l’Amour de la Raison Universelle
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Avant-propos
Tout homme a besoin de savoir pourquoi il existe. Malheureusement nous n’avons pas de réponses. Nous naissons seuls. Nos existences nous sont incompréhensibles. Elles sont de brèves irruptions dans un monde que nous ne connaissons pas. Pour survivre, nous nous laissons guider par des conventions imposées. Nous nous rattachons aux croyances inventées par nos ancêtres. Ces fables mettent un terme aux questions sans réponses. Elles nous disent quoi penser et comment nous comporter. Elles nous réconfortent de l’inconnu. En contrepartie, nous devenons leur prisonnier. Beaucoup d’entre nous se croient capables de reconnaître la vérité. Pourtant, bien que celle-ci soit souvent éclatante, peu savent l’adopter. Chacun porte en lui son image du monde. Elle est beaucoup trop ancrée pour être modifiée par une lecture, une conversation, ou une expérience. Elle est inscrite au plus profond de lui-même. Elle est rattachée à son identité et l’empêche de se corriger. Consterné par les mensonges des hommes, j’ai su résister à leur emprise. Néanmoins, sans base pour appréhender le monde, je me suis complètement effondré. Perdu avec moi-même, dépourvu de toute valeur, plus rien n’avait de sens. Je me suis détaché de mes propres émotions, auxquelles je ne faisais de toute façon plus confiance. J’ai lentement sombré dans une désorientation totale où j’ai fini par douter de la réalité de ma propre existence. N’ayant plus peur de ce que je pouvais rencontrer, je me suis à mis à accepter tout ce qui arrivait face à moi. Les derniers sens qui me retenaient encore cédèrent. Ne cherchant plus à fuir le réel, ma chute s’accéléra brutalement face à l’ordre mauvais et injuste de ce monde dont il fallait peut-être encore mieux qu’il soit irréel. Je vis partout l’absurde et compris pourquoi les hommes ferment les yeux pour survivre. Totalement immergé dans ce néant, je sentais progressivement s’éteindre mon envie de vivre en ce monde. Aucune fable ne m’avait charmé. Rien ne semblait pouvoir me réconcilier. Je décidais, malgré tout, de rester ici encore quelque temps pour explorer véritablement le fond des choses. Je demeurais ainsi dans la désolation et l’indifférence, et voyais ces sentiments se renforcer... jusqu’à cet instant de clairvoyance où j’ai ressenti la contradiction que j’avais soulevée : si rien n’a de sens, si tout est déjà mort, si les forces qui m’ont créé n’ont fait de moi qu’une poussière insignifiante qui va bientôt disparaître et dont la vie est une absurdité, alors pourquoi y a-t-il en moi ce cri de désespoir ? A l’évidence, je suis triste de découvrir mon sort. Est-ce là un signe ? Au fond de moi-même, je sentis que si je n’avais pas vu le monde, je l’aurais voulu différent. Ma déception peut-elle être la preuve que ma condition n’est pas ma finalité ? Serait-elle la marque d’une vérité plus profonde, au-delà de ce que j’ai compris jusqu’à présent ? Pendant longtemps, je n’ai pas pu mettre de mots sur ce que je ressentais. Doutant fortement de mes propres sentiments, je voulais d’abord comprendre ces forces qui me guident. J’avais besoin de savoir si je pouvais leur faire confiance. Cependant, comme je n’avais plus rien à perdre, je décidai de braver tous ces doutes. J’ai donc choisi de donner toute sa chance à ces mystérieuses impressions... Là au fond de la désolation, j’ai fini par comprendre que tout autour de moi s’opposait à un idéal perdu. Si je ressuscitais ce rêve refoulé, il ferait de moi un étranger en ce monde. Partout on m’inviterait à le détruire pour pouvoir cohabiter avec cet ordre absurde. Au lieu de cela, j’ai décidé de le faire renaître pour exister. Cet idéal me montre un autre monde. Un monde qui serait en accord avec ce que j’ai dans mon cœur depuis toujours. Un monde qui fait de celui où je vis aujourd’hui, une aberration qu’il me faut balayer.
Nous ne demandons plus pourquoi. Nous nous sommes habitués au long silence de
notre ignorance. Les religions proposent de fausses réponses dont nous nous
éloignons à nouveau depuis maintenant quelques siècles, sans les avoir pour
autant remplacées par une alternative solide. L’origine de la réalité,
le sens de la vie et le tourment de la mort n’ont toujours pas trouvé de
réponses pleinement satisfaisantes, nous réconciliant totalement avec le
réel, et en même temps capables de nous convaincre de leur véracité, au point
qu’elles sont embrassées par tous les amis de la vérité. Malgré
quelques rares génies qui ont jadis approché cette philosophie ultime, de
sublimes réponses aux grandes questions de l’existence n’ont
toujours pas été clairement annoncées. Un texte philosophique essentiel
manque cruellement à tout enfant désorienté par ces problèmes. Souffrant de
ce manque, je me suis mis en quête de le composer pour moi-même. Après de
longs efforts, j’ai aujourd’hui le sentiment d’être parvenu
à un niveau de cohérence qui dépasse toutes mes espérances initiales. Je vous
offre l’occasion de découvrir les réponses que j’ai trouvées, et
vous invite à vous en inspirer librement.
Définitions préliminaires
Le mot “raison”, avec un “r” minuscule, sera employé comme synonyme du mot cause. Par exemple, une raison est une cause logique, une cause physique, ou encore une cause psychologique.
Le mot “Raison”, avec un “R” majuscule, sera employé comme synonyme du mot Causalité ou pour évoquer cette notion.
Par “Raison humaine”, j’entends notre capacité à utiliser la Causalité, c’est-à-dire le pouvoir de notre pensée à saisir l'enchaînement des causes. La Raison humaine désigne donc les facultés intellectuelles de l’être humain.
Par “principe de Raison”, j’entends le principe de Causalité logique, autrement dit le principe du calcul et du raisonnement (“Raison” provient du latin “ratio” qui signifie calcul). Par exemple, le principe de Raison est ce pourquoi 1+1 = 2 et pas 3, -7, ou autre chose. Par “Raison universelle”, je signifie que le principe de Raison s’applique à tout le cosmos et même au-delà si il devait y avoir lieu. Cette position fait du principe de Raison non seulement un concept humain, mais aussi une partie de la nature, ce qui implique l’existence de liens entre toutes les choses réelles, de telle sorte que rien n’est jamais sans raison, mais que toute chose possède toujours une cause logique, qui rend compte du fait qu’elle est ainsi et pas autrement. Le concept de Raison universelle s’oppose à celui de “Raison limitée”, défendu par les empiristes, Kant et la plupart des théologiens qui réduisent la Raison à une simple faculté humaine permettant d’ordonner les phénomènes et imaginent que les fondements de la réalité ne sont pas soumis au principe de Raison.
