la dignité et la condition humaine de
l’“affreux matérialisme”, ils auront finalement été les
ennemis de leur propre cause. Non seulement, ils n’ont pas produit d’alternative
convaincante, mais ils ont sottement attaqué le seul système qui offrait en
fait un support solide à ce qu’ils recherchaient, à savoir la liberté
de l’individu et une forme d’immortalité, deux éléments qui sont
fermement encrés dans la métaphysique démocritéenne. En effet, nous avons vu
que l’idée la plus consistante de résurrection est une conséquence du
matérialisme atomiste, et c’est également cette physique du hasard et
de la nécessité qui garantit l’émergence de propriétés singulières dans
les essences, ce qui permet ensuite l’expression d’une liberté
individuelle avec l’apparition de la conscience supérieure (voyez le
commentaire suivant : “le déterminisme et la liberté”). Ajoutez à
cela le fait que l’esprit des lumières, dans ses dimensions
métaphysique, éthique et politique, était déjà présent chez Démocrite39,
et vous comprendrez alors peut-être pourquoi je prononce un jugement si
terrible contre les 2500 dernières années de philosophie. Hormis les rares
qui ont su se ranger avec Démocrite, ce qui a marqué l’histoire de la
pensée humaine n’est, pour l’écrasante majorité, que les
tergiversations inutiles de faibles et de sots, incapables de comprendre,
puis d’aimer la réelle nature des choses.
Conceptions Scientifiques
De nombreuses
théories scientifiques ont été pour moi, à la fois des influences majeures,
et aussi des encouragements à défendre certaines idées. Une partie de mes
lecteurs aura reconnu l’espace-temps courbe de la relativité générale,
l’incertitude du monde quantique ou encore certaines théories
neurobiologiques. Je ne mentionne ces sources qu’ici, bien séparé du
texte principal, afin qu’il n’y ait pas de confusion entre mes
spéculations et des théories scientifiques admises.
L’univers
mathématique et la mécanique quantique. L’objection classique contre l’idée que la
matière et tout l’univers soient en fait purement mathématique réside
dans l’habitude que les mathématiques décrivent des objets figés, sans
temporalité ; cependant cet argument n’est plus valable depuis que nous
connaissons des mathématiques, comme les géométries non-commutatives, où la
notion de temps émerge spontanément.
Maintenant que nous connaissons de nouvelles formes de géométrie, et
envisageons des espaces et des espaces-temps possédant plus ou moins que nos
trois dimensions habituelles, l’univers mathématique doit être vu comme
un multi-univers renfermant tous les types d’espace imaginables.
Proposer que la réalité est un tel état mathématique a de nombreux attraits.
En plus de résoudre le dilemme entre essence et existence, et de rendre
compte de l’extraordinaire efficacité des mathématiques en physique,
Max Tegmark nous fait remarquer que cette hypothèse dissout le problème de la
spécificité des lois et constantes de notre univers du fait de
l’existence de toutes les structures mathématiquement réalisables à
travers le multi-univers137.
Egalement, cette conception du réel offre probablement la clef pour
comprendre d’où peut bien provenir l’étrangeté de la mécanique
quantique. Comme le suggère entre autres la théorie de l’information138,
la logique elle-même apparaît quelquefois incapable de définir complètement
toutes les propriétés de certains objets mathématiques. Si la nécessité issue
de la simplicité logique laisse parfois un certain flou, et que la réalité
est la réalisation de la logique elle-même, l’incertitude inhérente au
monde quantique se comprend alors naturellement. Les particules élémentaires
ne sont pas vraiment des objets physiques. Ce sont plutôt des entités
intermédiaires entre notre monde macroscopique et le niveau fondamental, qui
est purement mathématique. Le mystère de la physique quantique
n’apparaît que lorsque nous cherchons à appliquer certains des concepts
de notre monde macroscopique aux particules élémentaires. Toutefois, pour
celui qui ne croit pas que nos concepts empiriques soient fondamentaux, et
qui pense que toutes les propriétés des objets émergent de la complexité, il
n'est pas du tout surprenant que celles-ci n'existent pas encore à une
échelle inférieure. Par exemple, notre sens commun peut avoir du mal à
accepter l’idée qu’une particule matérielle isolée n’ait
pas de température, tant que nous n’avons pas compris que la
température est une propriété supérieure résultant du degré d’agitation
des molécules entre elles. Ainsi, il nous faut certainement admettre que le
niveau fondamental n’obéit pas à la Causalité mécaniste qui fait
rebondir les boules de billard, ni qu’il ne possède encore toutes les
propriétés physiques de notre monde macroscopique, mais que le fond du réel
est seulement régit par la Causalité logique dans sa forme originelle. Il
nous faut nous séparer de la conception mécaniste de la réalité, non pour
rejeter les notions de Causalité et de réalité objective, mais pour
substituer la vision nouvelle d’une réalité pré-physique, entièrement
mathématique... seul état fondamental possible à la réalité rationnelle.
Depuis le test du paradoxe EPR par les expériences d’Alain Aspect139,
il est courant d’entendre qu’Einstein a eu tort de
s’opposer aux interprétations positivistes de la mécanique quantique,
et que sa conception déterministe est inexacte. Pourtant, même s’il
semble désormais vraisemblable que le déterminisme n’existe pas dans le
rapport que nous entretenons à notre monde, il n’est pas du tout exclu
que celui-ci puisse réapparaître à un niveau supérieur, comme celui que
formerait le multi-univers, ce qui a conduit quelques physiciens à aller
jusqu’à déclarer qu’Einstein aurait probablement été séduit par
l’interprétation des univers multiples d’Hugh Everett140.
Remarquons en effet que le multi-univers s’apparente au Dieu de
Spinoza, parce qu’il est une réalité rationnelle, objective, immuable
et parfaitement déterminée. Après, que l’on pense que la réalité
actuelle se coupe à chaque instant en plusieurs branches pour réaliser ses
différentes possibilités, ou que le hasard est indépendamment résolu dans
différents univers existant séparément de toute éternité, cela revient
finalement au même, car l’infinité de toutes les réalités est
éternellement présente dans le multi-univers statique. Ainsi, le concept de
multi-univers me permet de réconcilier le déterminisme d’Einstein avec
l’indéterminisme d’Epicure, en donnant raison à ces deux idées en
apparence opposées, qui deviennent seulement deux points de vue différents :
le hasard existe réellement pour l’observateur fini car il ne perçoit
qu’une branche de la réalité, mais au niveau supérieur, pour
l’observateur qui pourrait voir l’arbre de tous les destins dans
sa globalité, il n’y a pas de hasard. Tout est là.
L’origine de l’univers. Pour tenter de prouver
l’existence de son dieu transcendant, Aristote (et Kant dans sa
quatrième antinomie) commence par chercher la cause d’une chose, puis
la cause de la cause, puis la cause de la cause de la cause et ainsi de suite
jusqu’à postuler l’existence d’une cause première aussi
appelée “le moteur non mu”141 ou encore “la
cause incausée”141. Toutefois, une cause incausée viole
le principe de Causalité, or c’est au nom de ce principe
qu’Aristote justifie l’existence de son dieu qui, lui, existerait
sans cause. En effet, c’est pour avoir une cause à l’origine de
l’univers qu’il a déduit l’existence d’un dieu, mais
alors, si l’on est prêt à accepter que dieu puisse exister tout seul,
sans cause, pourquoi ne pas simplifier le problème et dire que
l’univers existe tout seul, sans passer par la case dieu pour créer
l’univers ? Même sans connaître les idées développées dans cet essai, n’importe
qui peut voir que l’hypothèse naturaliste est plus simple. En fait, le
raisonnement d’Aristote qui prétend déduire l’existence
d’un dieu incausé au nom de la Causalité est complètement fallacieux,
puisqu’il abolit le principe sur lequel il s’appuie. Avant même de
discuter de l’éventuelle existence d’un dieu transcendant, nous
voyons déjà que l’idée même d’un tel dieu existe dans nos esprits
seulement à cause d’une conjecture mal fondée. Passons sur ce grave
problème, et voyons si cette spéculation inintelligible ne pourrait pas
malgré tout s’avérer une hypothèse féconde. En fait, depuis des
millénaires, Aristote et tous les théologiens qui l’ont suivi
n’ont fait que repousser le problème de l’origine de
l’univers au problème de l’origine de leur dieu. Or, un dieu
transcendant est une entité dont rien en ce monde ne trahit
l’existence, et même si nous faisons l’effort d’accepter
cette étrangeté comme une simple hypothèse, nous voyons qu’elle
n’apporte rien, et même qu’elle complique inutilement le
problème. Le dieu d’Aristote est donc un faux concept. Il n’est
pas sérieux de placer cette divagation et une explication rationnelle et
complète du réel comme deux hypothèses également recevables. Je ne connais
que deux positions philosophiques défendables, l’ultra-rationalisme et
l’ultra-scepticisme, et aucune ne contient de dieu transcendant. Même
si les hommes croient encore à cette fable ou qu’ils l’acceptent
comme une hypothèse valable, en vérité cette conception de Dieu est étrangère
à la vraie philosophie.
Aristote affirmait qu’il n’existe qu’un seul monde fini.
Si, au contraire, il y a une infinité de mondes éternellement détruits et
recréés, de telle sorte qu’à tout instant, tous les types de mondes
existent une infinité de fois à tous les stades de leur évolution, alors
l’univers dans son ensemble n’est pas en évolution : il est
statique. S’il est statique, il n’y a plus besoin de cause
première. Le grand-tout peut exister de toute éternité, comme une vérité
mathématique. Des sages védiques à Einstein en 1917, l'idée d'un univers
éternel et immuable a été maintes fois proposée. Démocrite et Newton voyaient
cet univers se dérouler au sein d’un espace et d’un temps infini.
La cosmologie actuelle nous invite plutôt à le considérer comme une infinité
de bulles d'espace-temps qui grandissent puis se rétractent, ou se diluent
complètement par leur propre expansion jusqu’à faire apparaître un
espace vide d’où renaît de nouvelles bulles. Ainsi, au lieu d'être un
bloc continu, l'univers apparaît plutôt comme un grand-tout éternel,
constitué d’une infinité de bulles-univers indépendantes qui
naissent chacune lors d’un Big-Bang142.
L’objection principale contre cette idée est qu’un passé éternel
engendre peut-être des paradoxes143. En alternative, Alexander
Vilenkin a montré que notre compréhension actuelle des lois de la physique
nous autorise à penser que les bulles-univers pouvaient émerger spontanément
à partir d’un néant absolu dépourvu d’espace et de temps144,
une spéculation qui a inspiré mon concept de non-néant. Comme les
bulles-univers contiennent autant d’énergie positive sous forme de
matière que d’énergie négative sous forme de courbure
d’espace-temps, la création à partir de rien respecte la loi de
conservation de l’énergie. Dans ce cas, le Big-Bang devient
véritablement le début de la réalité physique. Avant lui, aucun
événement temporel ne pouvait exister. Seul la logique mathématique pouvait
librement opérer. La logique mathématique devient le socle et le créateur de
la réalité. Elle est un néant atemporel qui contient en puissance
l’infinité des bulles-univers possibles, et qui sont inévitablement
toutes instantanément réalisées. A l’intérieur de notre bulle, nous
éprouvons un temps, toutefois le temps n’existe pas à l’échelle
globale. L’ensemble infini de toutes les bulles ne peut être perçu que
sous son aspect arithmétique. Du point de vue du néant mathématique, la somme
globale de toutes les bulles est déjà présente, ce qui rejoint le modèle
précèdent. En fait, que les bulles-univers émergent et se détruisent de
manière cyclique dans un hyper-espace-temps les contenant toutes, ou que leur
nombre, infini depuis toujours, croisse éternellement dans un espace-temps de
plus en plus infini, ou encore que l’infinité des bulles-univers possibles
naisse à chaque instant, depuis et pour toujours, à partir du non-néant, dans
tous ces cas le cosmos est un grand-tout statique.
