l’Amour de la Raison Universelle

 

 

 

 

 

 

La Philosophie de l’Homme Libéré

 

 

 


 

Avertissement

 

 

            L'être humain est confronté à la rude condition imposée par l’univers matériel. A première vue, celui-ci nous condamne à périr, semble nous priver de toute liberté, paraît annihiler le sentiment du beau et vide le monde de valeurs morales. Incapable de relever le défi que représente notre condition matérielle, Platon se révolta jadis contre les penseurs de la nature et depuis, l’essentiel de la philosophie l’a suivi en se réfugiant dans diverses formes intellectualisées de spiritualisme. Refusant de tomber dans ces échappatoires stériles, d’autres acceptent désormais l'état brut du monde mais sombrent dans le pessimisme, le scepticisme ou le nihilisme. Contre ces deux impasses, j’ai eu l’intuition d’une vraie philosophie qui ne renoncerait ni à la vérité du réel, ni à mes idéaux et me conférera l'amour de toute la nature. Je vais montrer qu’une compréhension fine de la réalité matérielle révèle que la vérité est bien plus belle que tous les subterfuges inventés par ceux qui n’ont pas eu le génie d’entrevoir la réelle nature des choses.

            Retrouver l'unité du monde sera l’objectif de cette deuxième partie. A partir de maintenant, je quitte la démarche d'inspiration scientifique qui a prévalu jusque là, pour m'élancer à la quête de la plus belle lecture possible que l'homme libéré puisse faire de la réalité objective. Désormais, je passe de l'explication du monde au vécu du monde. Je passe de la théorie philosophique à la pratique philosophique. Je vous emmène vers l'union non seulement intellectuelle, mais aussi psychologique avec la réalité. Je veux vous libérer du matérialisme vécu comme condition, pour vous faire découvrir le matérialisme éprouvé comme libération. Pour cela, je vais penser avec toute ma sensibilité dans l’espoir que celle-ci vous aidera à passer du stade des idées comprises à celui des idées éprouvées, et vous amènera à cet état sans pareil, où la force des émotions renverse les anciennes valeurs et reconstruit son image du monde. La deuxième partie de cet essai énonce ma doctrine triomphalement : je revendique mon appartenance à un courant philosophique millénaire, je dénonce les camps adverses, j'invoque mes maîtres, et déploie mon système dans toutes ses conséquences émotionnelles. Une telle ferveur sera bien nécessaire si nous voulons vivre les idées, et pas seulement se cantonner à les comprendre. A partir de maintenant, les lecteurs qui n'ont pas été pleinement convaincus par ma vision des choses risquent malencontreusement d’être heurtés par ce déballage d'émotions qu'ils ne sauront partager, ainsi que par le ton utilisé, absolument nécessaire pour vous confronter à l'engouement d’esprits amoureux de la Raison universelle. Seule une telle rencontre dira si vous êtes ou non capables de nous rejoindre. Peut-être devriez-vous arrêter cette lecture ici ? Je peux seulement vous dire qu’au cas où vous seriez capable de ressentir ce que nous éprouvons, vous allez vivre un grand moment.

            Si vous avez décidé de me suivre, je vous emmène finaliser mes pensées auprès des quatre plus éminents représentants de l'amour de la Raison universelle : Démocrite, Epicure, Spinoza et Einstein nous accompagneront, suivis d'autres maîtres à penser proches ou influencés par notre mouvance. Ces quatre génies partagent, entre eux et avec moi, la même grande vision de l'homme et du cosmos, qui les a conduit à se reconnaître eux-mêmes entre eux de leur vivant. Leurs quatre pensées dessinent les contours d'un courant philosophique, où notre ultra-rationalisme soutient notre hyper-humanisme. Même s’ils nous accompagnent, je ne prétends pas ici enseigner les idées de tel ou tel personnage, mais j'expose seulement ma vision du monde à travers les liens qui unissent ceux qui sont animés par l'amour de la Raison universelle. A toi, chère lectrice, cher lecteur, je présente ma sensibilité tout en la replaçant dans une perspective historique, afin que ma doctrine rende ce qu’elle doit à ses pères, et qu’elle montre combien elle s'inscrit dans un extraordinaire héritage, non pour s'y conformer, mais pour le prolonger, le dépasser parfois et jouir pleinement de ce pouvoir divin que l'on attribuait jadis à la pensée lorsqu'elle nous emportait jusqu'à ces hauteurs, dont l'idée même a depuis bien longtemps été oubliée.

 

 

I - Un Courant Millénaire

 

            Depuis que la pensée humaine est apparue, les millénaires dominés par la superstition se sont succédés. L'irrationnel n'explique rien, ne justifie rien, et par définition se contredit. Face à cette stérilité, quelque part, un inconnu a pour la première fois découvert la puissance de la Raison. Il y a des millénaires, dans la vallée de l’Indus, Veda Vyâsa compile d’anciennes légendes qui parlent d’une infinité de mondes éternellement créés, détruits et recréés. Le germe de la première compréhension du cosmos se propage et mûrit à travers la Perse, pour atteindre la Grèce six siècles avant le début de l’ère chrétienne. Là, Anaximandre enseigne que le principe ultime est l’illimité, et commence à expliquer les choses par des causes naturelles. A la même époque, Pythagore revient des temples égyptiens et rapporte une genèse mathématique de l’univers : “des nombres sont sortis les points, des points les lignes, des lignes les surfaces, des surfaces les volumes, et des volumes tous les corps physiques que nous connaissons1. Nous habitons un gigantesque monde mathématique. Le point culminant de cet élan de rationalisation du réel est atteint lorsque Leucippe proclame l’universalité du principe de Raison : “Rien n’arrive sans cause, mais tout a une raison déterminée et est du à la nécessité”2. Dans la resplendissante cité d’Abdère, l’universalité du principe de Raison illumine le jeune Démocrite, alors élève de Leucippe. Après un extraordinaire périple à travers l’Egypte, l’Ethiopie, la Perse, l’Inde... Démocrite revient en Grèce doté d’un savoir prodigieux. Sa longue quête a abouti. Il a approfondi l’hypothèse des atomes et a percé le mystère de l’homme, de la vie et de tout l’univers. Il a compris que le principe de Causalité est la loi ultime, qu’elle s’exprime au sein d’une infinité de mondes, où se réalise l’océan des possibilités :
            “Voilà ce que je dis de toutes les choses3. “Un tourbillon de toutes sortes de figures s'est séparé du tout”4. “Notre ciel et tous les mondes ont pour cause le hasard : car c’est du hasard que provient la formation du tourbillon”5. “La liaison fortuite des atomes est l'origine de tout ce qui est”6. “L'univers est infini parce qu'il n'est l'œuvre d'aucun démiurge”7. “Les mondes sont illimités et différents en grandeur : dans certains il n’y a ni soleil ni lune, dans d’autres le soleil et la lune sont plus grands que chez nous, et dans d’autres il y en a plusieurs. Les intervalles entre les mondes sont inégaux. Dans certains endroits il y en a plus, alors qu’il y en a moins dans d’autres. Les uns croissent, d’autres sont à leur apogée, et d’autres meurent. Ici ils naissent alors que là ils disparaissent en entrant en collision. Certains mondes sont privés d’animaux, de plantes et de toute humidité”8. “L’humide est le premier responsable de la vie”9. “Le corps est mû par l’âme, mais l’âme est quelque chose de corporel”10. “Elle se désagrège en même temps que le corps”11.
           
Après la lecture publique de son ouvrage “Megas Diakosmos”12 [Le Grand Système du Monde], Démocrite acquit une renommée considérable. Devenu l’égal d’un dieu, le peuple d’Abdère érigea de nombreuses statues à sa gloire éternelle. Véritable sagesse incarnée, durant toute l’antiquité, le souvenir de Démocrite resta dans les mémoires comme celui d’un génie inégalé. “Quel sage a jamais vécu et fait une œuvre égale à celle de Démocrite.... le meilleur de tous les philosophes”12 demandait Diogène Laërce, “le plus subtil de tous les anciens”13 disait Sénèque.

            “Le divin Démocrite14, comme l'appelle Lucrèce, a eu un extraordinaire successeur, un de ses disciples qui a approfondi sa philosophie pour libérer encore mieux l’être humain. En ces temps reculés, “alors que l'humanité gisait sur la terre, écrasée sous le poids de la religion qui depuis les cantons du ciel faisait peser son horrible regard sur les mortels, pour la première fois, un grec, homme mortel, osa lever les yeux contre elle, le premier osa s’y opposer, et rien ne l’arrêta : ni prestige des dieux, ni la foudre, ni les grondements menaçants venus du ciel, qui ne firent qu'exciter davantage l'ardeur de son courage, et son désir de forcer, le premier, les verrous de la nature. La force de son esprit triompha donc, et s'élança, au-delà des remparts enflammés du monde. Il parcourut l'univers infini sur les ailes de la pensée pour revenir victorieux, nous enseigner ce qui peut naître, ce qui ne le peut, et enfin pourquoi toute chose a un pouvoir délimité par des lois bornées. Le tour est maintenant venu à la religion d’être renversée et foulée aux pieds, victoire qui nous élève jusque dans les cieux15 annonce Lucrèce, disciple d’Epicure.

            Après avoir lu les livres de Démocrite, Epicure rejeta complètement la religion de la foule pour magnifier ce sentiment quasi-religieux, qu’il éprouvait désormais à travers la contemplation rationnelle du cosmos. A ceux venus l’écouter dans son jardin, il expliquait que “l’univers a toujours été et sera toujours ce qu’il est actuellement, car il n’existe rien d’autre en quoi il puisse se changer, et il n’y a rien en dehors qui puisse agir sur lui”16. “Ce n'est pas seulement le nombre des atomes, c'est celui des mondes qui est infini dans l'univers”17. Quand à “l’âme, elle est composée de fines particules distribuées à travers tout le corps”18. Proclamant que le plaisir est le principe et le but de la vie, Epicure dénonça l'absurdité des guerres et choisit d'accueillir des femmes, des esclaves et des étrangers, traités en égal dans son école. Lui, l’ami de tous les hommes posa les bases du contrat social et ouvrit la voie vers la vie heureuse. Pendant plus de 500 ans, l’épicurisme s’étendit à travers l’empire romain. Le nombre des épicuriens devint si grand que même une ville entière n’aurait pas suffit à tous les contenir. Chaque mois, ceux-ci se rassemblaient pour fêter la naissance du libérateur, cet homme-dieu qui s’était élevé pour proclamer l’indépendance de l’individu contre tous les asservissements imposés par les traditions, les menaces superstitieuses, le destin des fatalistes et les ambitions insensées des conquérants. “Heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses, et qui, foulant aux pieds toute crainte, méprise l'inexorable destin et les menaces du cupide Achéron (les enfers)”19 chantait Virgile.

            Malheureusement, le fanatisme religieux s’est imposé et a éradiqué le génie antique. En Europe, après un millénaire d’obscurantisme totalitaire, la redécouverte de ce paradis perdu amorce sa renaissance. Les humanistes réhabilitent progressivement les valeurs épicuriennes : la théologie recule, le plaisir redevient enfin acceptable, l’homme recommence à vouer un culte à l’homme, et quelques-uns font l’éloge de l’individu autonome et réfléchi s’opposant aux dogmes de l’autorité. Là, Léonard de Vinci parle de la nécessité comme de “la maîtresse et la tutrice de la nature20, tandis que l’ancien moine, Giordano Bruno, pressent l’autosuffisance du cosmos et redécouvre l’image du ciel infini, rempli d’une infinité de mondes. Galilée pointe alors sa lunette astronomique vers les hauteurs célestes, et la métaphysique d’Aristote s’effondre définitivement.
            C’est à cette époque, à Amsterdam, que voit le jour notre grand maître du rationalisme. Là où René Descartes s’était contenté de restaurer la Raison humaine comme seul moyen de nous conduire vers la vérité, Benedictus Spinoza encense la Raison universelle au rang de fondement de la réalité et l’étend sans limites à tout le cosmos. Proclamant que la Causalité pénètre toute chose, Spinoza approfondit sa compréhension de la nature, du fonctionnement des sentiments jusqu’à l’organisation des sociétés. L’illégitimité des pouvoirs monarchiques et des morales fondées sur la superstition éclate alors au grand jour. A la place, Spinoza propose le contrat social et parle d’une république établie pour le bonheur et la liberté des individus...
            Quel sage a jamais vécu et eut une influence comparable à celle de Spinoza, le déclencheur du courant des lumières ? “Je ne sais rien d’autre... s’enchantait Gotthold Lessing, il n’y a pas d’autre philosophie que la philosophie de Spinoza21. Un siècle plus tard, le disciple d’Epicure, Thomas Jefferson déclare les droits inaliénables de l’être humain et son “droit à la recherche du bonheur22. Témoin de l’épicuro-spinozisme triomphant, le révolutionnaire Louis Saint-Just s’exclame : “le bonheur est une idée neuve en Europe23. A travers la France, les révolutionnaires célèbrent alors le rétablissement de la philosophie de la nature et se rassemblent dans des temples de la Raison pour y vouer un culte au véritable Dieu.
            Depuis le génie de Galilée, les découvertes scientifiques ne cessent d’offrir de magistrales confirmations des idées que Démocrite s’était fait du cosmos, du vivant et des bases de l’esprit. Sa conception de la matière devient enfin unanimement reconnue au mois de mai 1905, lorsque celui qui allait devenir le plus grand physicien de tous les temps montre que la matière est organisée en corpuscules. En cette année miraculeuse, Albert Einstein refonde totalement notre compréhension de la matière, de l’énergie, de l’espace et du temps. Laissant sur place un parterre d’empiristes bornés, son esprit divin s’empare de la puissance infinie de la Raison pure, soulève un coin du grand voile, et entrevoit la structure cachée de l’univers.
            Il y a dans la rencontre entre Einstein et Démocrite plus qu’une simple coïncidence. Einstein admirait en Démocrite beaucoup plus que le génial annonciateur de ses propres découvertes sur la discontinuité de la matière et de la lumière. Il voyait en lui le plus ancien sage animé par l’amour de la Raison universelle, ce sentiment quasi-religieux qui guidait sa quête scientifique et fondait sa prétention à découvrir “les pensées de Dieu”.

 

II - L’Amour Intellectuel de la Raison Universelle


            A mes yeux, le grand drame de la philosophie est d’avoir si souvent réduit la Raison à une simple faculté humaine permettant de s’approcher de la vérité, sans voir en elle, le principe ultime de tout l’univers. Du Dieu d’Aristote, cette première cause incausée qui viole manifestement le principe de Causalité, à Emmanuel Kant et ses antinomies de la Raison pure que les révolutions initiées par Albert Einstein ont depuis complètement fait voler en éclat, la majorité des philosophes a défendu l’idée que le principe de Raison était limité. Aujourd’hui encore ils tentent d’imposer cette limitation en s’appuyant désormais sur le théorème d’incomplétude du mathématicien Kurt Gödel.

            Ce théorème montre que dans tout système logique, il existe des propositions qui ne sont ni démontrables, ni réfutables à l’intérieur de ce système. Pour décider de leur véracité, il faut sortir du présent système et les étudier dans un cadre plus grand. Il n’est jamais possible de discuter de la validité de certaines idées à partir d’un point de vue les incluants. Pour les juger, il faut s’extraire dans un système plus grand et plus fondamental afin de les étudier depuis l’extérieur. Cette problématique extrapolée au cosmos, par définition le plus grand de tous les systèmes, suggère que la démonstration du secret ultime du tout n’est pas possible. Nos détracteurs sont donc dans le vrai lorsqu’ils concluent que le principe fondateur de l’univers ne peut pas être formellement démontré. Là où ils ont tort, c’est de supposer que celui-ci est forcément inconnaissable et incompréhensible. En effet, le secret de Dieu pourrait être une vérité fort simple, connue de tous, bien que nous soyons incapable de la prouver en logique. Effectivement, on ne peut établir une démonstration du principe de Raison sans, dans le même temps, utiliser ce principe, ce qui rend toute tentative caduque. Cette impossibilité à établir une démonstration du principe de Raison n’est pas une limitation à la vérité en soi, qui impliquerait l’existence d’une force transcendante qui le dépasserait. C’est seulement une incapacité des êtres contenus dans l’univers à établir formellement une preuve du principe ultime qui soutient tout. Au contraire d’une limitation définitivement réductrice, c’est la compréhension même de cette impossibilité qui suscite mon intuition rationnelle d’être face au principe le plus fondamental qui soit. Bien que cette constatation ne constitue toujours pas une preuve absolue, le degré de vérité qui en jaillit est incomparable avec les croyances irrationnelles issues de dogmes formés pour des motifs moraux, existentiels ou d’esthétique du monde. Ma connaissance de Dieu s’apparente à la compréhension immédiate d’une vérité mathématique éternelle. Spinoza l’appelait “la connaissance du troisième genre24. Confronté à notre condition logique, vous pouvez vous déclarez insatisfait, oublier la philosophie et vous condamner au scepticisme le plus extrême, ou vous pouvez nous rejoindre en proclamant l’universalité absolue du principe de Raison.