Le Fond du Secret
Le principe de Raison proclame que toutes les choses ont une cause, qu’elles ne sont pas arbitraires. En vertu de cette loi, rien ne saurait être seul, uniquement par ce qu’il est. Pour avoir un sens, toute chose doit reposer sur un support qui lui est extérieur. Ce bel énoncé est malheureusement confronté à un grave problème : l’univers contient tout. Rien ne peut être en dehors. Par conséquent, rien ne peut le soutenir. Si l’univers n’a pas de raison indépendante d’exister, le néant absolu aurait dû combler l’éternité. Pourtant, une réalité a émergé. Chacun peut s’en rendre compte. La réalité est peut-être très différente de l’image que nous nous en faisons, mais nos existences témoignent d’une certaine forme de présence, définitivement incompatible avec une totale inexistence. Ainsi, puisqu’un monde existe, beaucoup en ont conclu que le principe de Raison n’était pas universel. Selon eux, là où il s’est éteint, notre univers a émergé. Depuis, tout est désormais devenu relatif. Le sens même des choses est circonstanciel. Ce qui est pour les uns, n’est pas pour les autres. Ce qui se passe pour vous, ne se passe pas nécessairement pour moi. Tout et son contraire se sont déjà produits. Tout et son contraire se vaut également. Sans référentiel absolu, le relativisme intégral décompose la réalité qui s’autodétruit. Sans support universel, le sens même des mots disparaît. Aucune vérité absolue ne peut exister. La vérité n’est même pas terrestre, et toutes les questions que nous nous posons resteront à jamais sans réponses. Tel est pris qui croyait prendre ! Le raisonnement que vous venez de lire s’applique également à lui-même. Il prétend montrer qu’aucune vérité absolue ne saurait exister, alors même qu’il avance l’affirmation suivante : “aucune vérité absolue ne peut exister”. Bien que le cheminement qui nous a conduits jusqu’à cette conclusion vous paraisse peut-être valide, si la Raison est morte, toute déduction causale n’est que pure chimère et par conséquent même cette simple conclusion ne saurait être universellement énoncée. Tel est pris qui croyait prendre encore une fois ! L'absence de vérité empêche toute forme de conclusion. Toutes les phrases que vous venez de lire outrepassent leur droit, ainsi que celles que vous êtes en train de lire ! Je ne peux plus rien vous dire et je n’ai pas le droit de dire que je ne dis rien. Où suis je ? Tout est complètement bloqué.
Celui qui souhaite sortir de cette spirale d’autodestruction infernale se doit de reconnaître l’universalité absolue du principe de Raison. Etant incapable de réfuter, ni de démontrer formellement l’omniprésence de ce principe, j’observe que seul la reconnaissance de son universalité comme préalable à toute chose garantit une signification minimale au réel. Aux portes de la logique rationnelle s'éteint toute forme de réalité, même la plus extrême. Au nom de l’existence d’au moins une certaine forme de réalité, je n’ai d’autre choix que d’admettre l’universalité du principe de Raison, et de supposer l’existence de ce que j'appellerais pour le moment un “support” absolu aux raisons de ce monde.
Si tout dépendait de l’univers et si il n’existait pas un absolu
qui lui soit “extérieur” pour fonder et garantir la Causalité,
alors le sens des choses disparaîtrait, et tout sombrerait dans la spirale
d’autodestruction à laquelle nous nous sommes heurtés. Si par le passé,
ce support avait cessé d’être ne serait-ce qu’un bref instant, la
réalité aurait disparu à jamais. Tout ne peut être remis en cause. Quelque
soit le véritable visage de l’univers, aussi tordu que vous puissiez
l’imaginer et bien plus encore, cet univers sera soutenu par un socle
indépendant ne serait-ce parce qu’il existe ; et même si celui-ci
n’existait pas, une chose immuable définirait l’état “ne
pas exister”. Malgré et contre tout, une garantie à
l’universalité du principe de Raison réside nécessairement dans les
fondements de toute réalité. Avec ce mystérieux support, l’univers
n’est plus seul. Un socle extérieur et indépendant soutient désormais
le réel. Il y a quelque part une entité éternelle et irréductible qui donne
cours aux choses. Quoi que vous soyez, même si ce monde n’est pas ce
que nous croyons, même si je ne suis pas ici, que je n’ai pas vraiment
écrit cette phrase et que vous ne la lisez pas tout à fait en ce moment, une
entité absolue demeure malgré tout. Sans elle, rien ne peut être et rien ne
peut ne pas être. Sans elle, les mots perdent toute signification, les choses
deviennent plus floues que des mirages, la réalité tombe plus bas que le
néant. Grâce à ce support, la vérité absolue existe, ce qui m’autorise
à rechercher la nature et la signification de mon existence. Je viens de rejeter la thèse du support arbitraire pour défendre celle du support totalement rationnel. J’admets avoir troqué une incohérence contre un mystère brumeux. En effet, comment ce mystérieux socle fait-il pour se contenir et se soutenir lui-même ? A peine vaincus, les paradoxes resurgissent de plus belle. Cependant, si vous acceptez de faire encore un bout de chemin avec moi, je vous montrerai qu’ils ne sont pas invincibles. Pour cela, il va nous falloir percer le secret de Dieu, et alors vous verrez, tous les paradoxes se dissiperont.
Avec l’universalité du principe de Raison gravé dans le socle de la réalité, l'irrationnel sombre dans l’impossibilité d’exister. Toute chose réelle se doit d’avoir une cause. Rien ne peut exister arbitrairement. Par conséquent, l’état originel de l’univers ne pouvait être que le néant le plus absolu. Fermez vos yeux et essayez d’imaginer ce qu’il y avait avant la naissance de tout. Pour concevoir cet état primordial, vous devez imaginer un lieu où aucune chose n’avait de raison d’être ce qu’elle est. Vous voyez des espaces noirs, infinis entièrement vides. Vous pouvez atteindre un état encore plus reculé. Supprimez l’espace et le temps. Imaginez un vide absolu, où tout le volume est confiné en moins d’un point et où le temps ne s’écoule pas. Vous commencez à percevoir ce qu’il y avait avant la naissance de tout. Il n’y avait qu’un vide étrange que j’appellerai le non-néant. Le non-néant est le seul point de départ possible à l’univers. Tout élément arbitraire défie le principe de Raison, or ce principe ne peut être transgressé sans détruire l’essence de la réalité. Ce raisonnement nous ramène devant notre paradoxe millénaire. D’une part, l’origine de tout ne pouvait être qu’un néant absolu qui ne contient aucun élément arbitraire ; d’autre part, un support se doit d’être immuable et éternel afin de fonder la Causalité. Ainsi, les croyants proclament que Dieu est nécessaire sans quoi l’univers n’aurait jamais pu être créé, et les athées rétorquent que Dieu est une hypothèse irrationnelle. D’où vient-il ? Comment ferrait-il pour exister ?