L'existence des bulles-univers est aujourd’hui suggérée par la théorie
du Big Bang perfectionnée par l'inflation cosmologique, mais aussi par le
paysage cosmique, ou encore par le rebond interne des trous noirs qui sont
autant de raisons indépendantes d'envisager sérieusement cette fantastique
extension de réalité. En ce début de XXIème siècle, de telles spéculations sont
non seulement compatibles avec les exigences de la physique contemporaine,
mais elles sont même prédites par certaines versions de théories désormais
soutenues par des observations dans notre univers145.
En plus de découper le cosmos démocritéen en une infinité de bulles
d'espace-temps, certains physiciens nous invitent à aller encore plus loin,
en ajoutant des univers parallèles, et en faisant évoluer notre vieux concept
d'univers statique en multi-univers statique. Je suis d'autant plus incité à
franchir ce pas que la compréhension des lois de notre univers suggère que
celles-ci sont loin d'avoir épuisées tout le champ des possibilités offert
par la logique naturelle. L'infinité des réalités imaginables n'est
certainement pas réalisée même dans l’infinité des bulles contenues
dans notre univers. On peut supposer que des liens logiques encore inconnus
viendront réduire la diversité que nous imaginons toutefois, il semble peu
probable que ceux-ci pourront la réduire au présent univers. Si l'on est
cohérent avec l’idée du Dieu de Spinoza, on doit donc sérieusement
considérer l'existence d'une infinité d’univers parallèles
(d’autres équation-univers) afin que l'ensemble contienne “une
infinité de choses infiniment modifiées, c'est-à-dire tout ce qu’un
entendement infini peut concevoir”.
La nature de l’espace et du temps. Si notre bulle-univers a une
taille finie, alors le problème se pose de savoir ce qui se passe à la limite
du monde (première antinomie). Avec la théorie de la relativité générale, il
devient toutefois envisageable que notre bulle-univers ait une taille finie,
sans pour autant qu’elle ait de limite. Un peu comme à la surface de la
Terre, en avançant toujours dans la même direction on finit par faire le tour
et l’on revient au même point. De la même façon, on peut peut-être se
déplacer infiniment dans notre bulle-univers sans jamais rencontrer de
limite. Comme un ballon qui gonfle ou se dégonfle, la bulle-univers peut
grandir ou rétrécir, tout en ayant toujours une taille finie, mais jamais de
limites.
Désormais, l’espace et le temps ne sont donc plus des notions
abstraites, mais des objets réels. Tant que, comme Kant, on continue de les
considérer comme des catégories de l’esprit humain, on les verra
divisibles à l'infini ce qui rend inconcevable l’existence d’un
atome indivisible (deuxième antinomie). A partir du moment où, comme
Einstein, nous pensons que nous vivons dans une sorte de structure
mathématique, notre espace-temps existe comme un objet réel ayant plusieurs
“qualités physiques”146 dont une forme, une
chronogéométrie, une résistance à la déformation, un nombre de dimensions et
peut-être aussi une unité minimale de distance et de durée. Dans ce cas, tout
serait composé d'éléments simples, indivisibles, comme les quantas, les
cordes ou les atomes de Démocrite. L'existence d'une telle borne est suggérée
par la mécanique quantique (la longueur et le temps de Plank : 10-35
mètre, 10-44 seconde) et par des développements théoriques récents
comme la gravité quantique à boucles147. Démocrite et Epicure
parlaient quand à eux “d'atomette temporelle”148
et expliquaient que le cercle n’existe pas, mais qu'il n’y a que
des polygones. Notons, au passage, que les atomes du XXème siècle ne
correspondent pas aux atomes de Démocrite, mais que leurs véritables
homologues seraient plutôt les cordes/branes ou d'autres éléments qui
mesurent exactement la distance minimale possible dans l'espace.
L’origine et l’évolution de la vie. L’idée
d’évolution des espèces est certainement très ancienne. Anaximandre
disait déjà que la vie est apparue dans l’eau et que les poissons
étaient nos ancêtres, tandis que Lucrèce enseignait le principe de la sélection
naturelle149. La description que j’ai proposée est basée sur
la version moderne de la théorie de Charles Darwin, revue par Richard
Dawkins, auquel je dois le concept génial de réplicateur150.
Depuis
l’antiquité, l’argumentation des anti-naturalistes se résume à
l’étonnement produit par l’ignorance des véritables causes des
choses. Aujourd’hui, la génétique et la biologie moléculaire nous ont
désormais dévoilé les composants et les mécanismes de la vie, ce qui a ruiné
l’idée que la matière vivante nécessiterait des principes totalement
différents de ceux qui régissent le reste du monde physique. Dans ces
conditions, le dernier argument de nos adversaires consiste à dénoncer
l’auto-agancement comme étant trop improbable pour s’être
réalisé. Ne connaissant pas le chemin par lequel l’évolution chimique
puis biologique est passée, les anti-darwiniens se livrent à des estimations
douteuses, dont l'aberrante petitesse illustre surtout notre ignorance des
véritables voies empruntées par la nature. Par exemple, si l’on vous
demandait quelle probabilité l’homme préhistorique a de fabriquer un
ordinateur, en ignorant les progrès possibles de la civilisation, vous
concluriez sûrement que produire ce type d’objet ne fait pas parti des
possibilités raisonnables de l’être humain ! C’est à ce genre de
raisonnements biaisés que se réduit l’argumentaire anti-darwinien.
Enfin, la métaphysique matérialiste a depuis longtemps mis un terme définitif
à ce débat en accordant en fait que la probabilité d’apparition de la
vie et de l’homme, tels que nous les connaissons, est infime.
L’erreur magistrale de nos adversaires est de ne toujours pas avoir
intégré le concept d'univers infini (ou de multi-univers super-infini), là où
tout ce qui est possible est réalisé une infinité de fois, même
l’extrêmement peu probable.
L’intelligence
et la conscience. Aujourd’hui, la sélection neuronale permet de
résoudre le mystère du fonctionnement de l’intelligence animale au
moins dans son principe151. Reste à solutionner le problème de la
conscience. Des multiples hypothèses tentant de cerner ce qui rend possible
une telle faculté, les propositions de Gerald Edelman m’apparaissent
les plus profondes152. Je suis fasciné par ses idées, et je
m’en suis fortement inspiré pour la description spéculative que je vous
ai proposée.
Avant le développement de telles théories, l’existence de certaines
molécules (alcool, somnifères, drogues, hallucinogènes, antidépresseurs...)
capables de perturber le fonctionnement de la conscience était déjà un
argument ancien pour suggérer que l’esprit repose sur des bases
matérielles. De même, l’expérience de l’éveil et du sommeil
montre à chacun de nous que sa conscience se met en marche et en veille comme
une machine. Aujourd’hui, notre capacité à suivre la formation des
pensées à l’aide de l’imagerie cérébrale associée à des modèles
mathématiques confirme que celle-ci se situe bien dans le cerveau153.
Cette conclusion est également soutenue par l’étude de patients
atteints de lésions dans diverses régions des hémisphères cérébraux et
affectés de troubles précis, dont parfois des perturbations qui touchent même
la capacité à former des sentiments154. Ainsi, un grand nombre
d’observations suggère que l’esprit est un processus reposant sur
des bases matérielles et fonctionnant selon des principes rationnels.
Le soi et le
fonctionnement de l’esprit. Dans les anciennes croyances égyptiennes, l’homme
décédé qui se réveillait dans le royaume des morts devait absolument réussir à
se rappeler de son nom pour survivre dans cet autre monde. S’il
oubliait qui il était, il devenait une âme vide et disparaissait alors à
jamais. Un raisonnement assez similaire m’invite à identifier le soi au
“sentiment” de soi. Avec cette définition, le terme
“je” est l’impression qui forme la toile de fond de la
conscience d’être conscient.
Le cas de l’amnésie montre que le soi n’est pas la somme des
événements vécus, mais bien une toute autre fonction dans le cerveau. En
effet, un accident provoquant une perte complète de ses souvenirs est
rarement suivi d’une amnésie d’identité. Dans la plupart des cas
où la mémoire des événements passés est devenue inaccessible,
l’individu sent malgré tout qui il est, et peut citer des traits de sa
personnalité, ce qui suggère que la mémoire du soi est une fonction en partie
indépendante, mettant en jeux des régions spécifiques du cerveau155.
Cette mémoire du soi n’est d’ailleurs certainement pas le coeur
du soi, mais plus probablement une construction secondaire établie à partir
du soi originel, ressenti dans la conscience156. Le soi profond
est d’abord la pure sensation de soi provenant de la conscience
d’être conscient et que l’on peut choisir d’identifier
comme étant le véritable soi ; mais si l’on trouve cette définition est
trop restrictive, on peut préférer le définir comme étant le couple :
sentiment de soi primitif + certains éléments autobiographiques, établissant
un sentiment de soi plus développé.
En plus de concentrer le soi dans le sentiment de soi, j’ai également
considéré que ce “sentiment” était le moteur de l’esprit,
une conception qui se place dans la lignée des observations de plusieurs
psychiatres et neurologues qui concluent qu’avoir un sens du soi est
essentiel à la formation de sentiments supérieurs et de souvenirs évolués157.
Dans le petit modèle du fonctionnement de l’esprit rapidement esquissé
pour les besoins de ma doctrine, le “sentiment” de soi est le
prisme à travers lequel les idées se constituent dans la conscience supérieure
d’Homo sapiens, celle fonctionnant grâce à ses capacités logiques et
sémantiques. Aussi, les particularités individuelles de ce
“sentiment” constitueraient les bases de chaque personnalité car
elles affecteraient constamment la formation des pensées pendant le
fonctionnement de la conscience, et transformeraient également, directement
ou indirectement, de nombreux processus inconscients. Grâce à ce
fonctionnement de l’esprit, l’essence d’abord figée de
l’individu, déterminée par la forme du sentiment d’exister, se
transforme, pendant le déroulement de la conscience, en une essence vivante
se manifestant à travers des désirs intimes. Plus l’esprit se
développe, moins le “sentiment” de soi est isolé des émotions
inconscientes ou semi-conscientes et en s’associant à elles, il les
fait passer dans la conscience supérieure, d’où la pertinence de baser
ma philosophie morale sur l’épanouissement de ce
“sentiment”.
Si tel est effectivement le fonctionnement de l’esprit, on doit
s’attendre à ce que la conscience régresse à un niveau quasiment animal
en cas de perturbation momentanée de ce “sentiment”. C’est
apparemment ce qui se produit chez les patients atteints de troubles
dissociatifs. Par exemple, un individu souffrant de dépersonnalisation voit
parfois se réduire transitoirement sa capacité à s’éprouver et à se
reconnaître. Pendant de tels moments, l’expressivité diminue sur son
visage, son attention se dissipe, il se voit comme un corps vide, sans âme ;
il cesse de former des sentiments évolués et des souvenirs précis, et ne
parvient plus à organiser intelligemment son existence. La théorie du soi
proposée ici est également compatible avec l’existence du trouble
dissociatif de l’identité158. Chez les patients touchés par
cette pathologie, il semblerait que des fractures récurrentes dans
l’unité de la conscience du soi, intervenues pendant l’enfance,
aient provoqué une réorganisation du soi en personnalités multiples qui
co-existent désormais en se manifestant alternativement. Si l’interprétation
des observations cliniques, qui suggère que d’un
“sentiment” de soi altéré puisse naître plusieurs individus
co-existant dans le même corps avec chacun leur propre caractère et une
mémoire indépendante, était un jour confirmée, elle constituerait un argument
fort en faveur des modèles qui font du sentiment de soi le moteur de
l’esprit structurant la formation des sentiments, des décisions et des
souvenirs. Ainsi, bien que notre compréhension du fonctionnement de
l’esprit soit encore rudimentaire, et empêche toute conclusion ferme,
plusieurs observations m’ont conforté dans l’idée de définir le
soi, au moins en première approximation, comme cette présence latente dans la
conscience, et elles m’incitent également à l’ériger comme la
structure à la base de la personnalité. Dans l’avenir, les progrès des
sciences permettront d’affiner cette hypothèse.