            Peu de penseurs ont choisi ce chemin. Peu ont su percevoir dans le principe de Causalité, l’essence de la réalité. En cela, Spinoza est probablement le plus profond. Jadis, Leucippe comprit le fond du secret et Démocrite composa la première philosophie rationaliste et complète de tout, du fondement des mondes matériels aux plus subtiles capacités de l’esprit humain... la vision du cosmos qui inspirait Albert Einstein. Guidé par le sentiment de vivre dans un univers totalement rationnel, Einstein consacra sa vie à essayer d’unifier toutes les lois de la nature afin de découvrir le cadre logique qui gouverne le cosmos. Aujourd’hui, ses successeurs poursuivent sa quête et bâtissent de nouveaux ponts. Un jour, toutes les sciences, de la physique du vide à la biologie de la conscience seront unifiées. Les avancées de mon temps m’ont permis de m’approcher un peu plus près du pont qui lie Dieu à sa création infinie.

            Dieu est le principe de Raison. La Causalité est omniprésente. Elle est partout. Elle est en nous, dans nos pensées, dans nos émotions, jusque dans la plus profonde intimité de notre être. Par la seule force de son inexorable nécessité, le principe de Raison engendre l’infinité des mondes. Par conséquent, il y a équivalence entre le principe de Raison et le cosmos éternel. Dieu n’est pas la cause externe du cosmos. Dieu, c’est le cosmos dans sa globalité. “Dieu, c’est la nature25 disait Spinoza. La réalité est la manifestation de la plus pure rationalité qui se manifeste par “une infinité de choses infiniment modifiées, c'est-à-dire tout ce qu’un entendement infini peut concevoir26. Telle une vérité mathématique, la réalité n’existe que par sa seule nécessité interne, que par son inexorable simplicité logique. Par conséquent, il n’y a pas d’énigme insoluble, ni de mystère éternel. Il n’y a pas de pourquoi. Le fond du secret est devant nos yeux, et c’est seulement parce que l’esprit humain est sans cesse capable de s’imaginer des “1+1 = 3”, qu’il se perd dans d’absurdes chimères en rêvant de transcendances en amont des choses qu’il ne comprend pas, pour les régler, alors que l’inexorable nécessité logique a déjà tout fixé en interne. “Toutes les choses ont découlé nécessairement et découlent sans cesse avec une égale nécessité, de la même façon que de la nature du triangle il résulte de toute éternité que ses trois angles sont égaux à deux droits27 expliquait Spinoza. Tout ce que la réalité contient et le fait même qu’il y ait une réalité est strictement et parfaitement nécessaire. Même si notre intellect peine à le comprendre, il parvient tout de même, parfois à entrevoir la perfection logique qui se révèle dans l’existence.

            Mes vues sont proches de Spinoza confiait Albert Einstein : admiration de la beauté et croyance en la simplicité logique”28. Par conséquent, “s’il y a quelque chose en moi que l’on puisse appeler "religieux", ce serait mon émerveillement sans bornes pour les structures de l’univers”29. “Le sentiment religieux engendré par l’expérience de la compréhension logique de profondes interrelations est quelque chose de différent du sentiment que l’on appelle généralement religieux. C’est plus un sentiment d'admiration pour l’ordre qui se manifeste dans l’univers matériel”30. Je peux comprendre votre aversion pour le mot “religieux” pour décrire l’attitude émotionnelle et psychologique qui se révèle le plus clairement chez Spinoza. Je n’ai pas trouvé de meilleur mot que “religieux” pour la foi dans la nature rationnelle de la réalité qui est, au moins partiellement, accessible à la pensée humaine. Dès lors que ce sentiment est perdu, la science dégénère en un empirisme dénué d’inspiration”31.

            Porté par cet amour pour la Raison universelle, le sage voit dans ses facultés intellectuelles un pouvoir divin, le suprême don d’accéder aux “pensées de Dieu”. Même si la plupart l’ignore ou le néglige, l’homme porte en lui le principe de tout l’univers. Comprenant que l’intellect humain possède le secret du cosmos, Démocrite proclama que “sont dieux, les principes de l’intellect32 et s’identifia alors lui-même comme “la voix de Zeus”33. La Raison humaine, cette “lumière divine34 comme l’appelait Spinoza, est la faculté de notre cerveau qui reproduit l’ordre naturel engendré par la Causalité universelle, de telle sorte que “notre entendement est une partie de l'intellect infini de Dieu, quand il perçoit les choses véritablement”35.

            Il n’y a nulle part d’esprit transcendant qui domine les hommes. L’être humain n’est pas une misérable créature, écrasée et humiliée par le surnaturel. Désormais, il n’est plus condamné à demeurer dans sa condition originelle, ignorant, apeuré et projeté dans cette existence incompréhensible, mais grâce à sa pensée rationnelle, il peut s’élever jusqu’à la plénitude métaphysique. Tout apparaît dans son éternelle et immédiate simplicité à l’esprit qui accède à l’amour de la Raison universelle. Ce sentiment fait intuitionner la totalité du réel, et offre le pouvoir de parcourir l’univers infini sur les ailes de la pensée. A l’opposé de la transcendance, obscure, absurde et révulsante, le sage éprouve, fasciné, le sentiment d’immanence issu de la Causalité universelle qui s’exprime dans l’infini, où naît, meurt, et renaît un nombre inintelligible de mondes, de formes de vies et de consciences en des temps illimités. Métrodore, disciple d’Epicure, insiste pour que tu te souviennes que “tout en ayant une nature mortelle et en disposant d’un temps limité, tu t’es élevé grâce aux raisonnements sur la nature jusqu’à l’illimité et l’éternité, et tu as observé : ce qui est, ce qui sera et ce qui a été36.

            “Devant de telles visions, une joie divine, un saint frémissement me saisissent à la pensée que ton génie contraignit la nature à se dévoiler tout entière37 chantait Lucrèce. A me retourner et à tout contempler, je me surprends moi aussi à éprouver cet incroyable sentiment d’avoir su saisir le fond du secret. Par le pouvoir de la vérité, de mon vivant, j'ai conquis l'univers.

 

III - L’Idéalisme Héroïque

 

            Le sage contemple l’infinité des mondes. Il voit que le grand-tout n’est rien. Il n’y a pas de marche des mondes. Il n’y a pas de sens humain au multi-univers. La logique mathématique réalise tout, éternellement, une infinité de fois. Les atomes se rencontrent fortuitement dans le vide et produisent l’infinité des mondes. Débarrassé de toute forme de théologie, c’est libéré d’une quelconque volonté supérieure que Démocrite comprit son existence. Apparut alors un nouvel homme... un homme libéré de l’ordre du cosmos. Cet être réalise dès lors l’absurdité des traditions, des jugements esthétiques et des morales imposées selon un prétendu ordre supérieur. Rien ne règne au-dessus de lui. Il est et se conçoit totalement libéré. Il devient son propre Dieu. “Le sage est la mesure de toute chose38 proclama Démocrite.

            Puisque Dieu n’est rien d’autre que la nature et que le principe ultime vit reconstituté en moi, il n’y a pas de divinité au-dessus de moi, mais au contraire ma volonté et mes désirs sont une manifestation singulière de la puissance même de Dieu. Envahi par l’amour de la Raison universelle, c’est-à-dire par le véritable amour pour la divinité, l’homme libéré découvre l’amour métaphysique de soi-même et encense sa propre déification. “L'amour intellectuel de l’esprit pour Dieu est une partie de l'amour infini que Dieu a pour soi-même... cet amour est donc une action par laquelle l’esprit se contemple soi-même... il ne se distingue donc véritablement pas de la gloire39 s’émerveillait Spinoza. Transporté par l’amour de la Raison universelle, le sage se sent élevé au rang de glorieuse manifestation divine, et comprend sa totale légitimité à transformer une partie du cosmos selon ses rêves. Il lui appartient d’affirmer son essence en ce monde, et d’y faire triompher ses désirs, afin de réaliser tout ce que la logique aveugle est incapable de parachever.

            Après “Megas Diakosmos” [Le Grand Système du Monde], chef-d'œuvre intemporel par lequel Démocrite avait appris aux hommes que le cosmos est l’expression naturelle de la Raison universelle, il rédigea ensuite “Mikros Diakosmos”40 [Le Petit Système du Monde], un nouvel ouvrage dans lequel il décrivait l’homme comme un microcosme dirigé par sa Raison intérieure. Comprenant que le principe ultime s’est reconstitué en lui, le sage réalise la valeur inestimable de son être. A ses yeux, chaque individu pleinement conscient de lui-même est porteur d’une essence divine qui le rend irremplaçable. Pour moi, la seule chose qui ait désormais un sens, ce sont ces idéaux que je porte dans mon cœur d’enfant et que je partage avec d’autres êtres. La seule chose qui ait une signification, ce sont ces désirs qui proviennent de ma Causalité intime et qui vivent en moi-même.

            “Le Désir est l'essence même de l'homme41 disait Spinoza. Ne pas exalter ses désirs intimes, se conformer à l’ordre présent ou renoncer à ses rêves par peur de l’échec, c’est laisser disparaître son essence individuelle sous le poids des causes extérieures. Exister véritablement requiert l’affirmation glorieuse de son être. Exister, c’est faire vivre cette volonté de peser sur cette réalité pour y faire triompher les désirs nés de son essence. Vois donc que, “l'humilité n'est point une vertu”42, mais au contraire découvre dans “la satisfaction de soi-même, venant de ce que l'homme contemple son être et sa puissance d'agir, ce que nous pouvons posséder de plus haut”43 t’enseigne Spinoza.

            Dans la psychologie de l’homme libéré, le Désir-puissance et l’amour-joie croissent ensemble. Quand les désirs intimes de cet être s’accomplissent, sa puissance d’exister s'accroît et se manifeste alors par le sentiment de la joie authentique. L’esprit libéré veut vivre de grands moments, sentir de belles choses et accomplir les actions que lui inspire son être. Il tend vers le bonheur, non comme une fuite apeurée par la peur de la mort, mais comme l’affirmation glorieuse de son essence dans cette réalité désormais comprise. C’est avec un tel recul métaphysique, que des sages comme Epicure et Spinoza proclamèrent jadis leur quête de la vie heureuse.

            “Tu n’es pas un vrai disciple de notre maître Epicure44 lançait Thomas Jefferson à l’un de ses collègues qui se contentait d’observer passivement le cours des choses. Adversaire emblématique des fatalistes, l’épicurien vit en “dieu glorieux45. Il ne se laisse aucunement soumettre par l’ordre des causes extérieures. L’amour rationnel de son être s’oppose à l’impuissance des fatalistes. En plus de se remplir de ses sensations agréables et de ses souvenirs heureux, à travers la compréhension de ce qu’il accomplit, il ressent une immense joie provenir de son sentiment d’exister. Sachant que la seule chose qui a de la valeur, c’est le triomphe de ses raisons intimes, il rejette ses peurs et ses faiblesses et ne se laisse pas détourner par la possibilité de l’échec. “Il vaut mieux faire de bons calculs, même malchanceux, qu’avoir de la chance après de mauvais calculs, car ce qui a de la valeur, c’est réussir dans les entreprises que l’on a sagement méditées”46 enseignait Epicure.
           
Affirmant ses désirs sur le monde, l’homme libéré est parti en quête de son idéal, aussi loin que celui-ci puisse résider. Il agit comme s’il était impossible d’échouer. Il bannit toute faiblesse existentielle, afin de vivre pleinement les idéaux qui proviennent de son essence, ceux qu’il a dans son cœur d’enfant. “La recherche de la vérité et de la beauté est une activité où il est permis de rester enfant toute sa vie”47. “Si je ne m’obstine pas inlassablement à poursuivre cet idéal éternellement inaccessible en art et en science, la vie n’a aucun sens pour moi48 confiait Albert Einstein.

            L’homme libéré s’est levé pour regarder au loin l’horizon inatteignable, et proclamer que défier le destin sera son mode d’existence. Ses plus hauts idéaux, mêmes irréalisés, ne peuvent plus le hanter, encore moins le détruire, car ils sont les émanations d’une puissance d’être devenue invicible. A tout désir singulier et fluctuant s’est désormais associé une joie permanente d’exister, qui elle ne s’épuise pas, et transparaît en retour dans chaque désir et amour singulier.

 

            Ce monde n’a pas été fait pour l’être humain. Nous sommes ignorés par l’ordre de la nature, et donc constamment confrontés à un océan de désirs non réalisés. Face à cette condition, l’esprit peut refouler son Désir, le condamner, et même vouloir le renier jusqu’à tendre à redevenir une pierre, ou au contraire il peut le vivre comme Epicure, dans “la joie mêlée de larmes”49, ce sentiment de puissance qui envahit celui qui, bien que pleinement conscient de la tragédie du réel, a su vaincre sa condition par une joie venue du plus profond de son âme.

            Renoncer à son Désir, c’est renoncer à soi-même et se laisser détruire complètement. Tenir fermement à son Désir, c’est exister réellement. Par ce simple raisonnement, l’homme libéré connaît sa supériorité sur les coeurs qui gémissent, renoncent, ou fuient devant le réel.  Comprenant sa condition d’être singulier dans un univers aveugle, l’homme libéré a réalisé l’origine de sa souffrance. Il voit qu’elle est le prix des belles choses qu’il a dans son coeur. Grâce à cette vision, sa tristesse n’est plus aliénante. Elle produit même une gloire existentielle qui l’invite à mener une vie héroïque. L’homme libéré sait que le sens de sa vie n’existe qu’à travers l’accomplissement de ses raisons intimes et meurt avec sa soumission au monde. Par conséquent, se contenter de ses instincts primaires et des normes de son temps, ou prendre peur et s’enfuir dans les fables, ce serait laisser disparaître son être et mourir de son vivant. Pour lui, l’ignorance, la confusion et les fables mensongères ne sont d’aucun réconfort. A ses yeux, tout ce qui le détourne de son Désir est une menace à sa seule chance d’exister véritablement. Dans son coeur, la faiblesse et le mensonge sont bannis. La vérité doit être recherchée, et comprise à n’importe quel prix. Il en va de son existence.

            L’homme libéré s’est élancé dans le réel avec le plaisir intérieur du microcosme, ce sentiment métaphysique de s’appartenir totalement et d’idéaliser de belles choses en soi-même. Désormais rien ne peut plus l'arrêter. Par réaction, ses peines éveillent sa révolte, exaltent sa détermination et accroissent sa puissance intérieure. Plus il souffre, et plus il s’affermit, se construit et se résout à affirmer ce qu’il est, en gravant son Désir dans le cosmos. Une joie durable émane de la contemplation de son incroyable résistance. Malgré l’impact dévastateur de l’absurde condition humaine, l’homme libéré a réussi l’exploit de faire survivre sa Raison intime dans son cœur. L’univers subit depuis toujours le vent de révolution conséquent à la présence de cette puissance indépendante. L’univers est contraint de se métamorphoser sous les coups de cette divinité piégée à l’intérieur du cosmos.

            Porté par son héroïsme existentiel, l’homme libéré a découvert le miracle qui sommeillait en lui. La vraie sagesse, ce n’est pas renoncer à son Désir, se contenir ou se réprimer, mais au contraire s’exalter afin d’accomplir son chef-d’oeuvre. La vraie sagesse, c’est de vivre en immortel, ici, durant sa courte vie.