Ce paradoxe a traversé les siècles. Il admet pourtant une solution. Si Dieu ne peut pas être causé, ni existé arbitrairement, il ne peut être que spontané. Si le non-néant est le point de départ à toute forme de réalité, il doit déjà contenir des lois irréductibles, qui n’ont pas besoin de créateur pour exister et qui sont capables de donner naissance à notre monde. Nous avons parfois l’impression que la nature a décidé que 1+1 = 2 et pas 3 ou 4. Ce résultat nous semble déterminé, comme si une instance supérieure avait dicté le principe de l’addition parmi les lois de la nature. Plaçons deux billes dans un sac. Pour compter le nombre de billes, nous effectuons 1+1 et nous trouvons 2. En fait, si vous y réfléchissez bien, vous réaliserez que ce résultat ne peut pas être différent. L’addition n’est pas un processus. “1+1” et “2” désignent tous deux la même chose : le nombre de billes dans le sac. Il n’y a pas besoin d’instance supérieure. Par conséquent, même dans l’univers le plus chaotique imaginable, 1+1 sera égal à 2. L’addition n’est pas vraiment une loi, puisqu’elle ne peut être différente. L’addition nous apparaît comme une loi, mais en réalité c’est une évidence d’une telle simplicité qu’elle n’a besoin de rien pour s’exercer. De la même façon, le théorème de Pythagore est un principe logique universel. Contrairement à l’addition qui est facilement compréhensible, cette loi nous est beaucoup moins familière. Nous avons besoin de l’exprimer à l’aide d’une phrase et de l’apprendre par cœur. Pourtant, de la même façon que 1+1 et 2 sont les deux noms d’une même réalité, dans un espace plat, “le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des cotés de l’angle droit” est synonyme de “triangle rectangle”. A première vue, nous trouvons certaines lois arbitraires car elles ne nous sont pas naturelles, mais en fait, ce ne sont que des points de repère découverts par nos ancêtres pour contenir les contradictions de la pensée humaine. Ces lois apparaissent seulement à l’homme lorsqu’il se retrouve confronté à l'impossibilité des absurdités qu’il est capable d’imaginer. Ces principes logiques universels n’ont pas besoin de créateur pour exister. Leur évidence résout le mystère de leur origine. Leur spontanéité leur permet de s’exercer partout depuis l’éternité. La simplicité logique de ces axiomes mathématiques est si profonde qu’elle les rend indémontrables. Pourtant, leur puissance de vérité ne connaît son pareil dans et au-delà de l’univers. Nous voilà face au fond du secret. Ces principes logiques universels ne font qu’un avec le support qui maintient la réalité en place. Comme la logique rationnelle est l’expression naturelle du principe de Raison, elle n’a besoin d’aucun socle pour se fonder et s’imposer universellement. Elle se suffit à elle-même. Voilà le visage de l’énigmatique support, indépendant de tout, qui seul orchestre la réalité. Dieu est le principe de Raison. Dieu étant le principe de Causalité logique, une chose irrationnelle ne peut pas exister dans la réalité, mais uniquement dans la confusion de la pensée humaine. Lorsque nous regardons notre monde si parfaitement construit, si merveilleusement organisé, nous ressentons la présence d’une chose incompréhensible et inimaginable qui surpasse l’entendement humain. De la même façon que l’égalité logique entre le triangle rectangle et le théorème de Pythagore ne nous est pas innée, nous ne voyons pas le lien entre le néant originel et le monde dans lequel nous vivons. Lorsque nous observons le ciel bleu, les étoiles, l’océan… nous restons émerveillé et stupéfait. Nous nous demandons pourquoi le ciel est bleu et pas vert ? Pourquoi la Terre est ronde et pas plate ? Nous nous demandons pourquoi les choses sont telles qu’elles sont, car nous sommes capables de les imaginer autrement. Nous nous demandons pourquoi 1+1 = 2, car nous sommes capables d’imaginer 1+1 = 3. Il existe partout des liens logiques qui font que les choses ne peuvent être différentes de ce qu’elles sont. La quête de la science est de montrer que les apparents phénomènes incompréhensibles sont en fait des conséquences plus ou moins évoluées des principes logiques universels. Ces principes s'exerçant partout et pour l’éternité, les démonstrations que nous établissons grâce à eux ne sont pas des descriptions relatives à l’esprit humain, mais les voies sous-jacentes par lesquels un élément est jadis apparu à partir du non-néant. Ainsi, aussi complexes que soient les choses que la nature ait engendrées, elles possèdent toutes une explication rationnelle. A l’origine, le non-néant était donc beaucoup plus complexe que tout ce que nous avions imaginé. Il contient en lui une infinité de principes logiques mathématiques éternels. Ces lois ne sont pas des principes imposés, mais seulement une simple description de la logique inéluctable. En vérité donc, les lois de la nature sont une illusion humaine. La seule règle gouvernant le réel est d’être ce qui est logiquement possible. Munis de cette compréhension, nous pouvons résoudre le mystère de l’origine de tout : l’univers est l’expression naturelle de la logique universelle qui contient l’océan infini des possibilités... et nous sommes l’une de ces possibilités. Transporté par son imagination débordante, l'homme rêve de choses arbitraires ou contradictoires et ne comprend pas pourquoi ces choses n’existent pas. Ignorant les liens logiques qui lui révéleraient que les choses ne peuvent être différentes de ce qu’elles sont, et oubliant trop vite qu’il ne perçoit qu’une infime partie de la réalité, l’homme ne parvient pas à ressentir son monde comme nécessaire. Perdu, il cherche désespérément un impossible créateur. Comprendre l'origine de l'univers est finalement une difficulté plus psychologique que scientifique.