Stabilité, multiplicité et unicité du soi. Les modifications du
tempérament ou l’acquisition d’une maturité avec l’âge sont
parfois interprétées comme le signe d’une transformation du soi.
L’observation de telles évolutions n’est cependant pas suffisant
pour conclure à l’inexistence d’une essence stable dans
l’individu. En effet, la définition du triangle nous montre une essence
parfaitement claire, ce qui n’empêche pas ensuite le triangle
d’exister selon une infinité de modalités : le triangle peut être
quelconque, allongé, rectangle, isocèle, équilatéral... mais il reste
toujours un triangle avec des propriétés de triangle, bien différentes des
propriétés du rectangle ou du trapèze. Pareillement, au fils de la vie, le
soi peut très bien se rattacher à divers éléments (image secondaire du soi,
doctrine philosophique, amours, idéaux, autobiographie...), qui modifient son
aspect en fonction d'événements et de rencontres et l'amènent à se développer
dans telle ou telle direction, sans pour autant avoir nécessairement changé
dans son essence originelle. La rigidité des structures neuronales est une
raison de penser que, sauf cas exceptionnel, le coeur du soi demeure stable
après avoir été fixé très tôt dans l’enfance, mais même si je me
trompais sur ce point, je fais remarquer que la question de la stabilité du
soi n’est pas un enjeux critique pour ma philosophie qui invite à vivre
l’instant présent, et défend de toute façon déjà une définition
transversale du soi, existant à travers différents corps, à différentes
époques.
Toute définition du soi basée sur des sentiments, des souvenirs ou des
rapports formés par le corps présent s’appliquera nécessairement aussi
à d'innombrables corps, ailleurs dans l’espace et le temps. Mal à
l’aise avec cette conséquence inattendue, certains refusent
d’identifier des corps à la constitution neurologique identique comme
étant soi, et les rejettent comme des autres. Contre la multiplicité de
l’existence, on peut prétexter que le soi est associé à une
autobiographie linéaire, autrement dit, que la vie est la construction
d’un parcours existentiel singulier dans lequel d’autres
histoires n'interviennent pas.
Le multi-univers d’Everett peut-être utilisé, au moins comme expérience
de pensée, pour montrer les difficultés posées par une telle conception.
Admettons que l’univers actuel se fractionne à chaque instant pour
réaliser tous les destins possibles. Parfois, une histoire se scinde en deux
voies très différentes, ce qui pourrait éventuellement justifier
l’existence de personnalités différentes, mais dans l’immense
majorité des cas, des clones se créent dans des univers parallèles qui sont si
identiques qu’il n’est possible de les différencier que sur la
base de faits microscopiques, ou d'événements si minimes, qu’ils ne
jouent aucun rôle dans la vie. Le pli d’un cheveu, un verre posé sur
une table, la couleur d’une voiture qui passe au loin... milles détails
insignifiants séparent l’existence d’une infinité d’êtres
sinon en tout point identiques. Il n’y a aucun critère convaincant pour
différencier ces êtres qui ne formaient qu’un jusqu’à
l’instant précédent. Il serait absurde de leur donner à chacun une identité
propre. La seule façon de voir qui soit cohérente est d’identifier un
unique soi global, existant sous de multiples formes. Selon la définition que
l’on choisira du soi, notamment si l’on veut y inclure
l’apparence physique et des éléments autobiographiques, on limitera
l’étendue de son être, mais même dans ces cas, il restera toujours une
multiplicité infinie du soi.
En conséquence, si l’on prend au sérieux l’idée d’univers
(ou de multi-univers) éternel et infini, ou encore si l’on accepte
l’interprétation d’Everett, il faut admettre un soi à travers
l’espace (et les espaces), en plus du soi traversant le temps que vous
connaissez déjà. Il n’y a aucune raison de refuser à un corps
spatialement éloigné, l'identification déjà accordée aux corps séparés
temporellement. On pourrait même soutenir que l’identification spatiale
est plus convaincante par ce qu’on peut avoir beaucoup changer avec les
années, alors qu’à travers l’espace on est certain qu’il
existe quelque part un autre corps exprimant parfaitement son essence
actuelle. Ce qui vous fait être vous-même est votre sentiment
d’exister, et cette présence au monde étant la même ici ou ailleurs,
vous n’y faites pas la différence.
Cette compréhension doit amener à réinterpréter l’image de son
existence et l’étendre au delà des sens présents, non pour abandonner
l’impression d’effectuer un parcours existentiel singulier, mais
pour briser l’illusion de la finitude, et infinitiser ce parcours
existentiel en lui conférant une dimension cosmique. Certes, un élan si
glorieux est généralement étranger à la psychologie des êtres humains et les
sentiments de soi compatibles avec une telle vision du réel ne se rencontrent
que chez ceux qui n’ont pas été détruits après avoir compris qu’ils
avaient un coeur trop grand pour leur monde. Le cosmos matériel offre une
forme de salut, mais pour les sages seulement.
Le Déterminisme et la
Liberté
Pour qu’une liberté individuelle existe, si elle existe véritablement, il
faut que la Causalité psychologique de l’esprit lui appartienne
totalement, et que sa signification ne soit pas programmée par un ordre
extérieur. Au lieu de repousser la solution à ce problème en amont, dans un
au-delà de la nature, ma sensibilité scientifique et ma conviction que la
Raison est universelle m’ont invité à aller voir si la solution ne se
trouverait pas en aval, dans la complexité de l’ordre naturel. Je
reviens ici sur les mécanismes biologiques qui me laissent penser que la liberté
existe véritablement.
La confusion entre
l’indéterminisme et la liberté. Pour Epicure, l’incertitude dans le mouvement des
atomes n’est absolument pas une violation des lois de la nature, mais
seulement l’existence au sein de la matière “d’une autre
cause de mouvement que les chocs et la pesanteur qui produit une
légère déviation des atomes, dans des lieux et des temps indéterminés”159.
Dans la tradition épicurienne, une confusion semble cependant avoir existé
entre ce mouvement aléatoire des atomes et le libre-arbitre. En fait, le
hasard dans les atomes est une forme de liberté passive qui a certes une
implication décisive pour la question du destin, mais qui ne change rien au
problème de la liberté humaine. Que l’homme soit formé d’atomes
au mouvement déterminés ou indéterminés, l’unicité de chaque esprit est
toujours le fruit d’une forme de hasard. Un hasard de rencontre, celui
de la nécessité aveugle qui créé les essences humaines à partir
d’atomes dirigés par des lois parfaitement mécaniques, ou désormais ces
mêmes essences produites par des atomes libérés par une incertitude
fondamentale. Dans les deux cas, les réplicateurs permettent
d’organiser les corps vivants, de créer notre cerveau et de donner
naissance au processus de la conscience. Comme l’âme matérielle de
chaque esprit existe indépendamment de l’existence ou non de
l’indéterminisme atomique, qu’un hasard soit présent ou non dans
les atomes ne change rien à la liberté des décisions prises par la
conscience.
Les objets libres et les objets prédéterminés. Les instincts de tous
les êtres vivants sont programmés par leurs gènes, et leur mémoire est
entièrement définie par leur environnement. Pourtant, même des clones élevés
dans un milieu identique possèdent une singularité individuelle160.
De nombreux processus biologiques intrinsèques à la vie (variations
épigénétiques, méthylation de l’ADN, mutations somatiques, éléments
transposables...) ainsi que les principes d’organisation des tissus
(amplification clonale, sélection neuronale) garantissent une variabilité
individuelle inéluctable, qui oblige à considérer tout être vivant comme une
singularité unique. Dans les êtres vivants, tous les atomes ne véhiculent pas
une signification pré-déterminée. Certaines configurations d’atomes
transportent des informations génétiques ou socio-environnementales, mais un
grand nombre de configurations atomiques ne portent pas ce genre de
contraintes et évoluent librement. Ainsi, même si les instincts et les
souvenirs sont essentiellement le produit des gènes et de
l’environnement, encore que cela ne soit même pas totalement vrai dans
le détail à cause de la sélection neuronale, aucune structure externe ne
contient préalablement l’information pour pré-déterminer à l’avance
la forme définitive des structures les plus sophistiquées du cerveau, comme
le sentiment de soi. Même si un tel sentiment s’organise indirectement
à partir de diverses conditions de possibilité (les sensations venant du
corps et d’autres facteurs psychologiques), étant donné la complexité
supposée d’une telle structure organisée par sélection neuronale, le
plus vraisemblable est que les particularités de celle-ci émergent sous
l’effet de la variabilité intrinsèque de l’individu. Une fois
fixé, le sentiment de soi posséderait donc des propriétés libres qui
n’ont de signification qu’en lui-même. Même s’il est
entièrement constitué par un support de nature matérielle, avant sa
formation, les éléments qui allaient le constituer ne contenaient pas assez
d’information pour le pré-programmer. Le support matériel offre
seulement les conditions de possibilité pour permettre aléatoirement son
apparition. Ce n’est que lorsque l’incertitude due aux agitations
atomiques, moléculaires, neuronales... se réduit, que des particularités sont
fixées au hasard, et qu’apparaît une essence unique avec des propriétés
libres.
Tous les objets de la nature ont des propriétés, mais tous n’ont pas
des propriétés libres. Les propriétés des choses libres sont différentes des
propriétés d’une machine qui doit ce qu’elle est aux désirs
d’un inventeur. Les propriétés de la machine n’ont pas leur
signification en elles-mêmes, mais se comprennent d’abord comme une
conséquence de l’essence de l’inventeur. Pour bien voir la
différence entre propriétés libres et propriétés contraintes, il faut
distinguer deux types d'agencements atomiques : les agencements qui ont été
déterminés par une autre structure (les produits des réplicateurs, la mémoire
du passé) et ceux apparus spontanément à partir d’atomes désorganisés
qui virevoltaient aléatoirement sans véhiculer de signification particulière
(le réplicateur originel, les particularités du sentiment de soi). Les
configurations d’atomes qui sont entièrement déterminées à être ce
qu’elles sont par une autre configuration n’ont pas
d’existence singulière. Elles sont en fait une partie d’une
structure plus grande qui est la véritable entité à considérer. A
l’inverse, les structures apparues spontanément à partir d’atomes
désorganisés sont dites libres. Seules les structures apparues sans avoir été
prédéterminées dans ce qu’elles sont par une structure extérieure et
émergeant seulement par une rencontre entre atomes désordonnés ont des
propriétés libres qui leur appartiennent totalement.
On objectera sûrement que les rapports qui me composent restent déterminés
par le mouvement des atomes. Certes, j’existais déjà potentiellement
dans le passé de cet univers, à travers les atomes éparpillés qui allaient un
jour me matérialiser, mais pour voir une signification dans ce désordre il
faut retourner le film à l’envers, et me voir moi d’abord
aujourd’hui pour trouver un sens à cet ancien éparpillement.
C’est finalement plus moi qui donne une signification à ces atomes que
l’inverse. Ce que je suis n’appartient pas à un élément défini de
l’univers, mais mon essence existe en puissance dans l’univers
tout entier. Du point de vue infini, la matière s’apparente à une
substance neutre qui contient toutes les essences éternelles qui se matérialisent,
s'annihilent et se rematérialisent sans cesse.