 

            Les fatalistes préfèrent changer l’ordre de leurs désirs plutôt que de vouloir vaincre l’ordre du monde. Ils sont les esclaves de leurs faiblesses. Moi, je préfère m’efforcer à bâtir un miracle. Changer l’ordre de mes désirs, c’est bafouer mes raisons intimes et sombrer dans l’inexistence. La partie émotionnelle des sentiments n’a pas de valeur si elle n’est l’expression sensible d’une raison qui existe dans mon coeur. A quoi bon le plaisir, si je ne porte pas le pourquoi profond de mes actions ? L’homme libéré préfère tous les malheurs et tristesses de sa vie, conscient des idéaux qu’il poursuit, et des rêves presque impossibles vers lesquels il tend, à tous les plaisirs ennuyeux du commun des mortels, qui lui apparaissent totalement vides de sens. Au-delà des tristesses et des joies circonstancielles, il ressent dans la pleine conscience de sa Raison intime une incommensurable joie émanée de sa déification intérieure, une béatitude irrémédiablement liée à son être. L’homme libéré n’est plus ce qu’il est. Il est ce qu’il aime.

            Je pense être un tel homme. Je préfère réaliser honnêtement mes défauts, mes échecs et mes fautes. Je ne me cache pas ma condition. Je préfère la vérité qui balaye au mensonge qui empoisonne. En dépit, de ces terribles nouvelles, je suis libéré du fardeau. Je ressens cet immense plaisir de savoir qui je suis. Je décide désormais en toute conscience qui je veux devenir et où je veux aller. Je ne subis plus ma condition. Je suis près à refaire ce monde. Je ne suis plus l’homme originel qui suit le sort que Dieu a accidentellement imposé sur cette planète. J’ai refusé mon sort. Alors, seulement j’ai été libre de devenir ce que je suis au plus profond de moi-même. Devant l’incompatibilité entre ce monde et les désirs de tout esprit libéré, la plupart des âmes plient et perdent le sens de leur vie. L’espèce à laquelle j’appartiens a décidé de faire plier le monde pour exister.

 

 

IV - L'Homme Libéré Veut Achever le Travail de Dieu

            “Voilà donc la fin à laquelle je dois tendre : acquérir cette nature humaine supérieure, et faire tous mes efforts pour que beaucoup d'autres l'acquièrent avec moi ; en d'autres termes, il importe à mon bonheur que beaucoup d'autres s'élèvent aux mêmes pensées que moi, afin que leur entendement et leurs désirs soient en accord avec les miens ; pour cela, il suffit de deux choses, d'abord de comprendre la nature universelle autant qu'il est nécessaire pour acquérir cette nature humaine supérieure ; ensuite d'établir une société telle que le plus grand nombre puisse parvenir facilement et sûrement à ce degré de perfection. On devra veiller avec soin aux doctrines morales ainsi qu'à l'éducation des enfants ; et comme la médecine n'est pas un moyen de peu d'importance pour atteindre la fin que nous nous proposons, il faudra mettre l'ordre et l'harmonie dans toutes les parties de la médecine ; et comme l'art rend facile bien des choses difficiles et nous profite en épargnant notre temps et notre peine, on se gardera de négliger la mécanique”50 préconisait Spinoza.

            Jadis, Démocrite avait deviné l’existence passée des hommes préhistoriques et étudiait les choses, pour vaincre l’ordre aveugle de la nature. “Nos raisonnements perfectionnent les données fournies par la nature, et y ajoutent de nouvelles inventions51 poursuivait Epicure. Depuis ses origines, notre grand courant rationaliste a rêvé de perfectionner la nature. Cet idéalisme est l’expression même de notre puissance d’exister. Pour nous, l’homme n’a pas à se soumettre à la nature, car “en tant que l’homme est une partie de la nature, il constitue une partie de la puissance de la nature52 expliquait Spinoza.

            Les valeurs humaines ne sont pas naturellement présentes dans l’univers. Nous sommes dirigés par des lois physiques et biologiques qui n’ont malheureusement pas spontanément évolué pour tenir compte de l’unicité qu’il y a en chacun d’entre nous. Comme les autres animaux qui luttent pour leur existence, l’homme est condamné à travailler durement pour survivre. La compréhension de la réelle nature de Dieu explique les failles de notre monde. Dieu est intrinsèquement incapable d’achever sa création. Le monde préhistorique n’est pas en accord avec ce que nous avons dans le coeur. Il nous bannit dans une condition primaire. Pour que la vie humaine obtienne la place qu’elle mérite, l’homme n’a d’autre choix que d’achever le travail de Dieu. L’ordre absurde qui nous entoure devra être vaincu par notre idéalisme rationnel qui se concrétisera par des révolutions nées du désir réfléchi en un monde meilleur.

            Sans se nommer ainsi, les hommes libérés ont commencé l'achèvement du travail de Dieu depuis des millénaires. Luttant contre les injustices imposées par la nature et aggravées par les fatalistes, les progrès qu’ils ont d’ores et déjà accomplis ont métamorphosé notre monde. Un à un, ces progrès permettent peu à peu de rendre à la nature la perfection qu’elle a perdue aux yeux des hommes lorsque ceux-ci ont cessé d’être des animaux et qu’ils se sont éveillés. Lucide devant les immenses difficultés qui l’attendent, l’homme libéré demeure résolu. Il vit pour des miracles... les miracles qu’il prépare de ses propres mains.

            Grâce à ses mains, ses outils, ses machines... l’homme libéré démultiplie sa puissance et impose sa volonté à l’ordre aveugle autour de lui. Lentement, il s’affranchit de son absurde condition animale. “Le développement de la technologie signifie que de moins en moins d’efforts sont réclamés à l’individu pour la satisfaction des biens de la communauté... ainsi l’énergie et le temps libre que l’individu gagne peut être utilisé pour le développement de sa personnalité53 expliquait Einstein. Bientôt nos robots autonomes, auto-contrôlés et auto-entretenus auront tellement démultiplié notre puissance, que ces machines réaliseront l’essentiel de l’effort de survie à notre place, en produisant les éléments nécessaires à notre subsistance et à notre bien-être. Alors, l’homme se sera défait des contraintes héritées de ses origines animales. Il aura vaincu la nécessité de travailler pour sa survie, et s’épanouira dans une existence libérée.
            Combien de temps encore l’impuissance fataliste dominera-t-elle la pensée face au rêve de notre monde achevé ? Je suis né, j’ai grandi et le premier mot que j’ai prononcé fut “non” ! Ma vision du monde est simplement celle de l’enfant qui découvre la vie, et réalise qu’il existe de nombreuses choses qui ne sont pas justes et qui méritent d’être changées. Nos ancêtres ont permis de faire avancer l’humanité pour qu’un jour, nous vivions dans un monde qui nous offre ce bonheur encore inconnu, enfoui depuis des millénaires dans nos cœurs d’enfant. Il ne tient qu’à nous d’achever le travail de Dieu. Il n’y a pas de destin, mais ce que nous faisons pour nous-même.... pas de destin mais ce que tu choisiras de faire maintenant. Déploie ton jeune courage, enfant, c’est ainsi que l’on s'élève jusqu'aux astres.

 

 

V - L’Essence Eternelle de notre Ame Matérielle

 

            L’idéalisme de l’homme libéré peut paraître bien héroïque, et pourtant sa quête est vouée à l’échec. Ses désirs intimes seront vaincus par le monde aveugle. “La puissance humaine est très limitée, et la puissance des causes extérieures la surpasse infiniment”54 reconnaissait Spinoza. Alors, “chacun de nous quitte la vie avec le sentiment qu'il vient à peine de naître55 disait Epicure. Que répond donc l’homme libéré, confronté à la conséquence ultime de la cécité divine : sa mort prochaine ?

            Comprenant la matérialité de son âme, Epicure répond simplement : “la mort n’est rien pour nous56. Elle ne nous concerne pas. Nous n’avons rien à craindre d’elle. Tu n’auras jamais conscience d’être mort. La mort n’est qu’un sommeil éternel. Tous les tourments que tu éprouves de la mort se produisent de ton vivant. Sois heureux maintenant, vie pleinement le bonheur présent, et la mort ne sera rien pour toi. “Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie”57 poursuivait Spinoza.

            Lorsque l’idée de la mort revient malgré tout me hanter, au lieu de la subir comme un objet de terreur, j’y puise le moyen de renforcer ma conscience de l’instant présent. Ainsi, il m’arrive de regarder le coucher du soleil comme si je vivais les derniers instants du monde. C’est dans ce moment apocalyptique, juste avant que tout ne disparaisse, que je réalise le plus fortement la valeur de mon existence. Au lieu d’espérer une prison éternelle, je découvre plutôt combien la conscience de ma finitude épanouit pleinement mon sentiment d’exister et m’offre l’inégalable prix de l’instant présent. Il est possible d’apprendre à ressentir pleinement ce plaisir d’exister, tout en sachant que le jour de sa mort reste indéterminé, et se projeter pleinement dans le présent salvateur. Ainsi, de mon point de vue, et seul cela compte désormais, s’ouvre devant moi un avenir potentiellement illimité. J’ai décidé de vivre pleinement ce présent salvateur, en cueillant dès aujourd'hui les roses de la vie, sans me laisser tourmenter par l’avenir ou le passé. Je ne me laisserai pas affaiblir, mais concrétiserai cette existence pour atteindre quelque chose de beau, peu importe la difficulté, du moment qu’il ne soit pas impossible de la trouver.


            Posséder la pleine conscience du présent est un idéal pour sa vie autant qu’une solution existentielle. Malheureusement, dans la pratique cette attitude devient difficilement tenable lorsque la mort s’approche ostensiblement face à nous. Le vieillissement et les maladies incurables nous détruisent lentement sous nos propres yeux. Ces maux cessent de rendre notre avenir potentiellement illimité, et le présent perd son pouvoir salvateur. Voilà pourquoi Démocrite redoutait beaucoup plus le vieillissement que la mort : “Les sots souhaitent vivre, car ils ne craignent que la mort, au lieu de craindre la vieillesse.”58 “Les hommes, dans leurs prières, demandent aux dieux la santé ; ils ignorent qu'ils ont en eux-mêmes la possibilité de se la procurer”59.

            Face à notre condition, Démocrite nous invitait à étudier les êtres vivants et à inventer des remèdes. Elevant la médecine “soeur de la philosophie60, il ouvrit la voie à son célèbre élève, Hippocrate. Le sage veut achever le travail de Dieu, pour s’offrir à lui-même et aux générations futures, une existence plus belle qu'elle ne l'est aujourd'hui. Il veut lutter contre les maladies incurables et les dégâts du vieillissement pour changer la condition originelle des hommes, afin qu’à chaque instant, en toute circonstance, un avenir indéterminé s’ouvre à chacun d’entre nous. Un jour, les progrès de la médecine repoussant quasiment à l’infini la limite de viabilité du corps humain, la date de chaque mort deviendra complètement imprévisible. Elle pourra se produire demain, dans un siècle, dans un millénaire... Ce jour-là, l’espoir qu’offrira l’avenir et la durée indéterminée qui sera offerte à chacun métamorphosera l’existence.

            En plus de nous inviter à découvrir des remèdes, Démocrite nous a fait une révélation époustouflante qui change à elle seule la dimension du problème posé par la mort. Bien que notre métaphysique matérialiste exclut toute résurrection dans un paradis, au cas où vous ne l’ayez pas encore remarqué, elle prédit pour toute chose une certaine forme d’immortalité. Accrochez-vous, je vous emmène vers des conclusions auquel le dualisme dominant et sa fable sur l’immatérialité de l’âme ne vous a pas préparés.

            L’âme matérielle de chaque individu se forme lorsque le sentiment de soi s’établit. La conscience d'être conscient n'est pas juste informative, mais elle donne lieu à un souvenir complexe, constamment remémoré et à la base de chaque esprit : le sentiment de soi. Cette présence latente est différente selon les individus. En effet, toute carte mémorielle organisée par sélection neuronale possède une originalité propre, d’autant plus importante que cette carte est complexe. Par exemple, nous percevons tous le rouge, mais ne le voyons pas exactement de la même manière car de légères différences existent dans nos agencements neuronaux qui identifient cette couleur. Il en est de même pour les structures neuronales définissant le sentiment de soi. Cette réminiscence est spécifique de chaque conscience et définit le soi. A travers les différents sentiments de soi concevables, la nature réalise toute la palette des personnalités humaines possibles. Dans chaque être humain, les rapports particuliers qui composent son sentiment d’exister définissent son essence unique.

            Le fond de l’âme est le sentiment de soi. Ne pas avoir vécu tel événement de mon quotidien, ou oublier certains souvenirs de mon passé, c’est rester malgré tout moi-même. En revanche, devenir amnésique au point de perdre jusqu’au souvenir de moi-même, c’est mourir, pour éventuellement laisser renaître un autre esprit dans mon corps toujours vivant. Je suis la remémoration consciente de mon sentiment d’exister. Ce souvenir fait de moi qui je suis. Il est inscrit dans ma mémoire neuronale, elle-même composée uniquement de matière. Par conséquent, ce que je suis est une configuration matérielle particulière. Dès lors, je dois changer la compréhension que je me fais de mon être intime. “Je” peut exister au-delà du corps que je perçois en ce moment. En fait, j’ai déjà existé et existerai ailleurs. Lorsque je m’endormirai ce soir, je succomberai peut-être en ce monde, mais dans un autre temps, au fond de lui-même, quelqu’un se souviendra de moi. “Il y a nécessairement en Dieu (c’est-à-dire la nature), une idée qui exprime l'essence de tel ou tel corps humain sous le caractère de l'éternité61 percevait Spinoza.

            Dans toute région finie de l’espace, le nombre de possibilités dans les associations atomiques est toujours un nombre fini. Par conséquent, à travers la multitude infinie de mondes, toutes les situations physiques finies sont reproduites une infinité de fois. “Certains mondes sont non seulement si semblables entre eux, mais encore si parfaitement et absolument pareils en tous points, qu'aucune différence ne les distingue”62 disait Démocrite, lorsqu’il fermait les yeux et voyageait par la pensée dans ces lieux, où il rencontrait “d'innombrables Démocrites63 identiques à lui. Attention ! Tous les mondes que votre imagination débordante invente n’existent pas pour autant. Seules les histoires non contradictoires existent véritablement. Cela fait, pour chaque chose finie, une quantité inimaginable d’histoires possibles. Ici, dans nos mains, toute chose finie est mortelle et décomposable, mais son essence demeure éternellement réalisée à travers l’infinité des réalités.
            Dans un autre temps, dans un autre lieu, la matière se réorganisera dans son ordre actuel et te donnera une seconde fois la lumière de la vie. En fait, tout homme a déjà existé une infinité de fois, et reviendra encore et encore. “Regarde en arrière, tu vois quel néant est pour nous cette période de l'éternité qui a précédé notre naissance. C'est un miroir où la nature nous présente l'image de ce qui suivra notre mort... Tournons nos regards vers l'immensité du temps écoulé, songeons à la variété infinie des mouvements de la matière : nous concevons aisément que nos éléments de formation actuelle se sont trouvés plus d'une fois déjà rangés dans le même ordre, mais notre mémoire est incapable de ressaisir ces existences détruites, car dans l'intervalle la vie a été interrompue”64 expliquait Lucrèce.
           
La compréhension de l’éternité de toute chose est utile pour diminuer la tristesse liée à l’idée de la disparition de son être et de tous ceux que l’on a aimés. Remarquons cependant bien combien l’éternité des essences est différente de la fable sur la résurrection après la mort. La promesse d’une poursuite de sa vie dans un futur paradisiaque diminue l’intérêt de la vie ici-bas. Cette fable serait non seulement incompatible avec le développement proposé ici à notre sentiment existentiel, mais elle est de toute façon impossible à croire tellement elle est contraire aux lumières naturelles de la Raison. Certes, il existe vraisemblablement des mondes bien meilleurs que celui où nous sommes actuellement, mais aucun n’est indestructible comme le paradis biblique. Même dans le meilleur de ces mondes, nous avons eu une existence temporellement limitée par la mort, et nulle part personne ne contemple l’infinité de ses désirs pleinement réalisés. Seul l’amour de la Raison universelle peut élever jusqu’à la conscience complète de son être, et insuffler la paix parfaite du sage.