Cette vision esquisse un chemin rationnel à nos origines. Elle n’est cependant pas encore tout à fait satisfaisante. S’il est désormais clair que certaines évidences ne nous sont pas innées et nous font voir des phénomènes magiques incompréhensibles là où il n’y a que des conséquences logiques inéluctables, les principes logiques universels dissimulent-ils pour autant toute la richesse et la diversité de notre monde et de nos pensées ? Comment d’ailleurs la pensée pourrait-elle émerger d’un non-néant dirigé par des principes mathématiques ? L’immense difficulté de compréhension qu’il nous reste à éclaircir ne réside pas tellement dans l’origine de l’univers, mais dans le détail des processus qui, partant du non-néant, ont conduit jusqu’à l’esprit humain et à son imagination débordante, capable de nier la logique rationnelle et de ne pas comprendre l’origine pourtant simple, naturelle et inéluctable de toute chose et de lui-même. Entre l’esprit humain et de simples théorèmes mathématiques, il semble y avoir un abîme infranchissable. Pourtant, de spectaculaires transitions se produisent à chaque instant devant nos sens ébahis. En effet, séparément les sons ne sont que des vibrations de molécules d’air. Lorsqu’ils sont correctement associés, ils donnent naissance à des mélodies. De même, de vulgaires photons peuvent se rassembler pour former toutes les images que nous percevons, et des séquences monotones et linéaires d’acides aminés se replient à chaque instant en des complexes capables de catalyser les réactions moléculaires qui gouvernent le métabolisme de tous les êtres vivants. Soumis à la nécessité aveugle, des éléments simples peuvent au hasard des rencontres, évoluer vers des niveaux supérieurs. Lorsqu’ils franchissent certains seuils d’organisation, de nouvelles notions qui n’avaient aucune signification auparavant prennent tout à coup sens. Ces extraordinaires, et pourtant parfaitement naturelles évolutions ne rendent plus irrationnelle la métamorphose d’un néant mathématique en univers matériel, de la matière inerte en êtres vivants et des êtres vivants en individus conscients de leur propre existence. Voilà rapidement tracé la manière dont j’entends maintenant vous proposer une explication rationnelle à l’origine de tout. Voilà, l’esquisse du pont logique qui relie le non-néant à notre monde. Avertissement
Mes pensées sont incertaines. Elles proviennent de mon esprit, et je sais mon esprit faillible. Il s’égare souvent dans des erreurs de logique. De plus, rien ne m’assure qu’il maîtrise les bons concepts, ni qu’il soit assez puissant pour relever tous les défis, ni non plus que je sois assez libre pour parvenir à certaines conclusions. Je pourrais être en train de nager dans un océan d’erreurs et d’illusions, incapable de comprendre ce qui se passe vraiment. Certes, les confrontations avec l’expérience sensible confortent mon impression d’être sur le chemin de la vérité. Elles font reculer ce doute affreux. Malheureusement, en aucun cas ces expériences ne le feront complètement disparaître. C’est là une limitation intrinsèque à notre condition humaine. Je dois donc me contenter de la meilleure vérité présente. Je sais que ma certitude la plus solide est ma conscience de moi-même. Elle me prouve mon existence, ce qui implique nécessairement la présence d’une certaine forme de réalité... réalité que je ne saurais admettre sans l’universalité du principe de Raison. Tant que l’on considère la logique rationnelle comme une simple faculté de la pensée humaine, on la supposera limitée et probablement incapable de nous révéler les secrets cachés de l’univers. En revanche, à partir du moment où l’on reconnaît que le principe de Raison est Dieu, alors la vérité absolue existe, et se conquiert si nos pensées s’accordent pleinement avec ce principe ultime. La pensée rationnelle devient alors une lumière divine qui nous illumine le fond des choses. Toutes les lois de la nature étant des états complexes de la logique rationnelle, en étudiant toutes les possibilités offertes par la Raison pure, une très grande intelligence pourrait découvrir toutes les lois de la nature, et sans être elle-même totalement certaine des résultats de sa propre pensée, avoir malgré tout saisi l’entière nature des choses. L’histoire qui va être présentée maintenant tient peut-être plus du conte de fée que de cette vérité ultime. Les trois chapitres qui vont suivre sont une anticipation de cette explication finale à nos origines. J’ai essayé de m’approcher au plus près de cette vérité, néanmoins la limite de nos connaissances actuelles m’a conduit à faire des spéculations, à m’inspirer de théories non confirmées, tandis que, dans un souci de cohésion, certains passages ont été presque librement inventés. Si cette anticipation de la vérité ultime a aujourd’hui toutes les chances d’être, au mieux inexacte, imprécise et beaucoup trop simplifiée, alors me demanderez-vous : pourquoi l’avoir rédigée ? Dans le premier chapitre, j’ai réaffirmé l’universalité absolue du principe de Raison. Avant de vous exposer ma doctrine philosophique, je dois préalablement vous montrer comment franchir ce qui pour beaucoup parait encore infranchissable. Je dois vous faire sentir comment des événements aussi incroyables que l’apparition de notre univers, des êtres vivants et d’individus conscients est possible dans un ordre parfaitement rationnel. Nos connaissances actuelles étant insuffisantes pour prétendre conclure sérieusement sur le détail exact des processus, je me contente de vous proposer une spéculation basée sur les plus récentes connaissances scientifiques, qui permet d’entrevoir l’explication complète et entièrement rationnelle à l’origine de tout. Pour le moment, je ne vois d’autre possibilité que d’admettre que les événements ont dû globalement ressembler à ce qui va être décrit maintenant, c’est-à-dire que les ponts tracés entre toutes les lois de la nature existent véritablement. Même si les trois chapitres qui vont suivre contiennent de nombreuses vérités, je vous demande toutefois de ne pas trop vous attacher aux détails des explications proposées ici, car elles méritent d’être affinées et corrigées, mais je vous invite à utiliser la vision générale qui se dégage de cette compréhension préliminaire pour commencer à entrevoir le cosmos dans sa globalité. Que les sages considèrent ce texte comme une source de propositions, d’idées et d’hypothèses. Que la superstition voit ici se dessiner les prémisses de tout ce qu’elle enseigne impossible. Aujourd’hui, cet exposé a avant tout un objectif psychologique. L’avenir dira jusqu’à quel point il correspond à la réalité révélée par la science.
L’Origine des Mondes
Le non-néant est partout et nulle part. Nous ne pouvons pas dire que nous sommes à l’instant zéro, ni dire combien de temps dure cette période, car le temps n’est pas encore défini. De même, l’espace et ses dimensions n’existent pas encore. Le non-néant n’est pas un vide physique. Ce n’est pas une immense étendue vide, mais c’est un vide logique. Le non-néant s'apparente au chiffre zéro. En vertu de la logique naturelle, zéro est et demeure égal à zéro. Comme rien ne pourra jamais en jaillir sans renier le principe de Raison, l’univers est condamné à demeurer égal à zéro pour l’éternité. Ce point est acquis. Je ne vous jouerai pas la farce d’y revenir. Mais alors comment notre monde peut-il exister ?
Zéro est en fait beaucoup plus complexe que la façon dont nous nous le
représentons habituellement. Zéro est égal à (1 – 1), à (2 + 1 –
3) ou encore à (5 + 3 – 8). Zéro n’est donc pas seulement 0, mais
il est l’infinité des formules mathématiques dont la somme est nulle.
Chaque formule exprimant zéro existe séparément des autres. Elle est un
univers mathématique indépendant contenant une suite de nombres dont la somme
est nulle. Le non-néant est donc en fait un multi-univers mathématique
composé de toutes les formulations possibles de zéro, de la plus simple des
suites numériques aux équations les plus sophistiquées.