La vision issue du panthéisme cosmique est un élément de compréhension
permettant d’éviter le dégoût généralisé envers le matérialisme,
principalement provoqué par l’idée d’une succession de chocs
mécaniques entre particules matérielles, provenant de l’extérieur du
corps, et qui pénétreraient jusque dans nos cerveaux pour contrôler nos
émotions et nous commander. Ce schéma caricaturale, dénoncé non sans raison
par nos adversaires, consiste à mettre les émotions et les chocs entre
particules sur un même plan. Cette image a le grave défaut de ne pas nous
conduire vers un modèle intelligible du fonctionnement de l’esprit, et
surtout cette vision simpliste commet l’erreur magistrale
d’omettre le concept essentiel d’âme matérielle, cher aux
inventeurs du matérialisme10. En effet, pour nous, l’esprit
n’est pas continuellement agité pas des mouvements extérieurs. Ce que
je suis existe grâce à une configuration matérielle particulière dont la
stabilité est garantie à la fois par la longue durée de vie des neurones et
par la pérennité des connexions validées. La structure qui me définit,
autrement dit mon essence, n’est pas systématiquement altérée par des
chocs, ou des événements mais seulement placée dans diverses conditions
d’existence par le monde extérieur. Une fois le sentiment de soi établi
dans le cerveau, pendant l’enfance, ses particularités individuelles
sont donc immunisées contre la Causalité mécanique issue du mouvement des
atomes, car sa spécificité réside dans les rapports qui le constituent et qui
demeurent fixés dans la mémoire neuronale. Il est vrai que lorsque certains
atomes constitutifs de mon âme matérielle seront déplacés, je disparaîtrai
ici. Il est possible de me détruire, mais voyez qu’il n’est pas
possible de me dénaturer dans ce que je suis. Une essence est toujours
elle-même avec ses propriétés internes. Remarquez le parallèle avec l'éthique
du sage. La matérialisation d’une essence peut momentanément
disparaître, mais elle ne peut pas être violée ou changée dans ce
qu’elle est de plus profonde. Elle a quelque chose
d’indestructible.
Devenir libre en acte. Reconnaître l’existence d’une
singularité unique dans l’individu garantie par le matérialisme
biologique constitue la première étape du fonctionnement d’une liberté
individuelle. Ensuite, pour que l’individu devienne libre, il faut
qu’un mécanisme rende possible le passage en acte de la singularité
unique contenue en lui. Sans un tel mécanisme, ses propriétés libres
resteraient figées, comme c’est le cas dans la plupart des objets
possédant des propriétés libres. A ce jour, l’esprit humain est la
seule entité connue véritablement capable de transformer sa singularité
unique en causes libres qui veulent consciemment se graver dans la réalité.
Dans le modèle de l’esprit préalablement décrit, les particularités du
sentiment de soi se mêlent aux émotions, calculs rationnels et inclinaisons
naturelles, au cours de la conscience, et les transforment en désirs intimes.
Les particularités individuelles du sentiment d’exister sont ainsi à
l’origine de désirs libres, faisant vivre l’essence de
l’individu. Au contraire des instincts définis par les gènes, les
désirs intimes sont des causes libres, car ils proviennent, pour la majeure
part, de la seule nécessité du soi, et sont cette liberté dont l’homme
éprouve la présence dans sa conscience. L’unicité contenue dans le
sentiment de soi étant apparue par hasard, l’esprit n’a pas été
programmé par une Causalité psychologique externe, comme un robot, mais son
sentiment d’exister est la source définitive de sa Causalité
psychologique intime.
Si l’on veut se former une image du fonctionnement de la liberté
humaine, qui utilise le déterminisme mécaniste, on pourrait comparer le
fonctionnement de l’esprit à celui d’un instrument de musique.
Tout son est une vibration provenant de l’entrechoquement entre des
molécules d’air. Lorsque ces molécules pénètrent dans une flûte, la
forme de l’instrument leur impose un mode de vibration résultant en une
sonorité particulière. Bien qu’une flûte puisse jouer une multitude de
notes, le son d’une flûte conserve sa particularité, bien différente de
celle du piano ou du violon. La flûte n’a, certes, pas le pouvoir de
choisir la partition qui sera jouée. Sa “liberté” réside
seulement dans les rapports qui la composent et qui se manifestent par la
sonorité particulière qu’elle est capable de conférer à
l’ensemble des notes qui la traversent. D’une manière assez
similaire, l’esprit vit des événements déterminés par des causes
historiques, et sa liberté s’exprime dans la manière unique dont le
sentiment de soi fait éprouver et réagir aux événements qui arrivent.
Pour les
besoins de cette analogie, nous avons considéré qu’une flûte était
“libre” d’imposer sa sonorité particulière au souffle
d’air qui la traverse, toutefois cette comparaison musicale présente
plusieurs limites. Contrairement à l’esprit, la flûte est un objet
prédessiné par un créateur, et surtout elle n’a pas son propre mécanisme
d’action. Une flûte étant un objet inerte, l’existence de la
flûte n’implique pas sa liberté en acte. Au contraire, grâce à ses sens
et à sa mémoire conceptuelle, le cerveau humain conscient construit en
permanence des représentations significatives qui s’introduisent dans
l’instrument-esprit afin de rendre cet “instrument” vivant
et capable d’exercer sa liberté constitutivement. Une autre limite de
cette analogie vient du fait que dans nos cerveaux formés de réseaux neuronaux
échangeant continuellement des signaux électriques, la Causalité
psychologique ne ressemble pas à une Causalité mécanique aveugle mais plutôt
à une Causalité significative entre les propriétés de cartes neuronales qui
s’influencent mutuellement par leurs échanges continuels. Au niveau
physique, la liberté de l’individu se manifeste durant la conscience,
lorsque les signaux électriques déterminées par les rapports contenus dans
les cartes du sentiment de soi transmettent leur emprunte à d’autres
cartes. Le degré de liberté est un rapport de force dynamique entre les
cartes associées au sentiment de soi et les autres cartes sous
l’influence d’éléments extérieurs qui limitent ou contraignent
l’influence du soi. Voyez donc bien pourquoi l’amour de soi
renforce et trahit un degré supérieur de liberté. Dans sa version maximale,
cet état psychologique correspond à la situation où les cartes du sentiment
de soi dominent complètement leur entourage, et où l’individu se sent
sincèrement tout-puissant.
La Causalité démocritéenne et la Causalité théologique. L’erreur
qui empêche généralement la compréhension du fonctionnement de la liberté
provient d’une conception erronée de la Causalité. Les théologiens, et
nombre de penseurs marqués par Marx ou Freud, partagent l’erreur
commune de vouloir systématiquement expliquer tout l’humain en
transportant la signification humaine dans des structures en amont. Loin de
nier que des structures externes soient des conditions de possibilité
indispensables à mon existence (gènes, langage, société...), étant donné que
dans le cosmos matériel, il y a une échelle dans l’organisation de
chaque valeur, il faut aussi reconnaître une limite au sens véhiculable par
la Causalité. Lors de la genèse d’un individu, un passage entre un
monde physico-biologique et l’ordre humain a lieu, et cette transition
produit une irréductibilité du sens à l’échelle humaine. C’est
donc abuser de la recherche des causes que de vouloir toujours trouver une
explication significative aux caractères humains. Vouloir systématiquement
rendre compte de l’essence des choses par une raison supérieure,
c’est là l’erreur fondamentale des théologiens et de tous ceux
qui partagent leur façon erronée de penser la réalité.
Durant des millénaires, des générations de théologiens ont recherché une
raison au nombre de planètes dans le système solaire, alors qu’il
n’y a pas de raison. Démocrite voyait que l’univers est soumis au
hasard (de sens) et à la nécessité (mécaniste). Tout a une cause physique,
mais il n’y a pas de raison supérieure au nombre de planètes dans le
système solaire. Il pourrait très bien y en avoir plus ou moins. Peut-être
certains paramètres sont-ils favorables à l’existence d’une vie
évoluée, comme par exemple la présence d’une planète géante pour
attirer l’excès de météorites, mais l’essentiel reste le fruit du
hasard, ainsi que l’illustre aujourd’hui la détection
d’autres systèmes planétaires. La Causalité physique engendre des
objets aléatoirement et les propriétés des choses sont parfois constitutives
des choses et ne sont pas à aller chercher dans une quelconque volonté
externe. Dans bien des cas, les objets n’ont pas de raison
d’être, et leur sens n’existe qu’en eux-mêmes.
La conception théologique de la Causalité contient l’idée implicite que
le déterminisme transporte le sens des choses. Cette erreur conduit soit à un
fatalisme anti-humaniste qui nie la liberté, soit elle suscite une révolte
contre l’universalité de la Causalité pour tenter maladroitement de
sauver le libre-arbitre. Au contraire, le déterminisme démocritéen ne
transportant pas de sens, cette Causalité physique ne fixe pas la
signification de ce qu’elle touche, et donc les valeurs des objets
émergent spontanément comme des propriétés internes des choses. C’est
ainsi que Lucrèce comparait l’assemblage des atomes en corps physiques
à l’alphabet formant tous les mots, pour nous faire remarquer que
chaque mot, bien que seulement composé de lettres, possède “un sens
et une harmonie distincte”161 ; cette même idée que
Spinoza rappelait lorsqu’il prévenait que l’étude de la
succession des causes ne permet pas d’atteindre
“l’essence intime des choses”162.
Une fois que la Causalité démocritéenne a été intégré dans sa façon de voir
le monde, on cesse de transformer les conditions de possibilités nécessaires
en de la prédestination ou du prophétisme, et il n’y a désormais plus
d’incompatibilité entre une Causalité physique omniprésente et
l’existence de propriétés singulières dans les êtres finis, formant le
socle d’une liberté individuelle qui se déploie grâce aux capacités du
cerveau humain.
La liberté transcendante. Certains
objecteront que la conception de la liberté défendue ici n’est pas une
véritable liberté, mais seulement l’indépendance du sujet, car
l’individu n’a pas choisi qui il est. Il n’a pas un pouvoir
absolu de se déterminer soi-même. J’accorde que celui qui essaie de se
changer soi-même, ne peut le faire qu’à partir de ce qu’il est
déjà. Au mieux, il développera sa conscience d’être conscient, mais il
ne sortira pas de lui-même. Pour faire apparaître une liberté encore plus
grande encore, certains ont été tentés d’imaginer une force
transcendante que jamais rien n’aurait déterminé, et qui interviendrait
pour créer un état encore plus libre. Ainsi, Kant (à la suite de sa troisième
antinomie123) prétendait fonder la liberté en invoquant une cause
incausée provenant d’au-delà de l’espace et du temps.
Normalement, je devrais immédiatement rejeter une telle élucubration au nom
de l’universalité du principe de Raison et m’interdire de la
discuter, sans quoi tout discours et toute critique que l’on peut en
faire perd sa légitimité, mais pour discréditer la séduction qu’a
opérée cette chimère, je vais quand même l’examiner très brièvement, bien
que cela soit illégitime.
Essayons donc d’imaginer, au-delà de la nature, une cause incausée
qu’absolument rien n’aurait déterminé et qui pénétrerait jusque
dans mon esprit pour me rendre libre. Si cette cause est une liberté absolue,
que jamais rien n’a déterminé en aucune manière, pas même ses
propriétés internes, elle serait donc un indéterminisme absolu. Cette liberté
s’apparente donc à du hasard total. Pour autant que je sois parvenu à
m’imaginer une cause incausée transcendant la nature, ce que j’ai
pu entrevoir dans cette absurdité, c’est qu’elle
n’introduirait finalement qu’une forme de hasard dans le monde
physique, comme le fait déjà le mouvement aléatoire des atomes imaginés par
Epicure et décrits par la physique quantique, et qui ne changent
d’ailleurs rien à cette question. Je ne vois donc pas en quoi cette
cause incausée apporterait une plus grande liberté à l’individu. Voyez
donc que la dignité de l’être humain ne gagne rien à fuir le monde
matériel pour aller se réfugier dans de pareilles inepties. Au contraire,
nous nous perdons à sacrifier notre Raison pour croire en des fables aussi
inintelligibles. Comme l’essentiel des autres idées défendues dans cet
essai, mes conceptions n’ont rien à envier à celles des spiritualistes,
des mystiques et des adversaires du matérialisme en général. La plus grande
liberté imaginable est celle dont je viens d’esquisser le
fonctionnement sur des bases strictement rationnelles, avec des concepts
empruntés aux sciences contemporaines.