            Tout esprit est bien plus vaste que ce qu’il perçoit. Il est infini. Les autres corps dotés d’une organisation neuronale définissant un sentiment d’exister absolument identique au mien sont d’autres parties de mon être. Ces autres corps ne sont pas des autres mois, c'est moi ! J'éprouve le même sentiment d'exister partout, et je n'ai pas plus de réalité ici, là-bas, ailleurs, dans le futur ou dans le passé. Par rapport à ma conscience actuelle, ces autres existences sont un peu comme ces vieilles photos sur lesquelles je me surprends parfois à me découvrir dans des instants étranges, que j’ai manifestement vécus, mais dont il n’y a aucune trace dans ma mémoire. Du point de vue de cet instant présent, je ne suis pas plus étranger au moi que je me souviens avoir été il y a quelques années, ni au moi qui a oublié ce qu’il a vécu, ni non plus au moi que je suis ailleurs et dont il n’y a aucune trace ici. Mes états de conscience ne sont pas continus, mais s'enchaînent les uns les autres et placent mon essence unique dans toutes les situations physiques possibles. Etant donné que part mon corps présent, je ne suis actuellement qu’un mode fini de mon être infini, mes pensées n’ont aucun pouvoir d’influence sur ce qui se passe de toute façon ailleurs, dans les autres parties de mon être. Par conséquent, mes décisions doivent uniquement concerner mon corps présent dans ce monde. La conscience de la multiplicité de son existence ne change rien à sa vie pratique. Elle bouleverse en revanche son émotionnel métaphysique. Lorsque l’homme libéré réalise la dimension cosmique de son être, il ressent sa puissance de vaincre ici et ailleurs, et devine dans son Désir, la totalité de ce qu’il est, réalisé à travers l’infinité des mondes. L’homme libéré ne se reconnaît alors plus dans son corps actuel. Il ne se comprend que par son Désir intime, cette joie éternelle qui le dépasse complètement.

            Ainsi, l’éternité des essences est non seulement une conséquence inévitable de notre métaphysique, mais cette propriété du cosmos s’accorde et renforce notre idéalisme héroïque. Ce que tu es, en ce monde, par ce corps, c’est la concrétisation d’une des possibilités d’existence de toi-même. Vois dans cette chance finie et mortelle, l’occasion d’imprimer quelques uns de tes désirs dans le cosmos. Cueille le jour sans tarder. La vie périt par le délai. L’éternité n’attend pas. L’éternité, c’est ici et maintenant. Même si ta mémoire et tes sens limités t’empêchent de l’apercevoir clairement, l’amour de la Raison universelle te révèle la nature cachée de ton être. La mort est une illusion. Tout est éternel. Vois que la peur de ne plus être n’a pas de fondements. Elle ne tient qu’à l’ignorance de la réelle nature des choses. Débarrasse-toi de cette peur absurde, et épanouis ton sentiment d’exister, ici, dans l’éternité.

            Libéré par l’amour de la Raison universelle, le sage s’emplit de la joie que lui procure cette existence miraculeuse, au point de ne presque plus ressentir de tristesse face à la mort. Il se comprend et se ressent d’essence divine. Ils pourront le persécuter et le réduire en poussière, mais rien, ni personne ne peut lui arracher cette vie indépendante qu’il se donne dans les siècles et dans les cieux.

 

VI - Les Dérives Théologiques des Ames Impuissantes

 

            Lorsqu’une âme impuissante contemple le ciel étoilé, elle recherche le soulagement de sentir son individualité se dissoudre et disparaître, comme diluée dans l’immensité infinie, l’émotion exactement inverse à celle éprouvée par l’homme libéré face au même spectacle, lui qui sent monter sa gloire existentielle comme si toutes les forces du cosmos s’étaient rassemblées en lui. Peu d’êtres glorifient leurs désirs. Rares sont déjà les esprits qui ont conscience de ce qu’ils veulent vraiment. La plupart des hommes sont incapables d'éveiller, puis de conserver leur Raison intime dans leur cœur. Vidé du fond de leur être, ils mènent des existences agitées par des instincts primaires et des désirs refoulés. Leur âme a renoncé à elle-même et erre, perdue dans l’existence, souvent totalement esclave de forces extérieures, quelquefois à demi-consciente de son état et à la recherche du sens de sa vie. Affolée, elle se raccroche à un ordre qui lui donne une place et un sens. Elle se soumet à un système qui lui dit quoi être et quoi faire, et qu’elle défend de toutes ses forces. “Elle lutte pour son esclavage comme si il s’agissait de sa liberté65 commentait Spinoza. L’âme impuissante se fond dans un schéma qui se substitue à l’individualité qui lui fait défaut. Elle s’identifie tantôt à son ethnie, à son sexe, à son pays, à sa culture, aux traditions, à la mode, aux regards... elle se soumet au destin, à l’ordre de la nature, ou encore à la prétendue volonté de Dieu... L’âme impuissante théologise le monde pour se comprendre par rapport à un ordre extérieur. Incapable d’exister par elle-même, elle recherche le fond de son secret dans la société, dans la nature, dans le ciel imaginaire, partout à l’extérieur... partout sauf en elle-même.
            Dans l’antiquité, les âmes impuissantes invoquaient le destin pour justifier le reniement de leur essence, argument absurde que je balayerai en son lieu. Les masses fatalistes n’ont pas disparues, elles se sont tout juste transformées. De tout temps, les âmes impuissantes cherchent à réduire l’individu à un ordre extérieur. A travers les époques et les civilisations, elles ne cessent de réinventer de nouvelles formes de théologie, non seulement spiritualistes mais parfois même d’inspiration matérialiste. Voir la nature comme une chose qui domine absolument l’espèce humaine, affirmer que l’homme n’est qu’un jouet inventé par un dieu transcendant, ou encore réduire l’individu à une catégorie appartenant à la communauté ou à l’état, c’est toujours renier l’homme libéré. Dans toutes les théologies, l’essence de l’individu doit s’incliner devant un ordre totalisant qui la domine complètement : doctrine du destin, monothéisme et spiritualisme transcendants, tribalisme, nationalisme, communisme, soumission écologique à la nature... sont tous autant de formes variées de théologie. Ces visions légitiment l’écrasement plus ou moins prononcé des désirs de l’individu au nom d’un ordre supra-humain. Entre ceux qui délirent hors des lois de la nature, et les autres qui rêvent de nous soumettre à une condition barbare, cruelle ou primitive... tous prétendent changer le monde. Cachés derrière leurs luttes fratricides, tous ces théologiens se sont vautrés dans des formes variées de providence et se soumettent à un système totalisant, la quête opposée à celle de l’homme libéré, qui déifie les désirs intimes de l’individu, et proclame sa légitimité à métamorphoser une partie du cosmos selon ses rêves. Tout autorité supra-individuelle entre en opposition frontale avec l’hyper-humanisme de l’homme libéré. Le sage condamne toute forme de théologie, même matérialiste. Il n’a pas à se soumettre au supposé mouvement de l’histoire, à l’esprit des lois de la nature, à la cruauté de la sélection naturelle, pas plus qu’à l’ordre social ambiant, mais bien à utiliser les lois de la nature pour vaincre la nature et y imposer ses valeurs. “La nature domine la nature, et la nature triomphe de la nature66 avait jadis proclamé Démocrite.

 

 

VII - L’Indépendance Radicale de l’Homme Libéré

 

            Au contraire du malaise que la plupart des hommes éprouvent face à la matière et à l’infinité des mondes, cette vision me subjugue. Ce cosmos aveugle est le seul à faire de mon être intime, une singularité libérée de toute volonté extérieure. Je m’appartiens totalement. Le matérialisme de Démocrite est extraordinairement libérateur. Loin des extrapolations fantaisistes de la psychanalyse, ou des dérives totalisantes de tous ceux qui croient pouvoir réduire l’individu à un produit de la génétique ou de la société, pour Démocrite, l’ordre de notre âme matérielle provient du hasard dont la source originelle réside dans le tourbillon d’atomes désorganisés que nous inspirons.

            Tous ceux qui oublient de penser avec la matière physique ne peuvent voir l’individu que comme le résultat combiné de la génétique et du conditionnement social. En réalité, le tourbillonnement perpétuel des atomes est la source d’une variabilité supplémentaire pendant la genèse des corps et des cerveaux, qui confère à l’individu une singularité unique. Du fait de cette agitation moléculaire, les vrais jumeaux n’ont pas les mêmes empreintes digitales, et ne possèdent pas non plus les mêmes cartes neuronales. Mes gènes et mon histoire influent tous deux grandement sur mon architecture cérébrale, mais ces deux forces cumulées sont loin de contenir assez d’informations pour définir l’état de toutes mes connexions neuronales ; elles qui évoluent en grande partie aléatoirement, sans quoi la sélection à la base de ma mémoire et de mon intelligence ne fonctionnerait pas. Mon essence n’appartient donc ni à mon ethnie, ni à cette société qui m’a fait naître, mais seulement à moi-même. Ce que je suis pourrait exister dans une autre civilisation, dans un autre temps, dans un autre corps, certainement même dans un corps non-humain, et donc de fait, j’ai existé, j’existe et j’existerai ailleurs. “Je” n’est pas même réductible à l’être humain, car “Je” est un dieu qui vit dans l’éternité.

            Là où les théologiens et leurs successeurs modernes en philosophie, en psychologie et en sociologie continuent d’imaginer des liens de Causalité fictifs entre des catégories qui n’ont rien à voir entre elles, comme jadis lorsqu’ils voyaient un lien entre un acte immoral et le lieu où s’abat la foudre, aux yeux de l’homme libéré, les causes extérieures sont un ordre aveugle qui n’a pas de signification pour lui. Toute individualité consciente est certes uniquement le produit de causes matérielles, génétiques, culturelles, historiques, psychologiques... mais sa signification ne se réduit pas à ces causes inférieures. L’essence de l’homme libéré est bien entièrement engendrée par des éléments du monde matériel, mais sa signification n'apparaît qu’au niveau supérieur dans le sentiment d’exister. En effet, la signification des essences est toujours contenue dans les essences, et non dans les éléments qui les constituent. Les propriétés géométriques du triangle proviennent de la seule essence du triangle et ne se trouvent pas dans les points et les segments qui le dessinent. De même, les désirs de telle ou telle essence humaine découlent comme des propriétés de cette essence, et ne proviennent pas des éléments qui l’ont composée. Ainsi, vouloir réduire les désirs intimes de l’homme libéré à ses causes antérieures serait comme tenter d’expliquer les particularités des objets complexes sur le seul plan atomique. “Il serait possible de décrire toute chose scientifiquement, mais cela n’aurait aucun sens. Ce serait une description sans signification, comme si l’on décrivait une symphonie de Beethoven comme une variation d’ondes de pression67 disait Einstein. Si l’on analysait une bactérie à l’échelle atomique, on verrait des chocs et des mouvements de particules, mais à partir de ce seul niveau inférieur, on ne saisirait rien de la “volonté” de survie qui a émergé avec les réplicateurs. Il serait complètement absurde d’attribuer une signification vivante aux atomes, même s’ils fondent tous les effets du vivant, car la volonté de survie n’apparaît qu’à l’échelle supérieure établie par les réplicateurs. De même, vouloir comprendre le sentiment de soi d’un esprit libéré par ses diverses causes antérieures, c’est se tromper d’au moins une dimension dans l’ordre des valeurs apparues dans l’univers. Seules la psychologie des âmes impuissantes est éventuellement réductible à un niveau inférieur, parce que celles-ci ont abandonné leur essence et pallient à leur néant existentiel en se raccrochant à un ordre extérieur. L’homme libéré, cette lumière des lumières, a compris que Dieu est aveugle, comme les causes qui l’entourent. Il ne cherche pas à résumer son être à un ordre qui lui donnerait un sens. Il ne cherche pas, dans le monde inférieur à son individualité consciente, des causes pour trouver sa valeur. Le seul moyen de saisir la portée de son existence se trouve dans son cœur d’enfant, dans ses désirs intimes nés de son sentiment d’exister.

 

            L’homme libéré célèbre la fin de toute forme de théologie et proclame son indépendance. Dès lors, il refuse tout ordre qui ne lui apparaît pas clairement en accord avec sa Raison intérieure. Il veut vivre selon les seuls principes qu’il établit lui-même à partir de sa compréhension de la nature. S’il estime bien des valeurs et tant de belles choses produites par les civilisations, c’est pour les choisir et les vivre librement, car il condamne les âmes impuissantes qui se sont soumises à leur culture et l’on transformée en un instrument d’autorité. Rejette donc toutes les conventions, traditions, et systèmes arbitraires imposés, et offre-toi ce mode d’existence le plus libre qui soit. Epicure t’invite à réaliser, sans tarder, cet idéal autodidacte : “Fuis toute culture, bienheureux, à voiles déployées”68. “L’étude de la nature ne forme ni des vantards, ni des fabricants de formules, ni des individus exhibant la culture convoitée par le plus grand nombre, mais des hommes fiers et indépendants, qui font grand cas de leurs biens propres, et non de ce qui résulte des circonstances.”69 “Usant du franc-parler de celui qui étudie la nature, je préférerais dire tel un oracle, ce qui est utile à tous les hommes, quand bien même personne ne me comprendrait, plutôt que d’approuver les opinions courantes, pour récolter les louanges qui tombent du plus grand nombre.”70 “Jamais je n’ai voulu plaire à la foule, car ce qu’il lui plaît je l’ignore, et ce que je sais est loin de sa compréhension”71. “Tout ceci n’est pas pour la foule, mais pour toi, car nous sommes l’un à l’autre un assez vaste théâtre”72. “Ne dépendre que de soi-même est, à notre avis, un grand bien”73. “Quand on se suffit à soi-même, on arrive à posséder ce bien inestimable qu'est la liberté”74.

            Amoureux de l’autonomie, l’homme libéré accorde une importance primordiale au cœur de l’individu contre tous les diktats culturels et idéologiques, des communautés, des états et des sociétés. “C'est la personne humaine, libre, créatrice et sensible qui façonne le beau et exalte le sublime, alors que les masses restent entraînées dans une ronde infernale d'imbécillités et d'abrutissements”75. “Ceux qui se déchaînent contre les idéaux de Raison et de liberté individuelle et qui, avec la force brutale, veulent réduire les homme en esclaves imbéciles de l’état, nous estiment équitablement leurs adversaires irréconciliables”76 lançait Albert Einstein.

            Ennemi de l’ignorance, et donc désireux d’offrir son savoir, l’homme libéré rêve avant tout d’individus libres et autonomes. Il invite chacun à penser par lui-même. “Beaucoup de réflexions et non beaucoup de connaissances, voilà à quoi il faut tendre”77 recommandait Démocrite, notre premier encyclopédiste. Le sage s’oppose et prédit l’échec de tous ceux qui veulent formater les esprits. Les désirs intimes ne s’enseignent pas. Ils n’existent que par la seule nécessité interne de l’individu. Ils sont la manifestation de son essence. Un maître à penser peut aider à les clarifier et à les développer, mais leur véritable fond ne se transmet pas. Par conséquent, “si quelqu'un demande « pour quel but doit-on aider un autre, se rendre la vie plus facile entre nous, faire de la belle musique ensemble, avoir des pensées inspirées ? » on devrait lui répondre « si tu ne sens pas les raisons, personne ne peut te les expliquer ». Sans ces sentiments primaires nous ne sommes rien et aurions mieux fait de ne pas exister du tout”78 expliquait Einstein.

            Loin des théologiens matérialistes, le sage ne prétend pas changer le cœur des hommes, mais seulement bâtir les conditions pour épanouir le Désir de chacun. Il rêve d’une société avancée qui libérera les individus des contraintes de survie dues à notre condition animale, où l’individu ne sera plus une pièce assignée à une fonction après avoir reçue son certificat de conformité. Multifactoriel en notre nature, aucun critère académique ne sait nous résumer. L’homme libéré condamne tous ceux qui croient savoir à l’avance ce que vous êtes ou non vraiment capable de faire. Laissons au seul cours de notre vie, la sage décision de nous juger. L’homme libéré rêve d’un monde qui donne à l’individu sa chance d’entreprendre, qui laisse à chacun le choix d’étudier, d’inventer, de créer ce qui lui est cher. Il veut offrir à chacun l’occasion de réaliser ses rêves, et sait aussi que par cette voie, il obtiendra sur le long terme les meilleurs résultats pour tous. Ceux qui ont le plus fait progresser l’humanité n’ont pas et ne pouvaient pas être présélectionnés pour leur génie. “L’imagination est plus importante que le savoir”79 concluait victorieusement Einstein.