Observons mieux les équations-univers, car dans certaines d’entre elles est apparu quelque chose d’extraordinaire qui ne nous n’est pas immédiatement perceptible. Pour l’apercevoir, commençons par essayer d’imaginer le point de vue d’une chose finie, c’est-à-dire l’image que se ferrait un observateur imaginaire situé dans un de ces univers. Pour voir la géométrie interne de son univers, notre observateur relie entre eux les couples, tétrades… de nombres-solutions. Par exemple, dans l’univers (x + 3y = 0), à chaque valeur de x correspond une seule valeur définie de y. Imaginez un segment reliant chaque valeur de x à sa valeur y correspondante. La forme géométrique de cet univers vous apparaît alors clairement. Elle est observable comme une infinité de segments de taille finie et enchevêtrés dans toutes les directions. Cette vision géométrique qu’aurait un observateur à l’intérieur et la vue globale qu’offre l’équation depuis l’extérieur ne sont que deux points de vue équivalents sur le même univers. La réalité mathématique peut se percevoir comme une entité absolue (vue arithmétique) ou s’observer comme une infinité d'éléments finis (vue géométrique). Le travail de notre observateur se complique dans les univers possédant au moins trois dimensions. Par exemple, dans l’univers (x + 2y + 3z), si notre observateur part d’un point au hasard, et essaie ensuite de dessiner un triangle liant les trois nombres-solutions, il réalise qu’il ne connaît pas les cordonnées dans les deux autres dimensions. S’il part du point x = 1, il lui reste une infinité de y et de z possibles pour que la somme de l’équation soit nulle. A toute valeur dans une dimension correspond une infinité d’autres valeurs possibles dans les deux autres dimensions. Y a-t-il vraiment une géométrie dans cet univers ? A l’évidence oui, mais alors pourquoi ne parvenons-nous pas à l’observer ? Cette difficulté nous montre que quelque chose de subtil s’est produite ici. Pour percevoir la géométrie interne, nous devons décompacter le nouvel infini que nous venons de rencontrer. Au lieu de considérer en même temps l’infinité des correspondances possibles, pour dessiner notre triangle, il faut déplier ce nouvel infini en une infinité d’instants montrant chacun une seule correspondance. Epaississons l’espace et étirons-le comme un accordéon pour faire sortir une nouvelle dimension infinie, de telle sorte que chaque tranche d’espace montre notre triangle dans une de ses configurations possibles. L’observateur qui regarde notre triangle le long de cette nouvelle dimension le voit se déformer éternellement dans l’espace infini. En passant de tranches en tranches d’espace, les extrémités du triangle bougent et explorent toutes les combinaisons possibles. Au bout d’un temps infini, notre triangle, et l’infinité des autres triangles auront réalisé toutes les configurations imaginables. Elevez-vous hors de cet univers et repliez toute l’éternité en un instant. Voyez, vous obtenez l’univers statique, perceptible depuis l’extérieur, contenant toutes les solutions possibles. A nouveau, les deux points de vue décrivent exactement la même réalité. A l’intérieur des univers possédant au moins trois dimensions spatiales, la notion même de dimension s'approfondit jusqu’à engendrer une nouvelle dimension qui les englobe toutes. Cette dimension d’espace logique, nous l’appelons le temps. Le temps n’existe pas hors de l’univers et n’a pas non plus de sens absolu pour l’univers pris dans sa globalité. Le temps n’existe que du point de vue géométrique. Il ne saurait donc y avoir de temps absolu, pas de gigantesque pouls cosmique synchronisé pour tout le cosmos, mais il y a autant de temps que d’observateurs finis. Puisque le temps n’a pas de sens hors des univers et que tous ces événements sont des conséquences logiques les unes des autres, tout ce qui vient de se produire a été instantané. Nous avons simplement fait un bond conceptuel pour nous les humains. En fait, tout ce qui a existé, existe ou existera est déjà réalisé. L’infinité des univers est de toute éternité. La réalité est depuis toujours fractionnée en un nombre infini d’expansions mathématiques qui coexistent parallèlement. Ici commence et se termine la véritable histoire de tout. Zéro a instantanément et pour toujours atteint son degré de complexité maximal.
Je vous emmène explorer les recoins cachés du non-néant, là où rien n’est jamais créé, et où nous contemplons simplement ce qui est de toute éternité. Dans ces lieux, lorsque la logique rationnelle nous fait voir des choses, celles-ci ne peuvent pas ne pas exister. En effet, l’essence des concepts mathématiques n’est pas dissociable de leur existence. Retournons dans ces contrées où l’apparition spontanée de l’espace et du temps, a réuni les prémisses d’une réalité physique. Essayons de visualiser les points et les triangles, en les dessinant sur une feuille de papier. La feuille de papier peut être parfaitement droite, ou bien courbée, pliée, froissée, de telle sorte que les points, les droites, les plans qui sont dessinés dessus... deviennent des points, des cordes, des membranes.... En géométrie, l’espace n’est pas forcément plat, mais peut être plus ou moins courbe. Qu’est ce qui peut bien déterminer le degré de courbure de l’espace ? Force est de reconnaître que la forme de l’espace n’a pas été prévue ! Cette notion supérieure n’a de sens que dans les propriétés émergentes. La logique fait donc apparaître l’espace, mais elle est elle-même dépassée par ce qu’elle engendre. Comme la notion de forme de l’espace a indiscutablement émergée, mais qu’elle n’a pas été prévue, elle ne saurait être contrainte. En chaque lieu, la forme de l’espace oscille donc librement. Elle se courbe, se détend, se modifie sans cesse. L’espace vibre aléatoirement, pour réaliser tous les degrés de courbures possibles à travers l’univers infini, et ainsi combler le vide laissé par la logique. L’espace n’est pas une entité en soi. Il n’existe que par les nombres qui le constituent. En réalité, il n’y a pas d’espace. Dans l’univers, il n’y a pas de support comme la feuille de papier. Au niveau fondamental, il n’y a que les points correspondant aux nombres-solutions de l’équation-univers, qui définissent eux-mêmes l’espace. En chaque lieu, le degré de courbure de l’espace est donc un potentiel porté par un point. Chaque point de l’espace possède donc une grandeur supplémentaire, aléatoire. Prenons une certaine zone d’espace possédant un certain degré de courbure. Ce degré de courbure est une grandeur finie. Si nous cherchons à connaître le potentiel d’un des points de cette zone, nous nous retrouvons confrontés à un sérieux problème. En effet, dans toute partie de l’espace, il y a une infinité de points, donc nous devrions répartir notre grandeur finie dans une infinité de point, or une telle division par l’infini est impossible. Ce problème nous fait voir, que la façon dont nous avons perçu l’univers jusqu’à présent était bien trop approximative. Nous sommes allés trop vite, et nous n’avons pas tenu compte de nouveaux paramètres associés aux nouvelles notions qui ont émergé. La notion de courbure de l’espace implique nécessairement la notion de borne dans l'infiniment petit, afin que le degré de courbure soit représenté par un nombre fini de points, ayant chacun un potentiel fini. L’espace courbe n’est pas découpable à l’infini, mais il contient en lui une limite inférieure. Qu’est ce qui peut bien fixer la valeur d’une telle borne ? Pas plus que le degré de courbure n’était prévu, ce paramètre n’est attendu. Afin de combler cet espace logique, l’univers réalise toutes les valeurs possibles pour cette borne à travers l’infini. Dans certains lieux, cette limite est très grande, dans d’autres elle est plus petite, mais elle est toujours un paramètre fini. Comme il ne peut plus y avoir de continuité entre ces différentes régions, le visage de l’univers se transforme complètement. Nous percevons qu’il n’y avait pas qu’un seul type d’espace par univers. Il n’y a pas un seul bloc unifié, mais l’univers est fragmenté en une infinité de bulles-univers possédant chacune localement une borne inférieure qui limite la taille possible dans son infiniment petit. L’univers infini est en fait morcelé en une infinité de bulles-univers finies qui apparaissent et disparaissent au gré des oscillations locales du degré de courbure de l’espace. A l’intérieur de chacune des bulles, il y a une taille minimale en deçà de laquelle rien ne