La morale et la liberté. Certains objecteront que, malgré tout, la
dignité de l’être humain est affectée, car sans liberté transcendante,
nous ne devrions pas avoir plus d’admiration pour un génie que pour un
ignorant, qui n’est pas plus responsable de qui il est. D’après
eux, il n’y aurait pas plus de raison d’en vouloir à un criminel
qu’à un ouragan. Remarquons déjà que même si cette équivalence était
vraie, cela n'enlèverait rien au fait qu’il faudrait punir et isoler
les criminels par le seul motif de l’intérêt public. Même si ma vision
naturaliste m’invite effectivement à condamner les excès puritains des
morales théologiques, je pense toutefois qu’il existe une différence
fondamentale entre un être humain abjecte et une catastrophe naturelle. Un
ouragan ou un virus mortel exprime son être par sa puissance naturelle, et le
mal qu’il produit n’est pas un mal en soi mais seulement une
rencontre fortuite et malheureuse avec l’ordre humain. En revanche,
l’esprit dont le sentiment de soi suscite sans cesse une haine profonde
contre lui-même, c’est-à-dire contre sa sensation d’exister, est
un être vicieux, indépendamment de son histoire et des rapports ponctuels
qu’ils entretiendra ensuite avec tel ou tel ordre extérieur. Bien que
la conduite de tout individu dépende grandement du contexte socio-historique
dans lequel il est né et évolue, la théorie de la liberté exposée ici dit que
nos actes et nos sentiments manifestent, au moins en partie, notre liberté
intérieure, car le sentiment de soi participe activement à la formation de nos
choix. Elle prédit donc que même si l’on vous faisait naître et grandir
dans un contexte socio-historique absolument identique à celui d’un
héros ou d’un tyran, vous n’auriez certainement pas réalisé les
mêmes bienfaits/méfaits que lui. Par conséquent, cette conception suggère
qu’un sentiment d’exister dissolu doit animer l’âme
d’un bon nombre de tyrans, de prêtres et de criminels. Ce vice profond
dans leur nature serait la source de leur surprenante volonté de se venger du
réel, qui se manifeste par ce plaisir gratuit de martyriser un inconnu ou de
se faire souffrir soi-même. Ainsi, l’aversion que l’on peut
parfois ressentir vis-à-vis de certains individus n’est peut-être pas
toujours injustifiée. La contrepartie est aussi vraie, et l’admiration
que suscite certains génies tient à quelque chose qui dépasse les seules
circonstances ayant contribuées à leur grandeur. Nous sentons qu’elle
provient viscéralement de leur liberté, c’est-à-dire de leur essence
profonde et singulière. En conclusion, vous pouvez constater qu’après
avoir été enrichie par une analyse psychologique, la liberté matérialiste
obtient bien tout d’une authentique liberté, avec toutes ses
conséquences morales pour la dignité humaine.
Ayant satisfaisait à ma cause, je termine ce commentaire en précisant
certaines nuances qu’il faut absolument apporter à cette vision des
choses.
Le fond de la conscience donne naissance à des raisons intimes qui se
développent grâce au concourt de l’intellect et de l’expérience
acquise, par conséquent la forme finale que prennent ces désirs intimes
dépend aussi en grande partie des conditions offertes par nombres
d’autres facultés du cerveau, et par diverses influences présentes dans
les couches externes de sa psychologie. Ainsi, bien que l’esprit soit
effectivement doté d’une liberté au fond de soi, dans la vie réelle,
cette liberté ne résume pas à elle seule toutes les raisons qui déterminent
nos sentiments, nos choix et nos actes. En conséquence, même si il est légitime
de retenir contre un individu sa mauvaise volonté et son incapacité à vouloir
des efforts intellectuels sincères, il nous faut également penser qu’un
grand nombre d’individus égarés ici, auraient pu évoluer différemment
si ils avaient eu la chance de vivre dans un autre contexte, d’où la
volonté du sage de bâtir des conditions favorables à l’épanouissement
de l’existence. Ainsi, sans renier l’idée de liberté, nos
jugements moraux doivent être modérés par la considération de circonstances
atténuantes. Bien qu’il soit erroné d’invoquer systématiquement
l’environnement pour supprimer la légitimité de tout jugement moral,
l’environnement doit être constamment utilisé pour affiner de tels
jugements. Enfin, dans certains cas particuliers, le contexte peut évidemment
être tenu comme seul responsable, par exemple, lorsqu’un individu
souffrant d’un dysfonctionnement cérébral n’a désormais plus du
tout la capacité d’exercer sa liberté, c’est-à-dire
d’exprimer des choix qui viennent de son cœur. Puisqu’il ne
sait plus ce qu’il fait, c’est seulement l’ordre aveugle de
la nature qui s’est abattu sur ses victimes.
En plus de ces précisions importantes, une mise en garde contre les
éventuelles utilisations abusives du modèle psychologique développé dans cet
essai me semble nécessaire. Bien que j’ai la conviction que ma façon de
voir soit souvent pertinente, j’invite à garder à l’esprit que
tout modèle théorique reposant sur des catégories empiriques ne constitue
qu’une approximation, et a donc, au mieux, seulement un domaine de
validité limité. Cette réserve s’applique à toute théorie. Aucune idée
de cet essai ne fait exception. Par conséquent, si le cadre conceptuel que je
vous ai proposé a eu le mérite de décrire la force qui sait faire triompher
de l’existence (le désir-puissance incarné par cet être idéalisé appelé
“homme libéré”) et que mes idées vous ont également permis de
comprendre la clef du fonctionnement d’une authentique liberté dans le
cosmos matériel, il n’est pas du tout dit que ce modèle psychologique
sera pertinent pour penser d’autres questions. Dans certains cas, il
faudra le compléter par d’autres concepts encore à inventer, ou affiner
les catégories déjà présentes. Par exemple, dans le cas d’un individu
concret, le sentiment de soi est évidemment quelque chose de beaucoup plus
subtil à apprécier que ce que laisse entrevoir le réductionnisme binaire
(fort/faible) auquel je me suis livré pour des raisons de simplicité. Comme
toutes mes autres spéculations, mes explications restent au mieux
d’affreuses simplifications par rapport à l’extraordinaire
complexité du réel, qu’il serait pourtant indispensable de pouvoir
prendre en compte, mais que nous ne pouvons qu’approcher.
Psychologie et société. Plus les particularités dérivées du sentiment
de soi forment des désirs intimes puissants, plus ceux-ci pèsent sur les
actes, puis se gravent dans le monde, et plus l’individu sera dit
libre. J’ai donc défini la liberté comme la capacité de
l’individu à former puis à imposer les désirs associés au sentiment de
soi sur le monde. Le degré initial de liberté se joue donc dans le rapport
dynamique entre les cartes du sentiment de soi et les autres cartes
neuronales. La liberté dépend d’abord de la puissance intérieure du
désir né au fond de la conscience, puis ensuite de diverses contraintes
psychologiques, et enfin de la résistance du monde extérieur.
Muni de cette
définition de la liberté, il n’y a pas de contradiction à soutenir que
certaines causes extérieures puissent favoriser la liberté. Ces causes
extérieures n’agissent pas sur le premier temps de la liberté, mais
seulement sur les étapes ultérieures en détruisant des barrières
psychologiques ou des obstacles physiques qui freinaient le plein
développement du désir, et sa capacité à s’affirmer puis à triompher
sur le monde.
La philosophie de l’homme libéré se veut un de ces outils au service de
la liberté. Elle utilise des concepts freudiens pour expliquer que le désir
non réalisé continue d’exister selon deux grands types
d’orientation : soit sublimé dans des idéaux ou des rêves qui le font
renaître et grandir sous une forme magnifiée, soit refoulé dans un
inconscient qui enfle et déborde de ressentiments. Or, à l’évidence, la
première orientation favorise la liberté, tandis que la seconde prépare son
extinction. Je crois que prendre conscience de sa condition et analyser son
état est une chance unique de mettre de l’ordre dans ses passions et de
vivre mieux.
De même qu’une vraie philosophie aide au développement de soi, les
normes sociales peuvent aussi avoir une influence bénéfique ou néfaste sur la
liberté des individus, selon qu’elles encouragent la réflexion
individuelle, l’épanouissement de l’être singulier et la vie héroïque
ou qu’elles légitiment les doctrines et codes moraux issus des âmes
faibles qui entravent le plein développement de l’individu libre. Comme
l’avait vu Friedrich Nietzsche, des deux types d’orientation du
Désir ont découlé deux grandes formes de morale, de religiosité et de façon
d’aimer : celle des esprits forts défendue dans cet essai, et celle des
faibles qui dominent encore les normes sociales ici, malgré le combat des
lumières, mais qu’une société plus avancée moralement pourrait
fortement réduire, voire éliminer complètement de ses mœurs, de ses
valeurs, et des normes de sa pensée. Il est clair qu’en l’état
actuel, accepter la transfiguration de l’existence à laquelle
j’invite nécessiterait un bouleversement si fondamental des consciences
que, dans sa version maximale, cette révolution n’est qu’un
idéal, pour un jour, quelque part, une autre civilisation.
Les liens entre
Démocrite, Epicure, Spinoza et
Einstein
Parler d’un courant ultra-rationaliste hyper-humaniste est une manière
de rendre compte de la proximité entre ces quatre penseurs, sans nier
l’originalité, ni les particularités propres à chacun, qui ont été,
pour moi, une intarissable source pour affiner mes pensées. Me réclamer
d’un courant commun, c’est revendiquer ce qui nous uni, sans me
sentir obliger d’assumer les erreurs et faiblesses ponctuelles de
n’importe quel représentant de ma tradition philosophique. En me
positionnant de la sorte, j’affirme n’avoir été le disciple de
personne, et je veux bien envisager que même mes quatre penseurs de
prédilection n'auraient peut-être pas adhéré à certains prolongements que je
propose à nombre de leurs idées. La discussion détaillée de nos points
communs et de nos différences, à mon avis souvent réductible à des nuances
après analyse, mériterait à elle seule une étude approfondie qui sort du
cadre de cet essai ; toutefois cette discussion serait finalement très
difficile à conduire étant donné que la compréhension de leur véritable
position est souvent limitée par le fait que nous ne possédons que quelques
fragments de leurs textes, ou que leurs différents écrits ne dessinent pas
toujours une doctrine parfaitement cohérente, peut-être parce que leurs
idées, ou la manière dont ils les ont défendues, a un peu évolué avec les
circonstances. Aussi, je remarque qu’il n’y a généralement pas de
consensus sur l’interprétation de leur véritable position. Par
prudence, et pour éviter de m’embourber dans ces problèmes,
j’assume seul les propos de cet essai et je me contente de la formule
vague de courant pour définir mes maîtres, afin de ne pas avoir à trancher
dans le détail. Selon l’idée que vous vous faites de tel ou tel point
de leur pensée, vous les jugerez parfois plus ou moins proches entre eux et
avec moi. Je me suis contenté de relever nos points de rencontres les plus
forts, cette formulation de ma doctrine ayant l’avantage
d’illustrer sa cohérence, de renforcer sa lisibilité extérieure, tout
en accroîssant l’intérêt et la porté du texte, et enfin elle incitera
certains à prendre au sérieux mes thèses dont au moins une version proche est
également défendue par ces penseurs majeurs.