 

 

VIII - L’Amour de la Sagesse

 

            De part sa volonté d’affirmer son être et de résister à toutes les causes extérieures qui veulent l’affaiblir, le dominer ou le détruire, l’homme libéré se veut invincible en son cœur. Là où les âmes impuissantes se réfugient dans les mensonges, lui exalte sa puissance intérieure. “C'est dans les dangers qu'il faut observer l'homme, c'est dans l'adversité qu'il se révèle : alors seulement la vérité jaillit de son cœur80 disait Lucrèce. Même dans les pires circonstances, l’homme libéré préfère la vérité qui balaye au mensonge qui empoisonne. “Il est beau, de penser droit quand on est dans le malheur”81 observait Démocrite.

            L’homme libéré se sait faillible, mais il ne se laisse pas diminuer par la peur de l’échec. Il avance sans se laisser tourmenter. Il s’efforce d’agir pour le mieux. Le véritable sage qui verra un tel homme échouer, le considérera son égal. Bannis ensemble dans cette condition que nous n’avons pas choisie, nous essaierons de découvrir le vrai et de construire notre beau. Confronté à ses défauts et ses erreurs, le sage reconnaît tout. Il trouve un plus grand plaisir dans le sentiment de se sentir capable de reconnaître la vérité, que dans le refuge que lui procurerait le mensonge. Le sage a plus de plaisir dans le respect de soi-même, que dans n’importe quelle déception que peut lui infliger le monde. Il est toujours clair et lucide en son coeur. Il est héroïque et veut le vrai sur lui-même et sur tout ce qui l’entoure. Il veut être authentique. Pour cela, il vit pleinement ses joies comme ses tristesses. A aucun moment, celles-ci ne menacent son équilibre existentiel, ni ne dénaturent sa pensée. Cette reconnaissance des vérités douloureuses, qu’il admet sans chercher à les refouler, rend sa présence insupportable aux âmes impuissantes. Par sa promesse de sincérité envers lui-même, le sage ne fuit jamais la vérité. Il ne se laisse vaincre ni par les coups du sort, ni par ses échecs, ni par les erreurs de sa propre pensée. “Dans la recherche commune des arguments, celui qui est vaincu a gagné davantage, à proportion de ce qu’il vient d’apprendre”82 enseignait Epicure. “La recherche de la vérité est plus importante que sa possession83 aimait dire Einstein.

            La sagesse est en germe dans le coeur de l’homme libéré car celui-ci a renoncé à fuir le réel. Il a refusé de se construire un ego compensatoire, mais il préfère jouir du plaisir de savoir reconnaître la vérité, ses fautes comprises. “Le commencement du salut, c’est la reconnaissance de sa faute84 enseignaient Démocrite et Epicure. Le sage ne fuit pas ce qui l’a condamné. Il se voue innocemment à la vérité. Sa vie est une célébration du culte de la Raison. Il écoute sans craindre. Insensible aux flatteries et aux moqueries, il ne connaît ni la vanité, ni toutes les parures qui cachent ou comblent le vide des âmes impuissantes. Il ne vit qu’avec la seule vérité rationnelle qu’il construit et affirme en lui-même. De sa compréhension de la réalité naissent ses sentiments légitimes. Souvent confronté à ses erreurs, ses sentiments s’ajustent alors immédiatement à la nouvelle vérité établie. Dépourvu de craintes, il s’ouvre à la critique et cultive le doute perpétuel. Il invite les autres à le critiquer. Il remercie et admire parfois ses détracteurs les plus pertinents. Grâce à eux, il sait qu’il va devenir meilleur. Le sage peut être déçu ou attristé, mais jamais blessé. Il ne craint aucune parole, aucun jugement, encore moins les sarcasmes et les insultes. Il n’y a rien de commun entre lui et le reste du monde. Personne ne peut l’honorer ou le déshonorer. Seul, il tend vers la gloire en lui-même. Seul, à chaque instant, sa pensée construit sa vérité en son coeur. Le sage avance résolument. Apaisé en son être, il contemple sa chance d’exister et tend vers ce qu’il comprend lui-même comme le juste, le bien, le beau. Loin des mensonges de l’orgueil et de l’humilité, loin des caprices de la gentillesse et des bêtises de la méchanceté, le sage est simplement vrai. Il n’a aucune faiblesse refoulée à compenser, mais il s’emploie seulement à exalter au mieux ses désirs intimes, c’est-à-dire sa joie dans cette existence. “Ce qui est bienheureux et incorruptible n’a pas soi-même de troubles ni n’en cause aux autres, de sorte qu’il n’est sujet ni aux colères ni aux faveurs ; en effet ces choses-là ne se rencontrent que dans ce qui est faible85 observait Epicure. Par conséquent, “quand les sots se moquent du sage, celui-ci n’y prête aucune attention”86. “C'est magnanimité que supporter avec calme le manque de tact”87 “Celui qui se contente de se prouver à soi-même non par mépris des autres mais pour l’aise et le contentement qu’il en a en sa conscience montre que la Raison vit en lui, et il s’accoutume alors à prendre plaisir de lui-même”88 disait Démocrite.

            Ainsi, bien que sensible au monde extérieur et attristé par les malheurs, le sage reste toujours lui-même en son for intérieur, animé par sa gloire existentielle. “Va ton chemin en indestructible89 ordonnait Epicure à son disciple Colotès. Le bonheur du sage est immuable et éternel. C’est un bien immortel au fond de son âme. Même si ses désirs ne sont pas actuellement réalisés dans ses émotions ou dans sa mémoire, il y tient héroïquement dans son coeur, et les devine réalisés à travers le cosmos. Le sage se ressent comme une divinité à l’intérieur du cosmos. Il est au-dessus de la souffrance sensible et ne fuit pas l’instant présent pour une espérance sans cesse différée. Il affirme son être dans le présent, et ce présent ressenti sous le caractère de l’éternité vaut autant que le passé ou l'avenir. Le sage recherche évidemment le succès de ses désirs et donc la joie sensible, mais la joie rationnelle de ressentir son être reste, en toute circonstance, de loin la plus importante. Sans elle, toute joie sensible serait vaine, et il ne se sentirait guère exister plus qu'un animal, esclave de passions qui ne lui appartiennent pas. Là où les âmes impuissantes sont confrontées à l'absurdité de leur existence, et s’enfuient dans des théologies pour retrouver désespérément le sens qui leur manque, le sage affirme simplement sa puissance d’exister en ce monde. Le sage ne se cherche ni dans le passé, ni dans l’avenir, ni dans un autre monde. C’est au contraire dans la conscience de ses désirs présents, en cueillant simplement le jour, qu’il ressent le mieux son éternité.

            Après l’apparition de la conscience primaire, avec les vertébrés, il y a plusieurs centaines de millions d’années puis, l’émergence relativement récente de la conscience d’être conscient chez les hommes préhistoriques, est apparu, depuis seulement quelques millénaires, un troisième niveau de conscience : la conscience de la totalité, celle du sage amoureux de la Raison universelle.

 

            Jusqu’à ce jour, chez les humains, la sagesse n’a jamais été la norme, mais toujours une exception. Par sa conscience de soi, chaque individu fait vivre une essence singulière que tout autre est libre de juger selon les désirs qu’elle produit. Certes, personne n’a choisi qui il est. L’individu n’est pas lui-même responsable de sa nature profonde, mais en même temps, il est irréductible à cette nature. Il porte une valeur propre dont il n’y aurait aucun sens à vouloir l’expliquer ou l’excuser par l’argument des causes extérieures. Le coeur de chaque individu est une entité complète sans un processus significatif en amont. Son microcosme est la source définitive de sa Causalité psychologique. La seule manière de le voir, c’est de le regarder comme une entité absolue. Ainsi, il est naturel pour le sage d’admirer la grandeur d’âme de ceux qu’il perçoit comme des génies moraux et d’éprouver de l’aversion pour la bassesse des fatalistes.

            Si la capacité de chacun à parvenir à la sagesse dépend en grande partie des particularités de son sentiment d’exister, cet état peut également être favorisé en épanouissant la disposition primitive du sentiment de soi grâce à l’adoption d’une doctrine morale orientée vers des idéaux d’homme libéré, c’est-à-dire basée sur l’amour de soi et rejetant les codes dictés par les ressentiments nés de la faiblesse humaine. L’esprit qui tend vers la sagesse et qui contemple son être, ressent son essence, se découvre lui-même et apprend à respecter les choix issus de sa conscience. En développant démesurément l’amour intellectuel de ses pensées, il augmente sa capacité à faire vivre ses raisons intimes, c’est-à-dire ses causes intérieures contre l’ordre des causes extérieures. Cet amour acquis de soi est le contraire d’un renoncement ou d’un retrait hors du monde, mais il est une disposition du sentiment du soi qui résonne désormais dans les choses et les émotions vécues. De tous les hommes, le sage est l’être libre par excellence. Sa liberté réside dans sa conscience et gagne en puissance par l’exercice de sa méditation sur soi et sur le monde. Dans l’adversité, elle se manifeste par une capacité supérieure à résister aux contraintes en allant puiser dans son amour de soi. Le sage, cet être rempli d’humilité aux yeux des ignorants, est en fait animé par l’amour le plus pur et le plus profond qu’un esprit puisse avoir pour lui-même. Sa liberté n’est autre que le pouvoir interne du microcosme à affirmer sa puissance d’exister, ici et maintenant.

            Des diverses idées et doctrines morales qui peuvent avoir une influence bénéfique sur notre liberté, la vision de la Causalité universelle reste encore l’une des voies les plus puissantes vers la sagesse. Là, réapparaît à nouveau un pont entre notre métaphysique et notre éthique. En se comprenant comme une essence isolée, entourée de causes extérieures, l’homme libéré réalise que tant d’affects le traversent sans pour autant provenir de son essence. Tout à coup, la vision de l’origine de ses passions lui fait réaliser combien la plupart sont si souvent absurdes et illégitimes. Il comprend que tous ces affects menacent de le détruire en le rendant esclave du monde extérieur. Ceux-ci risquent de lui ôter sa seule chance d’exister véritablement. Cette compréhension fait naître en lui l’idéal de vivre non selon l’agitation des causes extérieures, mais pour ses raisons intimes. Renvoyé à lui-même, il développe un désir de suffisance à soi, et veut vivre pour le fond de son être. La puissance intérieure du sage s’exalte alors contre toute impuissance dans son âme. Apparaît en lui cette volonté de résister à ses propres faiblesses. Le sage rejette tout ce qui l’invite à plier. Lorsqu’il réalise une de ses faiblesses, celle-ci provoque en lui-même une tristesse, un dégoût qui l’invite à la vaincre immédiatement. Rempli d’aversion pour toute forme d’impuissance psychologique, sa sagesse se construit par le rejet de la faiblesse. Dès lors, naît en lui cette condamnation des morales décadentes qui excusent, justifient, compatissent ou encouragent l’impuissance de l’âme.

            Atteint d’une grave infection qui devait finir par le terrasser, Spinoza montra jusqu’au bout une fermeté vraiment stoïque, allant jusqu’à réprimander ceux qui le plaignaient et montraient peu de courage ou trop de sensibilité : “la pitié est, de soi, mauvaise et inutile dans une âme qui vit selon la Raison”90 avait-il prévenu. “Partageons les sentiments de nos amis, non en nous lamentant, mais en prenant soin d’eux”91 exigeait Epicure. Dans l’antiquité, avant que les âmes impuissantes ne s’emparent de la philosophie et n’inversent les valeurs morales, toutes les écoles recherchaient cet amour de la sagesse. La force intérieure du sage doit redevenir l’idéal à atteindre, tandis que l’impuissance de l’âme doit cessée d’être excusée, pour être reconnue comme la mère des vices que chacun doit être appelé à vaincre en lui-même. Les vices viennent de la faiblesse. Le sage les a fait périr avec elle.

 

 

IX - Fondements de notre Morale Matérialiste


            La nature divine est neutre moralement. Elle a engendré l'ensemble des possibilités sans favoriser particulièrement les valeurs humaines plus que les autres. L’homme est une partie de la nature, mais le sens des valeurs humaines n’est pas fusionné au principe fondateur de tout. L’univers possède différents niveaux d’organisation dans lesquels existent des valeurs spécifiques. Dieu a créé l’homme mais ne le connaît pas dans sa particularité. Avec la neutralité morale de Dieu, les hommes et leurs sociétés évoluent librement et se trouvent confrontés au défi de la paix et de l’injustice.

            Spontanément, tout homme tend égoïstement vers la réalisation de son plaisir individuel, toutefois les milliards d’années d’évolution nous ont enseigné que l’harmonie et l’altruisme sont bien plus performants que l'égoïsme aveugle. Afin d'accroître les chances de réaliser ses désirs, l’individu civilisé reconnaît l’existence implicite d’un contrat naturel avec ses semblables afin de s’entraider et de ne pas se faire de tort mutuellement. La vision de ce principe, que le sage comprend comme universel, engendre chez lui le désir intime d’une société équitable et fraternelle. Dans certaines lois et dans certains principes moraux, il voit se dessiner un idéal atteignable auquel il tient profondément, et il souhaite s’y conformer. Loin des ignorants qui suivent l’autorité arbitraire d’un ordre théologique, “l’homme libre et juste est celui qui connaît la vraie raison des lois92 expliquait Spinoza.

            Dans l’univers aveugle, toute idée morale n’est donc pas relative. Le sage est la mesure de toute chose. Le sage a su percevoir suffisamment correctement la nature de la réalité pour en déduire ses conséquences universellement vraies. Parce qu’il a compris que le Désir est l’essence même de l’homme, il a proclamé le droit de chacun à la recherche du bonheur. Lorsque le sage rencontre les injustices engendrées par l’ordre aveugle du cosmos, elles provoquent en lui le désir d’achever le travail de Dieu. Le sage défend alors des principes moraux non plus seulement par égoïsme intelligent, mais désormais par idéal d’imposer l’ordre juste qu’il a dans son coeur. Sa morale n’est plus vécue comme une contrainte nécessaire, mais devient elle-même un désir personnel. Le sage est animé par sa conscience morale et tient fermement à ses principes même hors de l’intérêt procuré par le contrat social. Il apporte son aide à des êtres et des groupes d’êtres qu’il domine parfois complètement et dont il sait qu’ils n’ont pas la moindre chance de lui rendre un quelconque retour. Ainsi, “le comportement moral de l’homme se fonde efficacement sur la sympathie et les engagements sociaux, et il n’implique nullement une base religieuse”93 répétait Albert Einstein.

            Un demi-millénaire avant le début de l’ère chrétienne, Démocrite demandait à “ceux qui ont les moyens de prendre sur eux et de venir en aide à ceux qui n’ont rien”94. Porté par ses idéaux moraux, Démocrite s’était mis à parler du plaisir de soi-même comme fondement de sa sagesse, et propageait la conscience morale, un enseignement qui allait laisser de lui le souvenir d’un sage légendaire, même dans les écoles rivales. “Qui pouvons nous lui comparer en ce qui concerne non seulement l'ampleur du talent, mais aussi pour la grandeur d’âme ?95 demandait Cicéron. Selon Démocrite, “l'homme qui fait le mal doit d'abord sentir la honte dans ses propres yeux”96. “Même lorsque tu es seul, ne dis rien ni ne fais rien de blâmable. Apprends à te respecter beaucoup plus devant ta propre conscience que devant les autres”97. Ne t’autorise pas du fait que personne ne connaîtra ta conduite à plus mal agir que si ton action était connue de tous. C’est devant soi-même que l’on doit manifester le plus de respect, et il faut instituer ce principe dans ton cœur : n’y laisse rien pénétrer de malhonnête98. Loin de l’obéissance aveugle à l’autorité ou à une injonction catégorique, loin du sentimentalisme compassionnel, de l’attrait d’une récompense, des promesses de paradis, de la peur d’une sanction ou du regard des autres.... à bien y regarder, il y a dans le plaisir de soi-même le plus haut degré d’exigence morale, parce que cette joie indépendante se fonde sur un véritable choix conscient de ce qui est juste à ses yeux. “L'homme généreux n’est pas celui qui cherche un retour, mais celui qui fait du bien son choix”99 expliquait Démocrite. Ainsi, c’est son bonheur au fond de sa conscience qui suscitait en Démocrite son désir intime d’accomplir ce qui lui semblait équitable. “Les grandes joies proviennent du spectacle des actions honnêtes”100 disait-il. C’est parce que le sage est envahi par l’amour de lui-même, qu’il éprouve de la joie à travers les actes moraux qu’il accomplit. “La béatitude n'est pas la récompense de la vertu, c'est la vertu elle-même101 conclut l’Ethique de Spinoza.