peut exister. L’espace possède comme une maille interne. Tout segment reliant deux points de la maille possède exactement la distance minimale possible dans l’espace. Il n’est pas divisible. Les points de l’espace dessinent des segments, des triangles, des tétraèdres tout aussi insécables. Voilà les atomes véritables. A tout instant, chaque point définit un certain degré de courbure de l’espace qui varie aléatoirement à une cadence elle aussi aléatoire le long de la dimension temporelle. Si nous considérons une petite zone d’espace, formée d’un faible nombre de points, il y a peu de chance de voir longtemps se dessiner une courbure stable. En revanche, si nous observons une très grande région, contenant un nombre gigantesque de points, nous trouverons, au sein de cette immensité, quelques rares points dont la cadence d’oscillation est suffisamment lente pour dessiner des courbures stables, au sein d’une mer agitée par des fluctuations éphémères. Ainsi, bien qu’à l’échelle microscopique l’espace oscille de manière chaotique et imprévisible, à l’échelle macroscopique, se dessine quelques grandes structures stables dont les possibilités d’évolution le long de la direction temporelle sont statistiquement contraintes par leur disposition passée. A grande échelle, les structures ne se transforment que partie par partie, et les états s'enchaînent les uns les autres : la Causalité physique émerge. Plus une courbure est grande, plus elle a de chance d’être formée de points évoluant lentement, et donc plus elle a de probabilité d’être stable. Toutefois aussi gigantesque soit-elle, toute courbure de l’espace évolue et n’est pas éternelle. Même les bulles-univers subissent ces transformations. Ici une nouvelle bulle-univers jaillit, là une autre s’estompe, et ainsi naissent et disparaissent continuellement une infinité de bulles-univers au sein de l’espace infini. A l’intérieur de chaque bulle, apparaît une réalité physique avec des atomes qui vont dessiner des mondes. L’évolution de ces figures géométriques fait naître une histoire. Si dans une bulle, un observateur voit effectivement des structures évoluer avec le temps, en fait à tout instant, n’importe quelle structure imaginable est formée une infinité de fois, à travers les autres bulles. Si un temps et une histoire sont bien perceptibles en chaque endroit de l’univers, du point de vue global, l’ensemble de toutes les bulles est statique. L’équation-univers n’évolue pas. A travers l’univers infini, tous les types de mondes possibles existent simultanément une infinité de fois, à tous les stades de leur évolution. Rien n’a été créé. Rien ne fut détruit. Tout était déjà là. A chaque instant, nous ne faisons que contempler ce qui est de toute éternité.
Les filles de la logique ordonnent les mondes, cependant elles ne parviennent pas à suivre l’envol vertigineux dans lequel la réalité s’est engouffrée ! Revenons par exemple à nos triangles. A chaque instant, ils bougent dans l’espace, et à chaque instant, la disposition suivante du triangle est confrontée à un choix multiple. Rien ne peut choisir quelle solution doit être préférée plutôt qu’une autre. Aucun principe causal ne peut déterminer quelle position sera sélectionnée parmi l’immensité des solutions proposées. La réalité est encore confrontée à une insuffisance de la logique. Puisque la logique elle-même est incapable de choisir, les solutions adoptent des valeurs aléatoires parmi l’infinité des possibilités. A la croisée des chemins, le hasard tranche. Lorsque la logique de l’univers est incapable de choisir, le hasard comble le fossé et achève la construction de la réalité. Ce hasard véritable règne perpétuellement en maître au coeur de toute chose. Avec cette incertitude éternelle, émerge l’imprévisibilité de chacun des mondes. Depuis la nuit des temps, l’histoire est une suite de causes et de conséquences. Néanmoins, la nature n’a pas engendré ses éléments totalement soudés à sa nécessité cosmique. Libérés par les insuffisances de la logique, les choses apparaissent avec des propriétés aléatoires. Dans chacun des univers, l’incertitude s’impose en maître, et met un terme définitif au mot destin. L’avenir de chaque monde n’est pas gravé dans son passé. L’imprévisibilité inhérente au coeur de la matière rend le sort de chaque univers indéfini. Même si vous aviez un film montrant parfaitement chacun des atomes émergeant avec notre bulle-univers, vous ne pourriez complètement prévoir la suite des événements. En suivant chaque grain de matière, vous seriez confronté à la croisée des chemins. Avec la meilleure science, vous pourriez seulement envisager les probabilités, au sein desquelles, perdue dans cette immensité, se trouve le cas de notre petite planète bleue. Il n’était pas donné que la vie apparaisse sur Terre, et encore moins qu’un jour, des êtres vivants prennent conscience de leur existence. La logique de notre bulle-univers ouvre le champ des possibilités. Elle dit ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Seule la réalité écrit l’histoire.
Il y a environ quatorze milliards d’années, une nouvelle bulle-univers jaillit à l’intérieur du néant mathématique. L’équation de l’univers qui la contient est incroyablement complexe. Elle dessine un espace agencé en des structures sophistiquées. Le comportement des atomes s’en trouve fortement compliqué. Ils subissent ces contraintes naturelles qui se font ressentir comme des forces, et les poussent à s’assembler en des structures évoluées. A grande échelle, les fluctuations originelles ont laissé des disparités. Certaines régions sont plus concentrées que d’autres. Par la force de gravité, elles attirent la matière avoisinante pour former de gigantesques nuages de poussière et de gaz. Quelques centaines de millions d’années après l’expansion créatrice, notre bulle-univers compte des milliards de galaxies, elles-mêmes formées de centaines de milliards de nuages gazeux plus petits. La force de gravité contraint ces nuages à s’effondrer sur eux-mêmes. La température dans leur cœur s'accroît au fur et à mesure qu’ils se contractent, jusqu’à ce que des réactions nucléaires s’enclenchent. Les agrégats de particules s’agitent, s’entrechoquent jusqu’à se souder en des éléments plus complexes, libérant au passage une gigantesque quantité d’énergie. La boule de gaz arrête soudain de se contracter. Elle vient d’atteindre un équilibre entre sa propre force de gravité qui tend à la comprimer et l’énergie des réactions nucléaires qui tend à la faire éclater. Lorsque la première étoile est née, la lumière a recommencé à briller dans l’obscurité de l’espace. Puis très loin, une deuxième étoile s’est mise elle aussi à briller, rapidement suivie par de nombreuses autres jusqu’à ce que des milliards de milliards d’étoiles illuminent la bulle-univers de toute part. A l’intérieur de ces boules gazeuses, les éléments simples sont transformés en éléments complexes. Lorsqu’une grande partie des éléments simples est consommée, les réactions nucléaires ralentissent, le rayonnement s’affaiblit et la gravité reprend le dessus. Le coeur de l’étoile se contracte, sa température augmente et se stabilise temporairement grâce à de nouvelles réactions plus fortes, jusqu’à ce que la gravité reprenne définitivement le dessus. Alors, le cœur de l’étoile s’effondre provoquant une onde de choc qui conduit à une gigantesque explosion. L’énergie libérée permet aux réactions de se poursuivre. Une soixantaine d’éléments nouveaux naissent au cours de l’explosion. Les 92 éléments de la nature sont désormais disponibles. Descendant des principes physiques, les lois de la chimie acquièrent leur sens et vont combiner ces éléments primordiaux pour former des molécules. Neuf milliards d’années se sont écoulées depuis le Big Bang. Dans une galaxie du nom de Voie Lactée, une étoile vient d’exploser. Elle laisse place à un gigantesque nuage interstellaire. Sous l’effet de sa propre gravité, ce nuage se condense et donne naissance à une étoile plus petite. Des fragments du nuage se contractent eux-aussi pour former des planètes. Des pluies de météorites s'abattent à leur surface, déversant les éléments fabriqués par l’étoile défunte. Selon les conditions de luminosité et de gravité qu’offrent les planètes, les éléments déposés évoluent de différentes manières. Sur l’une d’elle, l’eau s’accumule jusqu’à en recouvrir la surface. Des gaz s’évaporent, créent une atmosphère, et au fond de son océan se réunissent les ingrédients de la vie.