Après ces réserves, qu’il me semblait indispensable d’avoir
exprimé, je voudrais brièvement raconter comment m’est venu la
conviction d’une forte proximité entre moi et ces quatre génies. En
fait, dès les premières lectures de leurs écrits respectifs, j’ai à
chaque fois eu l’impression foudroyante de retrouver mes idées dans
l’écrasante majorité de leurs pensées, une sensation très rare que je n’ai
rencontré presque nulle par ailleurs. Par la suite, ce sentiment d’une
sorte d’unité entre moi et chacun d’eux s’est vue
objectivement confortée, lorsque j’ai eu l'extraordinaire surprise de
trouver progressivement dans leurs textes des avis explicites plutôt
positifs, voire parfois très positifs, les rapprochant entre eux. Dans de
tels moments, j’ai éprouvé le sentiment de vivre des instants
extraordinaires, fasciné d’avoir découvert un trésor caché qui
contient, enfoui, toute ma vérité. Aussi, j’ai fini par me convaincre
que j’avais correctement perçu les liens unissant un courant
millénaire, au point d’utiliser cette impression de fond comme décor
pour présenter ma doctrine philosophique. Ce sentiment restant de toute façon
subjectif, afin de conclure, je vous propose ci-dessous, la retranscription
des avis qu’ils ont exprimé sur eux, accompagnés de brefs commentaires.
Ainsi, au cas où vous douteriez de l’existence de réels liens les
rapprochant, ces remarques explicites doivent participer à contraindre les
diverses interprétations possibles, en montrant au minimum qu’il
n’était pas absurde de les avoir présentés ensemble.
Epicure sur Démocrite : Diogène Laërce rapporte “qu’Epicure
s’adonna à la philosophie après avoir lu les livres de Démocrite”163.
Plutarque nous dit qu’“Epicure lui-même se proclama longtemps
démocritéen, ainsi que d’autres le disent et même Léontéus, l’un
des plus sublimes disciples d’Epicure, en une lettre qu’il
écrivit à Lycophron disant qu’Epicure honorait Démocrite, parce
qu’il avait le premier atteint, un peu de loin, la droite et saine
intelligence de la vérité, et que généralement tout le traité des choses
naturelles s'appelait démocritéen, parce que Démocrite le premier était tombé
sur les principes, et avait rencontré les fondements de la nature. Et
Métrodore, dit ouvertement de la philosophie : “si Démocrite
n’avait pas ouvert et montré le chemin, Epicure ne serait jamais
parvenu à la sagesse””164.
Les fragments de l’ouvrage majeur d’Epicure “De la
Nature”, retrouvés à Herculanum, nous font voir qu’il construit
explicitement sa pensée à partir de Démocrite qu’il évoque très
fréquemment pour le compléter et corriger ce qu’il considère comme des
erreurs ou des insuffisances. A examiner leurs différences, il semble
qu’Epicure s’oppose en fait bien plus à la lecture relativiste
que Protagoras39, Nausiphanes, et les sceptiques ont fait de
Démocrite qu’à Démocrite lui-même. La plupart des érudits qui ont
étudié et comparé les textes de Démocrite et d’Epicure remarque que
leurs physiques, mais également que leurs éthiques partagent une forte
proximité, ce qui amène souvent à conclure que Démocrite est la source
principale de la morale d’Epicure165. Après avoir rassemblé
un nombre considérable de textes anciens qui nous apprennent que les
stoïciens ont inventé des mensonges pour discréditer Epicure (dont il se
plaignait déjà dans la lettre à Ménécée, et qui sont confirmés par Sénèque et
Diogène Laërce), Pierre Gassendi concluait au XVIIème siècle que Démocrite
était tenu en estime dans l’école épicurienne166, même
s’il était critiqué sur de nombreux points, comme le démontre
effectivement très bien le poème de Lucrèce. Depuis cette époque, de nouveaux
fragments ont été découverts et sont venus conforter cette conclusion. Le
disciple d’Epicure, Philodème de Gadara, cite Démocrite et prend soin
de l’introduire en nous annonçant que “Démocrite n’est
pas seulement l’auteur qui connaît le mieux la nature parmi les
anciens, mais sa curiosité n’a rien à envier à celle des enquêteurs”167
et nous dit que la position d’Epicure vis-à-vis de Démocrite était de
lui “pardonner ses erreurs à travers ses critiques”168.
Le disciple d’Epicure, Diogène d’Oenoanda, nous explique que
Démocrite a le premier découvert la réelle nature des choses, mais lui
reproche de “s’être trompé d’une façon indigne de lui”169
lorsqu’il s’est mis à douter de la vérité des sens.
Spinoza sur Démocrite et Epicure : En 1674, un des contemporains de
Spinoza s’étonne que celui-ci puisse nier l’existence des
fantômes alors même que les “grands philosophes” Platon et
Aristote y croyaient. Reconnaissant lui-même son appartenance à un courant
millénaire, Spinoza lui répondit : “L'autorité de Platon,
d'Aristote, etc... n'a pas grand poids pour moi : j'aurais été surpris si
vous aviez allégué Épicure, Démocrite, Lucrèce ou quelqu'un des atomistes ou
partisans des atomes. Rien d'étonnant à ce que des hommes qui ont cru aux
qualités occultes, aux espèces intentionnelles, aux formes substantielles et
mille autres fadaises, aient imaginé des spectres et des esprits et accordé
créance aux vieilles femmes pour affaiblir l'autorité de Démocrite. Ils
enviaient tant son bon renom qu'ils ont brûlé tous les livres si
glorieusement publiés par lui.”170 A son époque, les contemporains
de Spinoza l’accusèrent de vouloir faire renaître une forme
d’épicurisme, et jusqu’au début du XVIIIème siècle les premiers
philosophes des lumières furent parfois appelés les “Epicurei-Spinosisti”171.
Plusieurs études spécialisées reconnaissent aujourd’hui la proximité du
spinozisme et de l’épicurisme172. En résumé, au
niveau physique, Spinoza et Epicure combattent la conception théologique du
monde. Ils partagent l’idée que tout est déterminé par les lois neutres
de la physique que rien ne saurait jamais interrompre173. Ils
croient en l’autosuffisance de la nature et en l’inhérence du
mouvement à la matière, contre la cause première et autres arguments
créationnistes d’Aristote et des stoïciens174. Au niveau
moral, ils font du plaisir-désir le concept central de leurs éthiques175
et, en humanistes, glorifient l’individu en tant que chose singulière,
au lieu de le dissoudre dans le cosmos ou dans l’état176, ce
qui les oppose là encore aux stoïciens, même si comme ces derniers, ils trouvent
un apaisement dans la conscience de la nécessité, mais cette position
n’a rien à voir avec le fatalisme177. Au niveau politique,
ils sont hostiles aux rois et aux grands conquérants178, car ils
souhaitent un état qui favorise la paix, la tolérance et
l’épanouissement de l’individu179. Enfin, ils voient
les lois non comme des dogmes absolus et indiscutables, mais comme des
contrats passés entre les hommes pour ne pas se nuire, et donc
universalisables à tout le genre humain180.
Même s’ils ont été beaucoup moins remarqués, les parallèles entre
Spinoza et Démocrite sont, eux aussi, assez frappants. En particulier, ils
identifient la pensée humaine rationnelle à la divinité32-35 et
sont parmi les premiers, dans leurs époques, à proposer une morale basée sur
l’amour de soi : “la satisfaction de soi”44
chez Spinoza et le “plaisir de soi-même”89 chez
Démocrite.
Einstein sur Démocrite et Epicure : Diogène Laërce raconte
qu’Epicure rejeta les mythes homériques et vint à la philosophie à
l'âge de 14 (ou 12) ans parce que les professeurs de lettres étaient
incapables de lui expliquer d’où venait le chaos d’Hésiode. Dans
ses notes autobiographiques, Einstein raconte avoir brutalement rejeté la
bible à l’âge de 12 ans, lorsqu’il réalisa son incompatibilité
avec la science. En 1923, il rédigea une préface pour le poème de Lucrèce
dans laquelle il nous dit que “le livre de Lucrèce enchantera
n’importe qui n’est pas encore complètement dominé par
l’esprit de notre époque”181. Einstein correspondit
toute sa vie avec son ami, le philosophe Maurice Solovine, traducteur de
Démocrite et d’Epicure. Dans leurs lettres, il confie : “j’ai
éprouvé beaucoup de joies à la lecture de votre Epicure. Que cet homme ait
dans l’ensemble raison avec son éthique, on peut à peine en douter...
il a raison sur ce point que la morale ne doit pas être fondée sur la
croyance, c’est-à-dire la superstition. La conception
eudémoniste est même certainement juste en première approximation... il me
parait cependant qu’il n’épuise pas le sujet... [Einstein discute
le concept de bonheur qui ne lui paraît pas assez clair, car] plus on le
regarde de près, plus il devient nébuleux”182. Dans une
autre lettre où Einstein est questionné sur le sens de l’existence, il
répond que, selon lui, le but de la vie est “la satisfaction des
désirs”183, tout en condamnant les plaisirs vides que
les hommes recherchent habituellement dans le luxe et la célébrité, ce qui le
rapproche effectivement de l’éthique épicurienne. Einstein disait
également qu’il “aimait plus donner que recevoir”184,
des paroles identiques à celles d’Epicure. D’autres points
communs les rapprochent, en particulier, la joie de l’enfant vue comme
un idéal48, la rébellion vis-à-vis des normes sociales185,
et l’absence de peur de la mort186.
Comme les épicuriens,
Einstein affirmait ne pas craindre la mort et paraissait inaffecté par
l’approche de la sienne, ni par celle des autres. Après le décès de sa
sœur, pour consoler sa belle-fille Margot, il lui dit cette phrase
énigmatique, que l’on croirait sortie de la bouche d’Epicure :
“Etudie attentivement, très attentivement la nature, et tu
comprendras tout beaucoup mieux”187. Que pensait
réellement Einstein ? A la lecture de ses différents textes, il me semble
difficile de conclure, toutefois il a laissé quelquefois transparaître des
sentiments peu éloignés de ceux produits par l’immortalité
matérialiste, probablement sous l’influence de la dernière partie de
l’Ethique de Spinoza. Par exemple, alors qu’il était tombé
gravement malade et qu’on le croyait sur le point de succomber, son
calme stupéfia son entourage. A cette occasion, il déclara : “Je me
sens tellement moi-même une partie de tout ce qui vit, que je ne suis pas le
moins du monde concerné par le début ou la fin de l’existence concrète
d’une personne particulière dans ce flux éternel”188.
A la mort de son ami Michel Besso, il écrivit : “Voilà qu’il
m’a précédé de peu, en quittant ce monde étrange. Cela ne signifie
rien. Pour nous, physiciens dans l’âme, cette séparation entre passé,
présent et avenir, ne garde que la valeur d’une illusion, si tenace
soit-elle”189.
Après avoir lu les fragments de Démocrite, Einstein écrivit à Solovine que
“parmi ses aphorismes moraux, il y en a un certain nombre qui sont
réellement beaux”190 et termine sa lettre par une
éloge de la confiance de Démocrite en la Causalité universelle : “digne
d’admiration est la ferme croyance en la Causalité physique, une
Causalité qui ne s’arrête pas devant la volonté de l’Homo
sapiens. Autant que je sache, c’est seulement Spinoza qui a encore été
si radical et si conséquent”190. Quelques mois
plus tard, Einstein rédigea son premier texte sur “la religiosité
cosmique”132, où il nous invite à réaliser que “des
hommes comme Démocrite, François d’Assise, Spinoza se ressemblent
profondément”132 (François d’Assise était un
hérétique quasiment panthéiste, en tout cas aux yeux d’Einstein qui
s'identifiait aux hérétiques et libres-penseurs, et se réclama de
“Giordano Bruno, Spinoza, Voltaire”191
lorsqu’il dénonça les nazis en 1933). A la veille de l’élection
d’Hitler, Einstein s’est peut-être souvenu de la maxime de
Démocrite lorsque dans un élan anti-nationaliste, il écrivit à une petite
fille : “toute la Terre sera ta patrie”192. Il
cite à nouveau un fragment de Démocrite dans son livre “l'évolution
des idées en physique”193.