            Portée par ses idéaux rationnels, l’âme du sage est envahie par le plaisir des belles choses qu’elle aime en ce monde. “Il est non seulement plus beau de faire du bien que d’en recevoir, mais aussi plus agréable ; rien, en effet, n’est aussi fécond en joies que la bienfaisance102Le sage est plus enclin à donner qu'à recevoir, si grand est le trésor qu'il a trouvé dans sa suffisance à soi103 confiait Epicure. Selon les épicuriens, le sage sait mourir pour son ami. Il peut librement choisir de se sacrifier, même en sachant que personne ne saura jamais qu’il a agit ainsi. Dans ces derniers instants, c’est cette joie indescriptible, lorsqu’il réalise lui-même ce qu’il peut être, offert à ce qui l’aime, qui le pousse à un tel acte. Rejetant toutes les faiblesses, l’homme libéré est heureux de réaliser la vérité qu’il a dans son cœur.

 

 

 

X - La Philosophie de la Nature


            Démocrite est le père d’une civilisation qui aurait pu se matérialiser. Malheureusement, les fanatismes théologiques l’ont emporté sur cette planète. Il nous aura fallu attendre plus de deux millénaires pour que l’idée d’atomes soit enfin acceptée. Combien de millénaires s’écouleront-ils encore avant de voir triompher le reste de cet héritage ? En dépit des merveilleux élans que furent la renaissance, les lumières et les révolutions pour la liberté.... l’établissement d’une véritable civilisation épicurienne attend toujours d’être achevé, un jour, quelque part. Nous nous imposons en maître et possesseur de la nature, et nous ne sommes même pas parvenu à nous débarrasser des préjugés préhistoriques véhiculés par les religions, qui freinent encore tant de progrès. Les millénaires dominés par la théologie pèsent encore durement sur l'éthique et l’esthétique. Le sens même du mot Raison souffre toujours de l’honteuse définition qui lui a été donné en ces temps reculés, là où la Raison fut jadis réduite à un principe tout humain, au pouvoir prétendument limité. On continue d’opposer corps et esprit, art et science, poésie et physique, sentiments et pensée rationnelle, plaisir et sagesse... Ô combien je rejette toutes ces aberrations héritées de l’odieuse superstition dualiste. Ô combien je suis triste que la tentative prématurée de nos chers révolutionnaires ait malheureusement échouée à restaurer la philosophie de la nature.

            Aujourd’hui comme hier, il est pourtant grand temps de faire vivre pleinement l’amour de la Raison universelle. Ce sentiment qu’éprouvaient les matérialistes antiques, fascinés par la nature, adorateurs de la vie réelle et défenseurs de la joie authentique. Cette voie majestueuse qu’emprunta Lucrèce, lorsqu’il décida de chanter la physique d’Epicure dans un poème sur la nature des choses. Ce même élan qui conduisit Léonard de Vinci à fusionner peinture, mathématique, sculpture et mécanique, et qui nous fait unanimement condamner la haine spiritualiste du monde matériel. “Je ne sais pas au nom de quoi la matière serait indigne de la nature divine”104 lançait Spinoza. A contre-courant de millénaires dominés par le désir spiritualiste d’échappement du monde, Einstein utilisa enfin la notion de beauté pour qualifier la réalité rationnelle, et déclara qu’il trouvait que ses équations étaient belles. Nous, non seulement nous comprenons l’omniprésence de la rationalité dans l’univers matériel, mais elle nous émerveille. Ô combien j’aime cette sensibilité. Le naturel, oui, le naturel est miraculeux.

 

XI - Le Plaisir Rationnel


            Amoureux de la nature et de son propre Désir, pour l’homme libéré, la vraie sagesse sera la vie heureuse. Ouvrant la voie vers le bonheur, Leucippe proclamait que “la joie authentique est le but de l’âme : c’est la joie que procure les belles choses105. Ces belles choses ne nous sont pas imposées selon un ordre extérieur. Elles n’existent qu’en nous-même. Nous ne désirons aucune chose parce qu’elle serait absolument bonne dans la nature, mais au contraire “nous appelons bonnes les choses que nous désirons106 expliquait Spinoza.
            Le Désir est l’essence même de l’homme, cependant il faut bien comprendre ses désirs pour ne pas les confondre avec ses opinions creuses, ses instincts primaires, ses impuissances refoulées et les conventions absurdes de son temps qui menacent sa liberté et sa seule chance d’exister véritablement. Trouve parmi tes désirs lesquels expriment ton être, lesquels viennent du fond de ton cœur et manifestent ton idéal.
            Le sage possède son propre sentiment du beau, très fortement idéalisé en lui-même, conscient qu’il provient de son seul être intérieur, et qu’il décide d’affirmer sur le monde. “Il faut rechercher non pas tout plaisir, mais celui qui vise le beau”107 disait Démocrite. Le sage ne vit pas dans la terreur provoquée par la certitude qu’un jour, le sort lui retira ce qu’il aime, mais comme un défi lancé aux cieux, il contemple tout ce qu'il désire en ce monde, avec d’avance le souvenir que chaque chose qui aura vraiment été aimée, ne serait-ce qu’un instant, vaut pour l'éternité. La vérité du Désir ne se trouve pas dans la recherche toujours insatisfaite d’immortalité pour les choses aimées, mais passe par une conscience accrue de l’instant présent qui associe la sensation désormais magnifiée d’exister à une volonté supérieure d’agir, de jouir, de créer... et métamorphose les choses mortelles en véritées éternelles. Comme tout ce qui a été vécu, existe pour toujours une infinité de fois au sein de la nature éternelle, le présent devient l’éternité. “Il est de la nature de la Raison de percevoir les choses sous le caractère de l'éternité108 disait Spinoza. Aussi, même si l’éternité des essences était erronée, les implications psychologiques de cette métaphysique siéraient au coeur de l’homme libéré.
            Loin des insensés, esclaves d’un torrent de passions folles, le Désir rationnel n’est pas une contrainte externe et aliénante, mais il est la volonté qui émane du fond de son coeur et qui prend forme grâce à son intellect. Le haut bonheur du sage n’a rien de commun avec les satisfactions frivoles des ignorants, ni avec les excès des débauchés. Ce qui a de la valeur, ce ne sont pas tous les plaisirs vides dépourvus de raison tangible, mais au contraire le vrai bonheur naît des désirs solidement construits dans la conscience du sage expliquait Epicure à son disciple Ménécée.

            A l’intérieur de l’esprit pleinement conscient de lui-même, les émotions primaires ont évolué en sentiments réfléchis et en idéaux rationnels qui s’affirment désormais comme puissance et font le droit sur le monde. “Tout désir qui naît de la Raison ne peut être sujet à l'excès”109 disait Spinoza. L’expérience de cette conscience rationnelle me révèle mon essence. Face au spectacle du monde, elle fait naître mes désirs intimes et éveille mes idéaux moraux, esthétiques, techniques... qui forgent mes rêves et guident mes plaisirs. En même temps que de tels désirs se constituent, ma compréhension de l’ordre du monde développe mon sentiment d’exister en l’enrichissant de l’idée de ce je veux être ici, de telle sorte que l’image que je finis par me former de moi-même, et que j’affirme, est une construction secondaire à la fois rationnelle et émotionnelle.
            Dans un esprit harmonieux, l’intelligence rationnelle ne saurait donc être contraire aux sentiments. En effet, les décisions rationnelles du sage ne peuvent être opposées à ses désirs, car ce sont justement ses idées rationnelles qui produisent ses désirs les plus forts, ceux qui dominent sa vie émotionnelle, et guident son comportement en faisant jaillir sa gloire existentielle. “Il n’est point contraire à la Raison de se glorifier d'une chose, mais ce sentiment peut provenir de la Raison elle-même”110 disait Spinoza. Comme au fond de moi-même, l’homme libéré n’a pas disparu, à chaque instant je sens mon pouvoir de juger l’émotion qui m'envahit, en ressentant si elle s’accorde avec mon essence. Je vois alors immédiatement, en toute conscience, si j’ai envie de la vivre pleinement et de l’encenser, ou au contraire de la réprimer et de la vaincre en utilisant la joie venant d’un idéal plus grand. Depuis que j’ai adopté cette voie, dans mon cœur lucide, clairvoyant, et bienheureux, je réalise que mes raisons et mes sentiments sont les deux noms d’une seule et même chose.
            De part son origine animale, tous les plaisirs de l’être humain ne proviennent pas toujours de sa Causalité intime. Même le sage subit les instincts provenant de son corps biologique. En règle générale, il lui appartient de remplir les vœux de la nature. Il suit les plaisirs naturels que les milliards d’années d’évolution ont conféré à son corps, pour le guider au royaume de la vie. “Seule assurément une farouche et triste superstition interdit de prendre des plaisirs111 s’insurgeait Spinoza. Le sage considère tout plaisir comme un bien, mais il ne croit pas que tout plaisir doive être recherché. Il rejette les passions aux conséquences néfastes, celles qui menacent sa liberté et ses idéaux rationnels, et qu’il domine naturellement grâce à la constance que lui procure son plaisir intérieur. Enfin, et surtout, il lui est donné d’exalter ses plus beaux plaisirs, ceux qui s’accordent et fusionnent avec sa rationalité intime. Par là, nous voyons, à nouveau, que le Désir intime n’est pas l’ennemi des passions du corps, mais au contraire qu’il a besoin des modalités offertes par le corps pour se développer et prendre forme. Les attirances, affinités naturelles et rapports dans le monde présent sont pour lui autant d’occasions de s’y mêler et de se manifester.

            Ainsi, au lieu d’inviter à un rationalisme froid, opposé à la sensibilité, l’homme libéré veut trier ses désirs afin d’exalter les plus beaux. Il invite chacun à ressentir ses raisons intimes, autrement dit à éveiller son inspiration artistique. Pour Démocrite, le poète est un être merveilleux, doué d’une faculté de percevoir mieux que quiconque. La conscience que le poète a de ses raisons intimes dépasse pourtant largement le cadre des raisonnements qu’il est capable d’expliquer et de formaliser. A chaque instant, ses sentiments en formation ne lui apparaissent pas clairement. Débordé, il les ressent avant de les comprendre. Il pressent sa vérité en son cœur. Porté par un élan intérieur, il lui est donné de l’exprimer par tous les sens que la nature humaine lui offre d’éveiller. Les poètes précèdent toujours les philosophes. Alors, plus chacun développe sa sensibilité, plus ses raisons intimes, conscientes et semi-conscientes, se structurent, affinent ses goûts, exaltent ses désirs et magnifient sa joie au contact des belles choses. Loin des ignorants qui s’extasient conventionnellement, pour les disciples d’Epicure, au spectacle, le sage prend plus de plaisir que tout le monde.
            Le sage encense ses plus beaux plaisirs, aime ses désirs et se réjouit de ses propres joies. A l’opposé des âmes impuissantes qui s’agitent sans cesse, dépourvues d’idéaux, incapables de vouloir véritablement quelque chose de ferme, le sage a affirmé ses désirs clairement et sait contempler ces moments grandioses où ses raisons intimes ont triomphé. De tels moments ont comme une part d’éternité dans sa mémoire. Il les sait à jamais gravés dans le cosmos. Il te faut avoir été véritablement heureux au moins un instant. Souviens-toi de cet instant. Cet instant, c’est ta vie. Envahi par sa joie mêlée de larmes, Epicure aimait se laisser pénétrer par le souvenir de ses plus grands plaisirs, jadis vécus avec ses amis désormais disparus. En écho de cette tradition, bien des siècles plus tard, le tombeau des épicuriens devint le coin de rencontre des amoureux. En ce lieu magique, la charge émotionnelle devenait immense, lorsque main dans la main, elle et lui se ressentaient unis devant le sentiment de l’infini dégagé par les pierres tombales des hommes-dieux qui avaient jadis révélé l’entière nature des choses.

 

XII - L’Amitié entre les Sages

 

            S’aimer soi-même, par soi-même, est le pré-requis indispensable à une existence libre et à l’émergence de sentiments sincères. S’aimer soi-même infiniment comme un dieu, voilà le secret du sage. Pour inciter ses disciples à épanouir cet amour intérieur, Epicure avait pris l’habitude de les saluer comme si il rencontrait Apollon en personne. Seul le sage débordé par le plaisir de soi-même a véritablement quelque chose à offrir. Seul l’amour profond de son être a su le débarrasser des stupides désirs impuissants, et lui a conféré le courage de vivre pour ses idéaux rationnels. Si tu ne souhaites pas toi aussi être un indestructible, et si tu ne trouves pas dans la seule force résidant en toi-même la volonté de prendre le destin à la gorge et de devenir l’égal des dieux, comment pourrais-tu un jour vaincre avec moi ?

            Les relations qu’entretient le sage avec les autres hommes sont des célébrations du culte de la Raison. Le sage parle avec franchise et agit selon les principes qui lui semblent les meilleurs ; ensuite chacun appréciera son attitude selon les désirs que lui procure sa nature. Lorsque le sage s’adresse à ses semblables, il refuse la complaisance et la compassion qui encouragent la faiblesse. Seules les paroles sans détours purgent le mensonge. Ce n’est qu’à ce prix que l’on peut être libéré. Si le sage ne peut pas être lui-même et parler librement, et si les autres ne font pas de même, alors les relations humaines n'ont aucun sens pour lui. Entre eux, les sages veulent partager toute la vérité qu’ils peuvent concevoir et exprimer. A leurs yeux, le prix de se savoir libres et parfaitement sincères vaut le risque de toutes les déceptions. D’ailleurs, le sage aura bien plus d’estime et de sympathie pour les cœurs libres avec lesquels il aura eu des désaccords clairs et assumés, qu’avec tous ceux qui, sous l’influence des codes sociaux dictés par les âmes impuissantes, croient se rendre agréables par la pratique de ce mensonge qu’ils appellent tolérance ou politesse. En vérité, modérer sa pensée ou ne serait-ce qu’adoucir le ton approprié de sa parole pour tenir compte d’éventuelles susceptibilités, c’est mépriser les individus auxquels on s’adresse. Vois en effet que si tu peux ou a pu être blessé(e) par le sentiment ou la parole d’un autre, ce n’est jamais à lui qu’il faut en vouloir pour ses propos même maladroits ou mal intentionnés, mais seulement à toi-même pour ne pas avoir su t’aimer suffisamment. Alors seulement, lorsque tel un disciple de Démocrite, l’esprit fait vœux de se respecter lui-même en toute circonstance, il prend le chemin de l’authentique sagesse.

            La Causalité émotionnelle de l’homme libéré fonctionne en sens inverse de celle des fatalistes : son âme est une fontaine d’où débordent ses sentiments qui imposent sa marque sur le monde, tandis que l’âme impuissante n’est qu’un puits sans fond qui aspire sans cesse à être comblé. L’homme libéré veut unir ses raisons à ceux d’autres êtres pour faire triompher ses désirs, là où l’âme impuissante cherche seulement à pallier ses manques internes par le réconfort d’exister dans le regard de l’autre. Meurtrie par sa haine de soi, l’âme impuissante éprouve le besoin vital d’être bien considérée par son entourage. Elle exerce une pression pour faire taire les avis pourtant sincères, et cède sa vérité en échange d’une compassion réciproque qui fait dégénérer les relations humaines dans une assistance psychologique mutuelle. La faiblesse avilit les rapports humains dans les mondanités de la politesse et ruine toute possibilité d’amitié véritable. L’amour des fatalistes apaise leur désordre interne mais n’enflamme aucun idéal. Le sage condamne l’impuissance dans l’âme qui porte à réclamer continuellement de la considération à son égard au mépris du libre sentiment des autres, exige des pleurs pour son sort, réduit l’amour à de la compassion et jouit du sacrifice d’autrui pour son ego pathologique.