La Vie
Dans l’océan de la Terre primitive, les diverses molécules fusionnent ou s'accrochent ensemble grâce aux lois de la chimie. Avec la complexification des structures moléculaires, les associations deviennent de plus en plus spécifiques. Selon sa structure spatiale et électronique, chaque molécule est comme une clef qui ne peut s’insérer que dans les molécules présentant une disposition complémentaire. Les réactions chimiques aléatoires se poursuivent et génèrent des milliards de nouvelles molécules toujours plus complexes. Chacune de ces grosses molécules attire de nombreuses autres, plus petites, qui lui sont localement complémentaires. En s’agglutinant, ces petites molécules fusionnent parfois entre elles et forment une nouvelle molécule, associée à la première. Par ce processus, certaines grosses molécules créent spontanément des moules d’elles-mêmes. Chaque couple ainsi formé est un réplicateur : il est doté de la fabuleuse capacité de se reproduire. En effet, lorsque les deux membres du couple se dissocient, chacun se met à attirer sur lui des petites molécules qui s'agrègent et fusionnent entre elles pour reformer le membre complémentaire. A chaque cycle de séparation, les effectifs sont dupliqués. Le réplicateur catalyse sa propre synthèse. Sa population croit alors exponentiellement et des milliards de milliards de copies se diffusent rapidement dans l’océan primitif. Idéalement, un réplicateur doit être formé de deux partenaires établissant des liaisons faibles entre eux, car ces liaisons doivent se rompre facilement pour permettre le prochain cycle de réplication. Inversement, les petites molécules précurseurs qui fusionnent pour recréer chaque partenaire doivent avoir la propriété d’établir des liaisons fortes entre elles, afin de former un réplicateur robuste. Parmi les innombrables types de réplicateurs qui sont apparus sur notre planète, une seule grande famille a résisté à l’épreuve du temps : les acides ribonucléiques, dont fait partie notre ADN. Les différences physico-chimiques qui séparent les nombreux types de réplicateurs ont un impact sur leur résistance, leur capacité à attirer leurs précurseurs et bien d’autres paramètres qui au final, modifient leur aptitude à se reproduire. Dans chaque environnement, les réplicateurs moins aptes à se reproduire se retrouvent submergés par tous les autres. A force de dilutions, ils finissent par disparaître. Cette reproduction différentielle, entre réplicateurs bien et moins bien adaptés, engendre une amélioration de leur capacité de réplication au fils des générations. Comme de nouveaux réplicateurs apparaissent sans cesse à cause de l’imperfection du processus de réplication, l’ensemble des différents réplicateurs est soumis à une compétition constante qui sélectionne les plus aptes à se perpétuer. La capacité de reproduction imparfaite de ces molécules les soumet à une évolution constante. Aveuglement, cette pression sélective fait naître une “volonté” de survie qui fait basculer les lois de la chimie dans le monde du vivant.
Rapidement, la prolifération incessante des réplicateurs finit par épuiser les réserves de précurseurs nécessaires à leur élaboration. Dès lors, la lutte pour la survie s'accélère. Par sélection naturelle, apparaît des réplicateurs capables d’en digérer d’autres et d’en récupérer les fragments pour leur propre reproduction. A la première sélection effectuée sur la seule résistance physique, fait suite une deuxième sélection sur ce que les réplicateurs sont capables de faire pour survivre. Lorsqu’elles se séparent, chacune des deux parties du réplicateur s’associent avec des petits précurseurs. La plupart du temps, ce processus est interrompu avant d’avoir complètement reproduit un réplicateur complet et seuls des fragments partiels sont synthétisés. Au lieu de subir passivement ce défaut, le réplicateur va l’utiliser à son avantage. Chaque région du réplicateur, appelée gène, donne naissance à un fragment du réplicateur possédant une activité particulière. Rapidement, les réplicateurs sont sélectionnés pour leurs gènes et se mettent ainsi à produire un nombre croissant de molécules aux effets divers. Afin d’accroître ses capacités de survie, le réplicateur produit des fragments de lui-même qui sont capables de se lier à des métaux, et à bien d’autres types de molécules plus aptes à servir ses intérêts. Des molécules très variées se greffent sur des fragments de réplicateur et donnent lieu à de nouvelles possibilités. Cette stratégie va s'avérer tellement efficace, que rapidement les fragments du réplicateur perdront quasiment toute activité et ne serviront que de matrice pour ordonner l’assemblage de complexes supérieurs. Quelques centaines de millions d’années après l’apparition du premier réplicateur, la lutte pour la survie bat son plein. Parmi les nombreuses stratégies qui sont apparues, une nouvelle astuce est sur le point de devenir une véritable révolution. Par l'intermédiaire des produits de leurs gènes, certains réplicateurs parviennent à fabriquer des molécules qui les entourent et les protègent. Cette dernière innovation présente l’extraordinaire avantage de mieux retenir les produits du réplicateur qui se perdaient jadis dans l’océan. Les réplicateurs enveloppés supplantent rapidement les réplicateurs nus. En leur sein, ils synthétisent des myriades de molécules qui favorisent la réplication. Ainsi naquit la première cellule... Lorsque bien plus tard, les réplicateurs parviennent enfin au sommet de l’évolution cellulaire, ils innovent à nouveau : les différentes copies d’un même réplicateur apprennent à collaborer. Les cellules porteuses d’un réplicateur identique s’assemblent en un organisme pluricellulaire. Selon leur position dans le corps, les réplicateurs se modulent mutuellement pour produire les substances qui donnent à chaque zone une spécificité. Tous nés au fond du même océan, végétaux, mollusques et vertébrés peupleront bientôt la surface des continents. Nul ne sait jusqu’où les réplicateurs iront. Guidés par leur appétit de survie, ils ont déjà inventé tant d’astuces pour envahir la mer, la terre et le ciel. Par-delà la complexité de toutes les innovations ultérieures, force est de reconnaître à la première entité moléculaire capable de se répliquer, le principe révolutionnaire, qui a engendré tout ce qui est apparu par la suite.