Einstein sur Spinoza : Dans ses notes autobiographiques, Einstein
raconte les tourments existentiels ressentis au début de son adolescence, et
comment “la contemplation de l’univers raisonna comme
une libération”194, un parcours qui ressemble
fortement à celui dont Spinoza nous fait le récit au début du traité de la
réforme de l’entendement195 et qu’il évoque
aussi dans sa lettre à Oldenburg où il se démarque de la figure légendaire du
Démocrite rieur. Maurice Solovine nous dit que Spinoza était au programme de
leur club de lecture “Académie Olympia” (1903-1905). Einstein
repris la lecture de Spinoza en 1915 et confia alors : “je crois que
l’Ethique va avoir un effet permanent sur moi”196.
A partir de cette époque, il commença à déclarer se sentir “très
proche de Spinoza”197. Il fit référence à “l’Amor
dei intellectualis de Spinoza”198 (amour intellectuel de
Dieu) à plusieurs occasions, déclara “croire au Dieu de
Spinoza”199, et expliquait qu’il voulait connaître
“les pensées de Dieu”. Pour comprendre ce
qu’Einstein voulait dire par cette dernière formule, il faut connaître
la doctrine de Spinoza qui enseigne que “la suprême vertu de
l’esprit est de comprendre, autrement dit de connaître, Dieu”200
grâce à la connaissance du troisième genre, c’est-à-dire découvrir la
structure du cosmos par la simplicité mathématique, reformulé dans le langage
d’Einstein. Après que l’éclipse de 1919 ait confirmé la
relativité générale, Einstein se rendit “en pèlerinage” dans
l’ancienne maison de celui qu’il vénérait comme “notre
maître Spinoza”201. A cette occasion, il lui composa un
poème qui s’ouvre ainsi : “Combien j’aime cet honnête
homme / Plus qu’avec des mots ne puis le dire / Pourtant crains
qu’il reste seul / Lui et son auréole rayonnante”202.
Il relut l'œuvre de Spinoza et sa correspondance en 1928, préfaça
l’ouvrage de Dagobert Runes et fit une déclaration à la Spinoza Society of America203. Lorsqu’on le questionna sur sa croyance au Dieu
de Spinoza, il répondit : “Je suis fasciné par le panthéisme de
Spinoza, mais j'admire plus encore sa contribution à la pensée moderne, parce
qu'il est le premier philosophe qui traite l'esprit et le corps comme unité,
et non comme deux choses séparées”204. “Spinoza
a été le premier à appliquer avec une stricte cohérence l'idée d'un
omniprésent déterminisme sur les pensées, les sentiments et les actions humaines”205.
Alors que beaucoup de physiciens considéraient que la révolution quantique
montrait qu’il fallait abandonner l’universalité du principe de
Causalité, Einstein répondait qu’il fallait seulement “élargir
et affiner notre conception de la Causalité.”206 “La
plupart du malentendu autour de cette question de la Causalité vient du fait
que le principe de Causalité a été formulé de façon plutôt
rudimentaire jusqu’à présent [Einstein poursuit ce
commentaire en critiquant Aristote et Kant]”206. Un an
avant sa mort, Einstein réaffirmait qu’“une Causalité limitée
n’est plus une Causalité du tout, comme l’a bien reconnu notre
merveilleux Spinoza”207.
Enfin, le lien central qui unit ces quatre penseurs et qui a été le fil
directeur de cet essai est la très forte proximité de nos métaphysiques. Nos
systèmes philosophiques se caractérisent par la présence d’un principe
métaphysique ultime (le couple “l’être/le non-être”
identifié comme “les atomes/le vide” pour Démocrite et Epicure,
la substance infinie d’infinis pour Spinoza, la simplicité logique de
l’univers pour Einstein, le principe de Raison redéfini et universalisé
chez moi) qui donne un fond à la Raison humaine en lui permettant de ne plus
tourner à vide, noyée dans une infinité de concepts arbitraires, mais peut
désormais prendre pied et entrevoir la totalité du réel depuis l'intérieur.
Pour nous, le principe métaphysique ultime n’est pas inaccessible à
l’esprit humain, mais il est juste là, devant nos yeux, ce qui a pour
effet de produire un athéisme aux élans quasi-religieux. Voilà pourquoi
chacun de nous utilise le vocabulaire religieux dans un sens poétique208,
et parle d’un bien immortel obtenu du fait, et grâce à l’étude
rationnelle de la nature209.
Sources d’Inspiration
De nombreux poèmes, romans, musiques, films, philosophies... ont marqué
l’écriture de cet essai. J’ai rassemblé ici quelques
formules qui m’ont touché. Certaines sont intégrées au texte principal
soit dans leur version originale, soit après avoir été plus ou moins réécrites.
Je les ai reprises en raison de leur qualité propre, mais aussi parfois en
marque de sympathie envers leurs auteurs, pour les beaux moments que leurs
œuvres m’ont fait passer. La trivialité apparente de quelques unes
de ces sources surprendra sûrement, mais elles témoignent de mon choix
d’être resté fidèle à mes premières intuitions philosophiques,
remontant parfois au début de mon adolescence.
“Par le pouvoir de la vérité, de mon vivant, j'ai conquis l'univers”
devise de Faust, reprise dans “V pour Vendetta”.
“Ce que je t’offre est un bout de paradis” Edguy, paroles
de “Theater of Salvation”.
“Le naturel est miraculeux”, il faut savoir le regarder
“avec une reconnaissance infinie envers la vie qui a créé tant de
beauté parfaite” René Barjavel (la Faim du tigre. La Nuit
des Temps, Païkan et Eléa au bord du lac avant la fin du monde).
“Je commence toujours par composer la mélodie en premier” Nobuo
Uematsu (interview avec Eric Steffen). Une mélodie ressemble au sentiment de
soi. Elle est un rapport géométrique entre des notes qui peuvent être jouées
par différents instruments, et être accompagnées d’arrangements plus ou
moins harmonieux. Cette analogie me semble d’ailleurs d’autant
plus pertinente que les similitudes structurales entre partitions musicales
et cartes neuronales sont probablement une partie de l’explication à
l’étonnante facilité de la musique à interagir avec le soi profond.
“Deviens
ce que tu es” Pindare (Pythiques, II, 72), formule rendue célèbre
par Friedrich Nietzsche.
“Seul celui qui possède la complète sincérité développera
entièrement sa nature... Désormais capable de donner son plein développement
à toute chose, il coopère à l'œuvre de transformation et de vie du ciel
et de la terre” enseignement de Confucius (Tchoung young,
Zhongyong, 22).
“Celui qui connaît sa nature devient dieu” inscription sur
le marteau de la porte du lieu de réunion de la secte des Sabéens. Cette
formule est une réponse au “connais-toi toi-même” inscrit
sur le fronton du temple de l’oracle de Delphes et illustre le thème
néo-platonicien de l’homme identifié à un dieu déchu qui peut malgré
tout recouvrer sa divinité grâce à la philosophie.
Nous voilà devenus “l’égal des dieux bienheureux”
Sapphô, poétesse grecque (I, 68; II, 44) et Epicure (Diogène
d’Oenoanda, fragment n°125).
“Je déploie mes ailes confiantes à l'air et ne craignant nul obstacles,
ni de cristal, ni de verre, je fends les cieux et m'élève à l'infini. Et
tandis que de mon globe, je jaillis vers d'autres mondes et pénètre dans les
champs éthérés, j'abandonne derrière moi ce que les hommes voient de loin”
Giordano Bruno (épître liminaire de “l’infini, l’univers et
les mondes”).
“Mon apparition dans ce monde a pour but d’expliquer la
philosophie de Sankhya.... Ce chemin de l'auto-réalisation, qui est difficile
à comprendre, a été perdu dans la course du temps. Comprenez que j'ai pris ce
corps de Kapila pour présenter et expliquer cette philosophie à nouveau à la
société humaine.” Maharshi Kapila, fondateur de la plus ancienne
école philosophique indienne (Purâna, Srimad Bhagavatam, Canto 3, 24, 36-37).
“Je pense que dans un autre temps, quelqu'un se souviendra de nous” Sapphô (I, 147).
“Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie”
Omar Khayyâm (Ruba’iyat n°133), poète-scientifique influencé, comme
al-Razi, par l’épicurisme transmis par les païens éclairés qui avaient
fuit l’occident chrétien pour se réfugier à Jundishapur, en Iran.
“Cueille le jour” [Carpe Diem] Horace (Odes, I, 11 “à Leuconoé”),
poète influencé par l’épicurisme. Cette formule fut reprise par Pierre
de Ronsard dans ses Sonnets pour Hélène : “Cueillez dès aujourd'hui
les roses de la vie”, mais son sens est depuis très déformé. Dans
la philosophie épicurienne, (“Toi qui ne serras plus demain, tu
diffères la joie, mais la vie périt par le délai”, maxime vaticane
n°14) c’était une invitation à prendre la mesure de la vie devant la
mortalité du monde, ainsi qu’elle est correctement utilisée dans le
film apocalyptique “l’armée des 12 singes”.
“C’est finalement son désir qu’on aime” Friedrich
Nietzsche (Par-delà bien et mal, IV, 175). Lucien de Samosate disait
d’Epicure qu’il était “un homme qui prenait plaisir au
plaisir lui-même” (Sur une faute commise en saluant; Us 95).
“Tu n'as pas de respect pour toi-même, car tu mets ton bonheur dans les
âmes des autres” “Rien n'est avantageux qui te fait perdre le
respect de toi-même” “Sois comme un promontoire contre lequel les
flots viennent sans cesse se briser” Marc-Aurèle (Pensées pour moi-même, II, VI; III,
VII; IV, XLIX).
“Qui ne croit en lui-même, ment toujours” Friedrich
Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, II, De l'immaculée connaissance).
“Les
passions douces et affectueuses naissent de l'amour de soi” “L’amour
de l’auteur de son être, amour qui se confond avec ce même amour de soi”
Jean-Jacques Rousseau (Emile ou de l'éducation, IV).
“Si ce que tu voulais était honnête ou bien, et si ta langue ne
bougeait pas pour dire quelque chose de mal, la honte ne couvrirait pas tes
yeux, mais tu parlerais sans détours” Sapphô à Alcée (II, 137).
“Les vices viennent de la faiblesse ; ils périssent avec elle et ne se
corrigent point” “J'ai laissé derrière moi toutes ces faiblesses ; je n'ai vu
que la vérité dans l'univers, et je l'ai dite” Louis Saint-Just
(l'Esprit de la Révolution, XIV. Fragments sur les institutions
républicaines, premier fragment).
“En psychothérapie, on préfère le choc qui nettoie au mensonge qui
empoisonne”
Simon au réveil d’Eléa, René Barjavel (La Nuit des Temps).
“Agissez comme si il était impossible d’échouer” Dorothea Brande, reprise
par Winston Churchill.
“Tout au
long des siècles, il y a eu des hommes qui les premiers ont ouverts de
nouveaux chemins, armés de rien sauf de leur propre vision” Ayn
Rand, The Fountainhead.