            Implacable envers lui-même, l’homme libéré est dur. Dur avec la faiblesse, et pourtant, cet inexorable, cet intransigeant est paradoxalement l’être le plus capable de faire naître une amitié sincère et d’abriter un amour véritable. Les sentiments de l’homme libéré s’initient par la reconnaissance de ses propres désirs dans le coeur d’autres êtres. Il réalise parfois qu’il partage des causes communes avec certains individus, et surtout aussi une même manière de voir, de comprendre et de désirer. Alors, “l’accord des pensées engendre l’amitié112 disait Démocrite. L’homme libéré sent dans son ami comme une extension de lui-même, et son amour pour lui est un prolongement de son amour de soi. Là où l’âme impuissante va jusqu’à faire semblant d’aimer l’autre pour avoir le réconfort d’être chérie en retour, l’homme libéré veut être cause de joies pour ceux qu’il aime, indépendamment de ce que l’on pense ou pensera de lui. Le véritable amour n’implique pas nécessairement de réciprocité. Il est un libre sentiment qui se révèle par l’exaltation de passions fortes et non pour l’apaisement de tourments. Il provient d’un accord des désirs et d’une admiration pour la puissance de l’être aimé. Il veut se vivre à travers une amitié romaine, là où la tendresse et l’affection proviennent de sa propre joie et sont consacrés par des moments inoubliables.

            Au besoin maladif d’amour qu’éprouvent sans cesse les âmes impuissantes, le sage oppose donc son idéal d’un amour fort et conçoit l’amitié comme une union de puissance. Entre les sages, il n’y a aucun besoin de possession, ni de désir de pouvoir sur l’autre. Le sage serait attristé de voir son ami dépossédé de son identité. Il souhaite voir celui qu’il aime s’élever par ses propres joies et par la réalisation de ses propres désirs aux mêmes hauteurs qu’il a su durement conquérir. Un élan chaleureux et un respect admiratif lie les âmes des indestructibles, toujours assurées entre elles de sentiments libres et sincères. Aucun schéma social conventionnel préétabli ne guide leur amitié qui se vit librement. Personne n’est engagé. Cette amitié se manifeste par une rencontre qui se remet en cause à tout instant, et demeure ainsi toujours sincère. C’est seulement après coup, que parfois, certains sages réalisent être parvenus pour une durée encore indéterminée, à un tel degré d’union entre eux, qu’est apparu un lien si fort, que leurs histoires s’en trouvent totalement imbriquées. Ainsi, c’est paradoxalement dans l’école d’Epicure, là où chacun venait librement et apprenait à cultiver son indépendance, que les disciples se surprenaient en retour à se découvrir animés d’un même esprit, d’un sentiment commun, comme dans une véritable république.

 

 

XIII - Le Royaume de la Raison

 

            L’histoire des trois derniers millénaires montre que la philosophie de la nature initie les progrès des civilisations, et que son recul accompagne leurs régressions, tout simplement parce que c’est notre image du monde qui structure toute notre éthique et conditionne ensuite nos politiques. Aujourd’hui, entrevoir les mécanismes neurobiologiques qui ont fait du Désir l’essence de l’homme permet de mieux comprendre d’où découle nos émotions de bien et de mal, et de les voir ni comme des dogmes transcendants, ni comme du relativisme culturel, mais comme les conséquences logiques et universalisables de l'existence de l’esprit dans le monde matériel. Mais sans philosophie de la nature pour interpréter cela puis analyser ses propres valeurs, l’homme ne dispose pas d’un cadre conceptuel lui permettant de résoudre les défis qu’il rencontre. Dès lors, il ne sait affiner ses valeurs et, au bout du compte, toutes les réflexions, débats et discussions qu’il peut bien mener, même dans les plus parfaites règles démocratiques, se perdent inexorablement dans le relativisme ou l’arbitraire tribalo-théologique. Ce n’est que dans le courant des lumières, à partir d’une philosophie de la nature renouvelée et perfectionnée par le génie de philosophe-scientifiques, que l’éthique et la politique peuvent ensuite se fonder sur des principes naturels, universellement reconnaissables par tous les esprits rationnels, qu’apparaît alors une base légitime, seule capable de servir de fondement à une véritable république. La république n’est possible qu’au royaume de la Raison. Elle apparaît spontanément dans cette contrée merveilleuse, là où les hommes vénèrent la Raison en Dieu, et choisissent en conscience de suivre le chemin qui sait sauver la liberté de tous.

            A travers les millénaires, l’amour de la Raison universelle anime le coeur et les relations entre hommes libérés. Ce sentiment fonde notre démarche scientifique, notre contemplation du cosmos, notre athéisme aux élans quasi-religieux. Il encense notre glorieux sentiment de nous-même, notre force intérieure, notre cri de liberté devant tout ordre théologique, notre volonté de forger nous-même notre norme et notre propre destin, notre rejet du conformisme ambiant pour une pensée indépendante et autodidacte, notre éthique sublimée par les idéaux du sage, notre hédonisme mesuré, intériorisé, et vertueux, mais aussi notre condamnation de la superstition, de l’arbitraire et de toutes les faiblesses auxquelles la majorité des hommes se soumettent. Oui, cet unique sentiment caractérise à lui seul notre sublime courant philosophique, là où l’amour de Dieu et l’amour de soi se marient, se confondent et se renforcent mutuellement. Peut-être commencez-vous à réaliser que le rationalisme intégral dépasse ses adversaires sur leur propre terrain ? Le matérialisme bien compris est en effet beaucoup plus salvateur que les aspirations à la transcendance. Non seulement le cosmos de Démocrite réalise les espérances les plus folles des spiritualistes en nous offrant l’immortalité sur un plateau d’argent, mais notre capacité d’adhésion à cette vision des choses se déploie avec une force qui dépasse sans mesure celle des vieilles croyances dogmatiques, tellement cette image de la réalité découle naturellement du plus haut degré de certitude que la pensée humaine puisse former.

            Tant de siècles se sont écoulés depuis la lecture publique du “Grand Système du Monde”. Depuis ce moment grandiose, à jamais gravé dans l’histoire du cosmos, combien de vies humaines ont été gâchées par l’ignorance de la réelle nature des choses, sans que l’on aperçoive encore l’horizon d’un éveil massif des humains. Dans quelle contrée vit-on selon le culte de la Raison ? Ou est célébrée la philosophie de la nature ? Quelle école fait encore l’éloge de la sagesse ? Humains, qu’avez vous fait de la parole de Zeus ? Vous l’avez brûlée ! Pourtant ce que Démocrite vous apportait, c’était un bout de paradis...

            Consterné par l’incapacité de ses semblables à rejoindre son idéal, où l’âme, bienheureuse et apaisée, “prend la mesure de la vie113 et s’adonne à “l’amour vertueux, ce Désir correct pour les belles choses114, Démocrite finit par s’isoler de la folie des hommes. “Rares sont ceux qui regardent avec leurs propres yeux et qui éprouvent avec leur propre sensibilité115 se désolait Einstein.

            Que vaut l’espèce humaine dans l’échelle des êtres conscients ? A l’autre bout de l’univers, les atomes ne se sont-ils pas assemblés pour former des êtres tellement supérieurs à nous ? Ou ces dieux ne seraient-ils pas simplement l’humanité dans le futur, le jour où nos efforts auront vaincu notre condition animale, et que la vraie philosophie, reconnue et encensée, parviendra enfin jusqu’à chaque esprit ? Peut-être verrons-nous alors l’écrasante majorité des hommes se libérer de son esclavage volontaire pour se retrouver sur la base de valeurs universelles, tel Démocrite revenant jadis de ses voyages et proclamant que “la Terre s’ouvre toute entière à l’âme de valeur, car la patrie du sage, c'est l'univers”116. Peut-être l’homme s’échappera-t-il de sa prison terrestre et ira semer la vie, là-haut dans les cieux ? Cela constitue un type d’avenir possible, effectivement... mais c’est seulement un des types d’avenir possible. Dans le cosmos matériel rien ne garantit une suite plutôt qu'une autre. Les humains pourraient tout aussi bien s’autodétruire, ou comme par le passé, régresser en rejetant à nouveau les lumières qui les ont éclairés. A travers l’infinité des mondes, toutes les histoires sont possibles, et donc toutes les histoires sont réalisées. La vision de ce cosmos sans but, ni direction, effraiera les êtres qui ont une conception primitive de leur Désir et espèrent plus ou moins consciemment une récompense pour cette peine qu’est leur existence. L’univers matériel ne peut plaire qu’au sage qui aime son Désir sous le caractère de l’éternité, parce qu’il a compris qu’il était une divinité à l'intérieur du cosmos.

           

 

XIV - Une Divinité Indépendante à l'Intérieur du Cosmos

           

            Envahi par l'amour de la Raison universelle, le sage a l'intuition que tout est déterminé. Si ses désirs sont effectivement des raisons libérées de l'ordre du cosmos, au niveau fondamental le mouvement des atomes définit l'ordre des mondes. La compréhension que le sage a de son rattachement à la nature ne le rend aucunement passif face aux événements. Le sage veut briller dans cette existence. Là où les fatalistes essaient de se justifier en utilisant l’argument du déterminisme, le sage répond qu’il n’ajoute pas à la nécessité déjà naturellement présente dans les événements, une contrainte artificielle venant de l’idée de nécessité. “Il n'y a aucune nécessité de vivre sous l'empire de la nécessité”117 lançait Epicure à ses adversaires.

            Opter pour la passivité des fatalistes, c’est introduire un choix supplémentaire dans ce monde qui va drastiquement réduire ses occasions de réussite. Considérer la réalité comme un flux d’atomes dans lequel il suffirait d’attendre passivement que le hasard des combinaisons réalise ses désirs, c’est oublier que ses choix sont une partie de la nature. L’esprit n’est pas séparé du monde. Il ne flotte pas ailleurs pour contrôler la matière, ni à l’inverse n’est dirigé par elle, car esprit et matière sont deux niveaux d’une même réalité, comme le voyait Spinoza. Par conséquent, une partie des atomes de ce monde n’est pas autre chose que mon esprit et ses choix conscients qui influent sur l’ordre des choses ; et donc, les lieux où la matière réalise mes désirs sont le plus souvent ceux-là même où j’ai choisi de travailler à leur réalisation.

            Le jour où les fatalistes prendront véritablement conscience de l’infinité des mondes, ils feront les mêmes raisonnements absurdes pour justifier leur renoncement ici. Il est vrai que toutes les situations possibles existent nécessairement à travers le cosmos, de la plus belle à la plus horrible des histoires, toutefois elles n'existent pas toutes en proportion égale. Au panthéon, désormais descendu sur Terre, tous les dieux et déesses ne sont pas également puissants. De nombreuses divinités mineures sont très faibles et ne se manifestent qu’accidentellement dans des conditions particulières, alors que certains dieux ont un excès de vitalité en eux qui les fait s’imposer en tant d’occasions à travers l’histoire du cosmos. Là où les fatalistes ne peuvent presque pas exister, l’homme libéré déborde de puissance d’être. Il a le sentiment de posséder en lui l’essence d'un dieu très puissant. Immergé dans cette histoire sans début et sans fin, pour lui, la seule manière logique d'exister est de devenir partout ce qu’il est. A l’opposé des fatalistes qui se soumettent au destin ou à une autre invention théologique, l’homme libéré accomplit le destin qu'il a dans son coeur. Ainsi, tout en contemplant l’infinité des mondes, Démocrite faisait l’éloge “du courage qui minimise les coups du sort118 et de “l’effort grâce auquel l’étude conquiert les belles choses119. De même, tout en étant persuadé que l’univers est parfaitement déterminé, Albert Einstein prévenait que “le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire”120 et terminait ses appels au désarmement des nations en déclarant que “le destin de l'humanité sera celui qu'elle aura mérité”121. Ces sages bannissent le renoncement décadent des fatalistes pour ne conserver que le déterminisme rationnel. Ces humanistes croient en leur essence, qu’ils savent soutenue par des atomes, mais dont le sens ne se révèle qu’en eux-mêmes.

            Convaincu que tout est déjà là, le sage sait qu’il ne change pas le cours des choses. Il n’apporte pas ses progrès au monde. Tous ses actes font partie de l’univers. Tout procède de l’inéluctable suite causale. Que l’avenir aille vers le progrès ou la destruction, c’est déjà écrit. Le sage est une partie de la grande histoire. Il ne l’influence pas. Il en fait partie. Cette connaissance ne décourage pas ses efforts, ni ne le rend passif face au mal. Le sage emploie tous les moyens pour faire triompher ce que sa nature intime a jugé bon en ce monde. Il combat et réprime ce qu’il juge mauvais. Il utilise tout ce qu’il peut pour diminuer ou prévenir les injustices. Il lutte pour son beau et aime le bien qu’il apporte au monde ; c’est ainsi que s’exprime sa nature supérieure. Parfois, l’avenir va vers un monde meilleur et cela, on le doit au fait qu’en certains lieux du cosmos, il est apparu un nombre suffisant de sages. Ailleurs, tout sombre dans la décadence à cause des lois aveugles de la nature, et du fatalisme qui aggrave la déjà injuste condition humaine. En ces tristes lieux, la compréhension du sage lui donne toutefois une supériorité sur les ignorants. Cette connaissance l’apaise. Le sentiment du déterminisme ne lui sert jamais directement pour prendre ses décisions, mais seulement pour se comprendre face au monde. Après avoir essayé de son mieux, le sage sait que l’espérance le fait souffrir inutilement. Puisque la réalité est le fruit de la nécessité absolue, il n’y avait qu’un cosmos réalisable, où toutes les histoires doivent être vécues.

            Exaspéré par l’empirisme ininspiré, Albert Einstein confiait : “Je veux savoir comment Dieu a créé ce monde. Je veux connaître ses pensées. Tout le reste n'est que détail.”122 “Ce qui m'intéresse vraiment c'est de savoir si Dieu avait un quelconque choix en créant le monde, c’est-à-dire si la nécessité issue de la simplicité logique laisse ou non un quelconque degré de liberté.”123 C’est en méditant de telles pensées que j’ai compris le fond du secret, et c’est aussi là que j’y ai entrevu la possibilité d’une nouvelle forme de liberté. A l’évidence, le cosmos ne peut être différent, voilà son secret, mais peut-être la nécessité logique n’est-elle pas pour autant capable de prédéterminer l’avenir de chacun des mondes ? Notre regard sur notre histoire aurait alors une toute autre dimension.

            Animé par l’amour de la Raison universelle, Albert Einstein s’opposa à l’interprétation que la majorité de ses collègues faisait de la physique des particules, car ils niaient l’omniprésence de la Causalité, et il proposa son fameux paradoxe EPR pour suggérer que le déterminisme était universel. Trois décennies plus tard, John Bell entrevit un génial moyen de tester ce paradoxe. Donnant tort aux théologiens et à leurs successeurs modernes, qui usurpent le nom de philosophe lorsqu’ils enseignent que les questions métaphysiques sont inaccessibles à la Raison humaine, John Bell montra que sous certaines conditions les événements dans un système prédéterminé et un système indéterminé n’ont pas les mêmes probabilités. Donc, la question de l’existence du destin est testable expérimentalement ! En 1981, les expériences d’Aspect tranchèrent le débat et révélèrent que le comportement des particules n’est pas prédéterminé. Depuis, de nouvelles expériences ont été reproduites et la conception mécaniste s’est effondrée. Si l’interprétation de toute expérience peut et doit continuer à être débattue, aujourd’hui, l’idée que le destin n’existe pas a trouvé des bases scientifiques solides.