“C’est ma quête de suivre cette étoile... d’atteindre
l’étoile inatteignable” Elvis Presley, “The Impossible
Dream” et Jacques Brel, “La Quête”. A la fin de
l’Ethique, Spinoza reconnaît la difficulté d’atteindre le but
qu’il s’est fixé, mais rétorque “qu’il suffit
qu'il ne soit pas impossible de le trouver...” et certes “tout
ce qui est beau est aussi difficile que rare.”
“Celui qui ne sait pas mettre sa volonté dans les choses veut du
moins leur donner un sens : ce qui lui fait croire qu’il y a déjà une
volonté en elles” “Si vous ne voulez pas être des
destinées, des inexorables : comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ?”
Friedrich Nietzsche (Le crépuscule des Idoles, maximes et pointes. Ainsi
parlait Zarathoustra, III, des vieilles et des nouvelles tables, 29).
“Déploie ton jeune courage, enfant ; c'est ainsi qu'on s'élève
jusqu'aux astres”
(l'Enéide, IX, 641) Virgile a suivi les enseignements de philosophes du jardin,
dont le célèbre Siron, et vivait parmi un cercle d’épicuriens. Cette
philosophie a fortement marqué l’écriture de ses poèmes, même si
Virgile n’est pas un authentique disciple d’Epicure.
“Se rendre comme maître et possesseur de la nature” René
Descartes (Discours de la méthode, VI). A la même époque, Francis Bacon,
admirateur de Démocrite, ressuscitait lui-aussi cette quête démocritéene, en
invitant à “vaincre la nature” (Novum Organum, I, III).
“Pas de destin mais ce que nous faisons” John Connor dans
le film “Terminator 2” de James Cameron.
“Entends-tu Zeus ? Je te défie toi et tous les dieux” Héraclès, dans le péplum “La
vengeance d'Hercule”.
“Je prendrai le destin à la gorge. Il ne me fera pas plier, il
n'aura pas raison de moi” Ludwig van Beethoven à Franz Wegeler.
“Mon cœur ne se soumettra à nul mortel” Giordano
Bruno, devant les inquisiteurs, pendant son procès (De la monade, du nombre
et de la figure, chapitre 1).
“L’homme juste et ferme en ses résolutions, ni la violence de
la rue, ni le visage menaçant d’un tyran, ni la grande main foudroyante
de Jupier n’ébranleront et n’entameront son esprit. Le monde peut
se rompre et s’écrouler, ses débris le frapperont sans
l’effrayer” Horace (Ode, III, 3).
“Tu peux détruire tout ce qui nous entoure, les astres et les
planètes, mais moi tu ne me détruiras jamais” Sangoku à Freezer,
Akira Toriyama (Dragon Ball OAV, équivalent tome 27). Je vois ici une
représentation de l’indestructible dieu païen qui règne sur les
éléments, provoque des éclairs, balaye les nuages, fait trembler la terre et
les océans... ses vêtements flottent portés par le vent, mais son corps
demeure inflexible.
“Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle ; on
pourra la persécuter et faire mourir cette poussière ! Mais je défie que
l’on m’arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans
les siècles et dans les cieux” Louis Saint-Just, texte retrouvé
après sa mort, dans sa poche, noté sur un petit bout de papier (Fragments sur
les institutions républicaines, premier fragment).
Sources de
Contre-Inspiration
Se confronter à un adversaire permet souvent de clarifier ses propres convictions.
C’est dans ces moments que je réalise combien j’aime mes idées.
Aussi, je n’ai pas caché que ma philosophie s’est en partie
construite contre d’autres conceptions, dont une analyse fine révèle,
en fait, qu’elles étaient souvent déjà à leur époque des réactions
contre les représentants de mon courant, qui forment à mes yeux le véritable
moteur qui fait progresser la pensée à travers les millénaires. Je vous
propose quelques citations d’auteurs importants, qui défendent des
idées absolument contraires aux miennes. Elles sont l’occasion de mieux
justifier la position que je me suis choisie dans l’histoire de la
pensée, et elles vous inviteront, je l’espère, à réfléchir à votre
propre position.
“Tout
est relatif, voilà le seul principe absolu” Auguste Comte (écrits
de jeunesse, 1817).
“Rien n’est vrai, tout est permis” formule attribuée
à Hassan ibn al-Sabbah, père de la secte des assassins, et reprise par
Friedrich Nietzsche (Généalogie de la morale, III, 24).
“L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à
l’individu singulier. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des
rapports sociaux.”
“Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence,
c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience”
Karl Marx, un faux-matérialiste qui s’oppose à “l’ancien
matérialisme” notamment parce que ce courant reconnaît une essence à “l’individu
humain isolé” (thèse sur Feuerbach n°6. Critique de l'économie
politique, préface). L’anti-humanisme théorique de Marx annihile la
singularité de l’individu, ce qui a pour conséquence terrible de
légitimer ensuite le contrôle de la personne par la communauté sociale, seule
entité existante.
“La connaissance de l'homme ne saurait s'étendre au-delà de sa
propre expérience” idée de John Locke utilisée pour contrer le
spinozisme (Essai sur l'entendement humain, II, I), et reprise par
Emmanuel Kant dans l’objectif avoué de “couper les
racines du matérialisme, du déterminisme, de l'athéisme, de l'incrédulité des
esprits forts” et de “supprimer le savoir pour lui
substituer la croyance” (critique de la Raison pure,
préface de la seconde édition).
“L’existence
de la nature ne peut pas être la condition de l’existence de la conscience,
puisque la nature elle-même est un corrélât de la conscience”
Edmond Husserl (idées directrices pour une phénoménologie pure et une
philosophie phénoménologique). “Si je supprime le sujet pensant,
c’est tout le monde des corps qui doit disparaître” Emmanuel
Kant, modernise le spiritualisme pour se protéger du “danger
matérialiste”, le vieux combat de Platon, de Leibniz et des
théologiens... (Critique de la Raison pure, A383).
“Le sens du monde doit se trouver en dehors du monde”. “Il ne faut pas
regarder la contradiction comme une catastrophe, mais comme un mur qui nous
indique que là, nous ne pouvons pas aller plus loin” Ludwig
Wittgenstein (Tractus Logico-Philosophicus 6-41. Fiches, 687). Les mystiques
et les théologiens déguisés en philosophes se révèlent presque toujours par
leur grande passion pour les soi-disant limites de la Raison, mais comme
disait Spinoza, “nous ne pouvons pas tout à fait les excuser,
puisque, pour repousser la Raison, ils l’appellent elle-même à leur
secours, et prétendent, par des raisons certaines, convaincre la Raison
d’incertitude” (TTP, Chap XV).
“Dieu (transcendant) est la mesure de toute chose” “L'homme
n'est qu'une marionnette inventée par Dieu” “L'homme est
fait pour être le jouet de Dieu” Après avoir commencé en
philosophe, Platon termine ici en théologien (Lois, IV, 716c; I, 644d; VII,
803c) en utilisant l’autorité d’un bon dieu transcendant (Timée
30c-31b; République, II, 379a-e; Lettre VIII, 354e), pour établir un état totalitaire
où sera “extirpé de la vie entière de tout homme, l'indépendance”
(Lois, XII, 942c). Platon réagit contre l’émancipation provoquée par
les élèves des philosophes de la nature (Périclès et Socrate élèves
d’Anaxagore, Protagoras et les sophistes sous l’influence de
Démocrite). Aristote poursuivit plus insidieusement le combat réactionnaire
de son maître, en réussissant presque à se faire passer pour un philosophe de
la nature, alors qu’il les combattait : “Démocrite omet de
traiter de la cause finale, et ramène à la nécessité toutes les voies de la
nature” (De la Génération des animaux, V, VIII).
“Toute autorité (politique) vient de Dieu (transcendant)” Paul
de Tarse (le nouveau testament, épître aux romains 13.1) et
Emmanuel Kant, le faux-ami des idéaux de la révolution (Métaphysique des
moeurs, Doctrine du droit, 49).
“L'éthique ne se laisse pas énoncer. L'éthique est transcendantale”
Ludwig Wittgenstein (Tractus Logico-Philosophicus 6-21). D’une manière similaire,
pour Kant, la seule chose que nous pouvons comprendre de la nécessité de
l’impératif morale c’est son “incompréhensibilité”,
une position de théologien (Fondements de la métaphysique des mœurs, remarque
finale).
“L’homme est un animal qui a besoin d’un maître”
“Le respect de la loi morale est la représentation d'une valeur qui
porte préjudice à mon amour-propre. Par conséquent, c'est quelque chose qui
n’est considéré ni comme objet d’inclination, ni comme objet de
crainte, bien qu'il ait quelque analogie avec les deux à la fois”
Emmanuel Kant, le conservateur des valeurs que les vraies lumières voulaient
détruire, défend une “théologie morale” opposée à la
conception antique du bien réalisé par pur plaisir de soi-même (Idée d'une
histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, 6. Fondements de
la métaphysique des mœurs, note 2).
“Le moi est haïssable” “Qui ne hait en soi son
amour-propre et cet instinct qui le porte à se faire Dieu est bien aveugle”
Blaise Pascal (Pensées n°455 et 495). Sous le prétexte de dénoncer la vanité,
les morales religieuses réclament l’oubli de soi. Encore empoisonné par
cet héritage, Kant confiait qu’il admirait le ciel étoilé car “le
spectacle d'une multitude innombrable de mondes anéantit, pour ainsi dire,
mon importance” (critique de la Raison pratique, conclusion).
“Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera
élevé”. “Je suis venu dans ce monde pour un jugement :
pour que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent
aveugles”. “Celui qui aime sa vie la perdra, mais celui
qui hait sa vie en ce monde la conservera pour la vie éternelle”
Jésus-Christ, c’est-à-dire la figure inventée ou déformée par les
disciples de Paul de Tarse, prône l’inversion des valeurs
(l’Evangile selon Matthieu 23-12, Luc 14-11, Jean 9-39 et 12-24). Les
païens éclairés avaient dénoncé cette névrose comme “de la haine
contre le genre humain” Tacite (Annales, XV, 44 ; Celse).
“Le bonheur et le désir ne peuvent se trouver ensemble”
“Ce n'est pas par la satisfaction du désir que s'obtient la liberté,
mais par la destruction du désir” Epictète formule ici (Entretiens,
III, LII et IV, VI) l’image restée dominante du sage. Avant lui,
Bouddha cherchait l’extinction du soi (le nirvãna), tandis que
Descartes préférait “changer ses désirs que l'ordre du monde”
(Discours de la méthode, III).
“Le « progrès » n'est qu'une idée moderne, c'est-à-dire une idée
fausse” Friedrich Nietzsche, contaminé par les anti-lumières
(L'Antéchrist, 4).
“La science ne pense pas” Martin Heidegger renouvelle le
vieux combat de ses maîtres théologiens contre les lumières, le rationalisme,
la science et la technique (Qu’appelle-t-on penser ?).
“L'homme ne doit jamais tomber dans l'erreur de croire qu'il est
véritablement parvenu à la dignité de seigneur et maître de la nature... En
tentant de se révolter contre la logique inflexible de la nature, l'homme
entre en conflit avec les principes auxquels il se doit d'exister en tant
qu'homme. C'est ainsi qu'en agissant contre le vœux de la nature il
prépare sa propre ruine. Ici intervient, il est vrai, l'objection
spécifiquement judaïque aussi comique que niaise, du pacifiste moderne : «
L'homme doit précisément vaincre la nature ! » Des millions d'hommes
ressassent sans réfléchir cette absurdité d'origine juive et finissent par
s'imaginer qu'ils incarnent une sorte de victoire sur la nature ; mais ils
n'apportent comme argument qu'une idée vaine et, en outre, si absurde qu'on
n'en peut pas en tirer, à vrai dire, une conception du monde.”
Adolf Hitler, l’aboutissement des anti-lumières issues de la
contre-révolution (Mein Kampf, I, 10-11).
► Vers les notes
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