            La fin du déterminisme inaugure-t-elle le crépuscule de la Causalité universelle ? Curieusement, l’indéterminisme qui entoure les particules élémentaires est loin d’être un chaos irrationnel. Les lois de la physique quantique montrent que ce hasard est statistiquement prédictible, qu’il obéit à des règles très précises, parfaitement décrites par le formalisme mathématique de cette théorie. A la lumière de cette révolution, il apparaît désormais que la Causalité et le déterminisme sont en fait deux notions différentes. La Causalité n’implique pas toujours un déterminisme total. La Raison universelle n’est pas forcément le règne du déterminisme. Une incertitude à l’intérieur de limites définies n’est pas en soi contraire au principe de Raison. En mathématique, certaines équations admettent bien plusieurs solutions (par exemple, x²=9 admet deux solutions : 3 et -3). Cela suggère que la simplicité logique n’est pas monolithique, qu’elle est incapable de toujours tout déterminer, mais qu’elle laisse parfois un espace de liberté. Si le présent que nous vivons est seulement l’une des suites possible à notre passé, parmi d'innombrables autres suites envisageables, alors c’est, qu’à la croisée des chemins, le hasard a tranché. Le hasard est la manifestation de raisons en manque d’informations, incapables de tout définir. Il ne prouve en rien la présence d’une Causalité limitée, vaincue ou transcendante.


            La démonstration de l’inexistence du destin est l’une des plus grandes révolutions métaphysiques de tous les temps. Remarquons tout d’abord que la fin du destin ne change pas notre compréhension de la nature divine, là où toutes les histoires possibles se réalisent une infinité de fois. Toutes les possibilités non réalisées ici, sont reproduites une infinité de fois ailleurs dans le cosmos. Par conséquent, le hasard n’existe pas à l’échelle globale, mais seulement du point de vue des observateurs situés dans les mondes. Pour le sage qui contemple la totalité du réel dans sa globalité, la nature divine ressemble toujours au cosmos démocritéen, parfaitement nécessaire, éternel et immuable, c’est-à-dire au Dieu de Spinoza qui fascinait Einstein. Toutefois, le sage doit désormais changer la relation qu’il entretient avec son histoire.

            Dans un univers totalement déterministe, l’avenir de nos idéaux était contraint par le passé. En effet, si le passé est capable de tout prédéterminer, alors la révolte des hommes contre leur sort ne se produira que dans les conditions déjà décidées par le destin de ce monde. En revanche, si la nécessité logique laisse une grande partie de la réalité fondamentalement indéterminée, c’est-à-dire si la lumière du Big Bang ne contenait pas assez d’information pour définir complètement l’avenir de cette bulle-univers, alors mon existence, mes pensées et mes actions n’étaient pas déjà inscrites dans le passé de notre monde. Dans ce cas, chaque bulle-univers contient des conséquences libres. Elle crée des raisons libérées qui agissent en retour sur le cours de sa propre histoire. La Raison intime de chaque esprit devient un empire dans l’empire. L’avenir de notre monde est conduit par les raisons indépendantes qu’il contient. Nous ne subissons plus le destin. L’avenir, nous l’écrivons à chaque instant.

            Plus de deux millénaires avant les découvertes du XXème siècle, Epicure avait perçu ce cosmos à la fois libre et rationnel. Pour expliquer l'inhomogénéité de l’univers, il avait supposé l’existence d’une cause de mouvement interne à l’atome qui le faisait parfois légèrement dévier de sa trajectoire, en des temps et en des lieux indéterminés. Ce hasard atomique avait l’avantage de contrer les arguments des fatalistes, en mettant un terme définitif à leur destin. Pendant plus de deux millénaires, pléthore de philosophes se sont succédés sans approfondir la majestueuse voie qu’Epicure nous a ouverte : “J'ai prévenu tes coups, ô destin, et barré toutes les voies par lesquelles tu pouvais m'atteindre. Nous ne nous laisserons vaincre ni par toi, ni par aucune circonstance fâcheuse”124. “Le sage se moque du destin, dont certains font le maître absolu de toute chose. Médite donc tous ces enseignements et tu vivras tel un dieu parmi les hommes”125.

            La question du déterminisme matériel touche à l’interprétation de ce que nous achevons en ce monde. Lorsque l’esprit se comprend libéré de son propre univers au point qu’à tout instant une autre histoire est possible, il réalise alors qu’il est lui-même un acteur critique qui oriente entre un avenir ou un autre. Du fait de l’indéterminisme atomique, la Causalité fondant aujourd’hui mes volontés n’était pas jadis déjà décidée par le passé de cet univers. Même au niveau de la Causalité matérielle, il n’y a plus d’unité entre mon essence et les choses qui m’entourent. Le cœur de l’homme libéré n’est pas comme l’âme du sage déterministe. Il n’est pas une partie du destin de ce monde. Il n’est plus soudé à aucune nécessité historique. Pour l’homme libéré, il n’y a plus de nécessité qu’en lui-même. Il n’y a plus de destin que dans son coeur. L’homme libéré n’est pas un élément constitutif des mondes qu’il habite, mais une entité qui change l’histoire dans telle direction plutôt qu’une autre. Il est un aiguilleur indépendant qui tranche entre les différents destins possibles. Puisque le passé de ce monde ne prédéterminait pas nécessairement mon existence, notre monde existe ici désormais avec moi, et le même monde existe ailleurs sans moi. Du fait de mon existence, l’histoire a été brisée en deux. L’avenir sera désormais différent ici grâce à moi. Par le simple fait d’exister, tout être fend le destin à tout instant et change à jamais le cours des choses.

            Qui la comprend véritablement, cette vision bouleverse l’image émotionnelle de soi. Là, où la vision de la nécessité historique inspirait au sage déterministe son calme et sa patience, l’homme libéré s’exalte en véritable maître de l’univers. Tel un dieu grec, il se conçoit comme une divinité indépendante à l'intérieur du cosmos. Il se voit comme une émanation qui apparaît et réapparaît sans cesse à travers les histoires pour les transformer. L’homme libéré est un authentique dieu-vivant qui vole de mondes en mondes, et martèle la réalité de son empreinte. Connaissant désormais l’incapacité de Dieu à percevoir et à achever le sens de la création, l’homme libéré comprend que son avenir lui appartient totalement. Dieu étant figé pour l’éternité, c’est à lui que revient le pouvoir de diriger le réel. L’homme libéré est engagé dans une bataille cosmique. Il se sent investi d’une quête à accomplir. Animé par sa révolte contre la nature aveugle, l’avenir de ce monde est désormais entre ses mains. Le niveau d’exaltation atteint son paroxysme. Le sentiment d’exister peut et doit devenir surpuissant. Traversé par sa fascination pour la Raison universelle, c’est envahi par sa fougue et l’impatience de ses désirs compris que l’homme libéré balaye un à un tous les obstacles qui s’opposent à l’établissement du royaume de sa Raison...

 

            Déploie cette puissance d’exister, et tu te verras envahi par une sublime exaltation. Elle marquera à jamais ton cœur d’homme libéré. A travers elle, l’homme-dieu qui sommeillait en toi s'élèvera jusqu’au degré ultime de l’être. La vie de l’homme-dieu est une célébration glorieuse de ses raisons intimes. Constamment conscient de lui-même, de l’univers et de toutes les choses, il vit libéré par l’amour de la Raison universelle, cette fascination enchantée de la nature divine autour de lui, et cette vénération ultime de sa propre lumière divine qui illumine le cosmos de l’intérieur.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XV - Le Degré Ultime de l’Etre ?

 

            Perdue au sein d’une infinité d’univers stériles à la vie, dans une bulle-univers nouvellement créée, sur une petite planète, après des milliards d’années de cataclysmes poussant l’évolution, au sein d’une espèce éprouvée par des millions d’années d’atroces souffrances animales et encore martyrisée par des millénaires d’ignorance et de fanatismes théologiques, là, tout au bout du processus cosmique, la lumière divine a jailli et a produit le degré ultime de l’être. Quelle chose pourrait-il y avoir au-dessus de ce dieu-vivant, conscient de lui-même, de son essence éternelle, de tous les univers, à la fois acteur et jouisseur de ses désirs intimes, contemplateur glorieux de son être et de sa puissance infinie, maître du destin, le cœur rempli de l’incommensurable joie que lui procure la vision de ces biens immortels ?

 

 


 

 

Bilan des équivalences : un résumé

 

 

            En vertu des définitions incluses dans la présente doctrine philosophique, il a été ici établi que :

 

                le principe de Raison = le principe de Causalité logique = le principe ultime = Dieu = la nécessité issue de la simplicité logique = les principes logiques universels = les mathématiques = la Raison universelle = le multi-univers = le cosmos = la nature = la réalité = la vérité (tous ces mots ne renvoient qu’à un seul et même concept)

 

                la Raison intime = le Désir intime = l’être intérieur = l’âme matérielle = le microcosme = la Causalité interne qui forge ses idéaux rationnels = la conscience morale animée par le plaisir de soi-même = l’ensemble des sentiments qui découlent de l’essence de l’individu = les raisons associées à la conscience d’exister = les désirs mêlés au sentiment de soi = les rêves de l’enfant qui découvre la réalité = le coeur de l’homme libéré

 

                l’amour de la Raison universelle = l’amour intellectuel de Dieu = la conscience de l’union de son esprit avec le principe de toute la nature = la complète sincérité = l’amour de soi en tant que manifestation divine = la source d’où le sage puise sa liberté = la vénération de la puissance infinie de la nature qui se manifeste à travers sa propre essence libérée et éternelle = le sentiment d’être l’égal des dieux = le salut = l’amour héroïque de son Désir = le coeur glorieux de l’homme libéré qui exalte ses désirs intimes et impose ses raisons aux mondes (ces différents noms désignent bien toujours le même et unique sentiment : le plus grand bien du genre humain)

 

                la haine de la Raison universelle = la haine de l’intelligence montrant la vérité = la dévalorisation du pouvoir de la pensée pour fuir la réalité = le mensonge envers soi = la perte du respect du à soi-même = l’esclavage volontaire des insensés = le refus d’honorer sa vraie place au sein du cosmos = la haine de soi = la mort de son vivant = la renonciation à son Désir = l’impuissance d’une âme qui erre dans l’existence ou se réfugie dans du fatalisme théologique


 

 

 

 

 

Après-Propos

 

 

            Me voilà temporairement arrivé au bout de ma quête. A l’heure du bilan, je réalise que j’ai vécu l’authentique acte philosophique dans une pureté rarement égalée. Ne trouvant aucun fondement solide dans ce qui m’entoure, j’ai osé faire table rase de tout ce qui avait été introduit dans ma tête. J’ai accepté de tout rejeter en bloc, sans conditions. J’ai eu la folie, ou le génie, de me détruire, pour me jeter à mort vers un inconnu... sans aucune garantie de pouvoir reconstruire un jour, quelque chose, quelque part. C’est seulement une fois immergé dans cette radicalité extrême, que j’ai été confronté à la seule chose que rien ne peut détruire : la Raison universelle autour de moi et cette Raison intime en moi.

            Mon coeur est trop grand pour ce monde. Rien de fini ne saurait jamais le satisfaire, excepté cet amour infini pour moi-même, ce pur plaisir d'exister qui embrasse toute la création et qui est revenu, pendant cette courte existence, se cristalliser sous la forme d’un amour éternel pour une poignée de choses mortelles. Aimer de la sorte, c'est défier les cieux. Désirer ainsi, c’est bousculer l'ordre de l'univers de l’intérieur, non pas parce que les cieux immuables pourraient un jour s'effondrer, mais parce que je me suis réveillé Dieu. Ne le sens-tu pas toi aussi ? D'ici je les entends m'acclamer.... d'ici, j'entends les dieux chanter !

            Pour parvenir à de telles hauteurs, il m’aura fallu me remettre tout entier à une intuition en laquelle je n’avais pas initialement confiance, et elle m’a finalement emporté si loin. Il semblerait qu’elle m’ait sauvé ? Elle m’a, en tout cas, fait reconstruire un univers dans lequel elle s’est érigée en valeur suprême. J’éprouve désormais l’impression de vivre des instants exceptionnels. Rares, en effet, sont vraisemblablement les lieux du cosmos où j’ai su atteindre une telle conscience du réel. D’ici, mes rêves ont acquis comme une sorte d’écho. Je tends vers mes désirs et je les entends résonner, au-delà de ma vie présente. Ils forment comme une aura qui m’entoure. Immergé dans cette histoire sans fin, mon Désir est devenu le commencement et la finalité de toute chose. Parfois, j’ai l’impression d’être né une seconde fois et, en même temps, je remarque que mes sentiments n’ont jamais vraiment changé. Mon coeur d’homme libéré traverse les âges et je me sens ici en communion avec les êtres du passé et du futur. Ne serait-ce qu’envisager la possibilité que, au cours de cette existence, j’ai peut-être imparfaitement réussi à entrevoir la totalité du réel est une idée tellement fascinante, tellement bouleversante, tellement au-dessus de tout, qu’elle génère dans ma conscience un émerveillement constant et inépuisable.

            Alors ai-je vraiment aperçu le sommet des sommets, ou ne suis je encore qu’au pied de hauteurs encore plus vertigineuses ? Vouloir dépasser l’indépassable m’a amené jusqu’ici. Le même élan vous fera sûrement découvrir d’autres merveilles insoupçonnées.

 

            Si la vraie philosophie consiste à réconcilier l’esprit et la réalité, sans tomber dans la monstruosité de supprimer notre humanité, ni dans la facilité de fuir les difficultés en s’inventant des fables, alors cet essai est inégalé. Je ne vois pas d’autre système qui mène à comprendre et en même temps à jouir du réel d’une façon aussi radicale. Je n’ai pas trouvé d'œuvre majeure comparable depuis au moins plusieurs siècles. Cela faisait vraiment longtemps que plus personne n’avait philosophé comme Démocrite. Même si, pour un seul esprit, essayer de se bâtir une explication complète du cosmos reste une entreprise périlleuse, cette tentative n’en demeure pas moins nécessaire, autant belle que salvatrice. Pour cela, je l’ai entreprise, et elle fut à elle seule l’occasion d’immenses joies.

            Ayant rassemblé les meilleurs connaissances de mon temps, tout en bravant tant d’incertitudes, j’ai conscience d’avoir dû me tromper sur de nombreux points. Je sais que je serai bientôt conduit à remettre beaucoup, si pas tout en cause. Je suis prêt. En mon cœur, l’idéal de vérité procure plus de joies que les tristesses existentielles que j’aurai à affronter. Ayant vécu avec d’autres idées qui, avec le temps, se sont avérées fausses, j’aborde celles-ci avec des doutes. Mes erreurs du passé réveillent le souvenir de l’apparente compréhension qui, en un instant s’effondre comme un château de cartes. Je sais à quel point il est facile de se tromper devant de telles questions. A vrai dire, j’ai peur de m’être encore fourvoyé, de n’avoir rien compris, et de me retrouver un jour à nouveau devant l’inconnu. Je connais ce risque. Je l’ai déjà pris, je le reprends aujourd’hui à nouveau devant vous, et le reprendrai peut-être encore demain. L'honnête homme, à la recherche de la vérité, n’a d’autre choix que de dépasser cette peur.

            La pensée humaine n’est pas infaillible. Nous ne serons jamais complètement sûr de ce que nous croyons savoir. Conscient de cette limitation, j’ai décidé de vivre pleinement avec la meilleure vérité présente. En attendant le jour ou ces idées seront invalidées, si ce jour vient, je vivrai passionnément avec cette vision du cosmos. Constatant, pour le moment, l’absence de problèmes, je crois sincèrement en tout ce que j’ai écrit. Je reste persuadé que la vérité existe, et que nous pouvons la découvrir. Je pense qu’un jour, nous nous formerons une vision cohérente de notre monde et du sens de nos existences et que, ce jour, sans en être complètement sûr, nous aurons atteint la vérité ultime.

            Aucun des systèmes philosophiques que j’ai pu lire ou esquisser ne rend aussi bien compte de tout ce que je connais et ressens que celui que je viens de vous présenter. Cette vision m’éclaire sur moi-même et sur le monde qui m’entoure. Face à un tel degré de cohérence, je me relis souvent et me demande si je n’aurais pas, cette fois-ci, approché cette vérité ultime ?

            Inlassablement, je poursuivrai cette quête sans fin. Je considère ce petit livre comme un essai que je dois améliorer. Je vous invite à vous aider des idées qu’il vous a transmises pour en atteindre d’autres qui seront encore meilleures.

 

 

Willeime         

 

 

Achevé le 9 Floréal de l’An 217

à Paris, France

 

 

 


 

 

 

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