Après presque quatre milliards d’années de perfectionnement continu, les réplicateurs se sont bâtis des machines à survie ultra-sophistiquées. Leurs nano-rouages ont atteint le degré de virtuosité qui permet aux organismes que nous sommes d’exister. Les tout premiers êtres vivants étaient d’une simplicité exceptionnelle et ont mis beaucoup de temps à apparaître. Puis, progressivement l’évolution s’est accélérée. Les brusques variations climatiques ont sélectionné les individus capables de s’adapter rapidement. Les cataclysmes incessants ont forcé les êtres vivants à développer des systèmes capables d’amplifier les innovations du hasard. Ainsi, il a fallu attendre presque trois milliard d’années entre l’apparition des premières bactéries et celle des premiers assemblages cellulaires, alors qu’en seulement quelques dizaines de millions d’années, les oiseaux se sont mis à voler, les insectes sont apparus avec une organisation sociale, et les mammifères se sont diversifiés de telle sorte qu’une variété de rongeur engendre des espèces aussi différentes que nous, les chevaux et les dauphins. Dans les premières espèces, les transformations étaient lentes car linéaires. La nature devait attendre qu’une même lignée d’individus réunisse successivement toute une série d’adaptations avant de franchir un nouveau cap. Aspirés par leur volonté aveugle de survie, certains êtres vivants ont inventé le moyen de réunir toutes les améliorations existantes en une seule étape. Au lieu de se reproduire à l’identique, les individus vont se croiser. A chaque génération apparaîtront des descendants différents. Certains réuniront en eux les combinaisons nécessaires à l’apparition d’une nouvelle catégorie. Les premiers organismes à pratiquer ce mode de reproduction fusionnaient, mélangeaient leurs réplicateurs, puis se séparaient. Afin d’améliorer la productivité et les chances de rencontre, les êtres vivants ont développé une nouvelle stratégie consistant à sécréter de petits morceaux d’eux-mêmes, appelés gamètes, qui fusionneront avec ceux d’un autre membre de l’espèce pour former un nouvel individu. Néanmoins, les gamètes sont petits et fragiles, et peu arrivent à former un œuf. Pour accroître la rentabilité du système, certains individus se mirent à fabriquer des gamètes plus gros, contenant des réserves énergétiques. Ces super-gamètes étant volumineux, et coûtant cher en nourriture, leur production et leur mobilité diminuèrent. Cette stratégie réussit car elle connut l’évolution coordonnée d’autres membres de la même espèce. Ceux-ci fabriquèrent des gamètes ultra-mobiles en très grande quantité. Ce système a été adopté par tous les êtres vivants depuis les champignons et a fait apparaître deux sous-catégories distinctes dans chaque espèce : le mâle et la femelle. Aujourd'hui, la plupart des étapes intermédiaires empruntées par l’évolution ont disparu. Face à la perfection des systèmes interconnectés, l’ignorance humaine croit percevoir la marque d’un grand horloger. Elle se met à croire en un mystère en amont, alors que les solutions se trouvent en aval. Elle se demande qui de l'œuf ou de la poule a bien pu apparaître en premier. Comment le mâle ou la femelle ont pu être créés, puisqu’ils ont besoin l’un de l’autre pour exister ? Pareillement, les hommes ont souvent du mal à comprendre que l’égoïsme des réplicateurs ait pu avoir spontanément raison des monstres préhistoriques, agressifs, munis de griffes et de crocs énormes et voient dans le triomphe de l’altruisme et de l’harmonie, le signe d’un ordre surnaturel. En vérité, la coexistence pacifique des espèces étant beaucoup plus rentable que la destruction préventive et systématique, dans bien des conditions, la symbiose s’impose spontanément car elle est simplement le meilleur système qui puisse exister. L’harmonie et l'altruisme ne sont pas des ordres surnaturels opposés à l'égoïsme. L’altruisme, c’est de l'égoïsme intelligent. Avec l’émergence d’espèces sociales, la nature s’adoucit. Les réplicateurs n’ont absolument pas renié leurs intérêts, seulement ils obtiennent de bien meilleurs résultats par l’entraide qu’avec l'égoïsme primaire.
La volonté de survie est le moteur de l’évolution. Elle façonne les corps et retentit bien au-delà. Elle a vocation à réguler l’interaction de l’animal avec son environnement. Pour cela, les réplicateurs ont inventé le système nerveux, dans lequel ils gravent leurs directives. Ils disent aux poissons de nager, aux félins de bondir et aux abeilles de danser ! Soucieux de leur survie, les réplicateurs n’ont pas laissé les êtres vivants agir à leur guise. Très tôt dans l’évolution, ils ont parsemé leur enveloppe de récepteurs, de voies de signalisations et d’effecteurs pour doter le corps de réflexes. Lorsque certains événements extérieurs sont détectés, le signal est transmis jusqu’aux muscles pour qu’ils se contractent ou se relâchent. Par exemple, la sensation d’une forte chaleur au bout d’une patte provoque sa rétraction. Les réflexes sont un gain fantastique pour la survie de l’animal. Cependant, de part leur caractère automatique, ces réponses sont loin d’être toujours appropriées. Afin d’améliorer la pertinence des réflexes, de nouvelles structures, plus évoluées, apparaissent pour moduler les réactions selon les circonstances. Elles sont formées de réseaux de neurones qui centralisent localement les signaux provenant de différents sens, comparent les informations, puis transmettent ou non l’alerte si un certain seuil a été dépassé. Au départ dispersées, ces structures s’interconnectent rapidement et s’assemblent en une structure centrale. Chez les invertébrés, le cerveau primitif prend forme et finit par regrouper la majeure partie de l’activité décisionnelle de l’animal. Les signaux provenant de l'estomac, des organes sexuels, et des différents sens affluent dans les aires cérébrales. Là, selon la manière dont le réplicateur a structuré les connexions neuronales, divers instincts voient le jour. Comme le cerveau est directement conçu par le réplicateur, il possède la mémoire de l’espèce. Chaque espèce animale a son propre comportement. A l’intérieur du cerveau, l’agencement des neurones définit de fait différents instincts et leur importance relative. Désormais capable d’effectuer la synthèse de tout ce qu’il perçoit, l’animal fixe des priorités. Par exemple, la détection de grands mouvements signale un danger potentiel qui réfrène certains instincts peu discrets comme un cri d’appel aux femelles. La régulation des réflexes et des instincts est un immense progrès et va considérablement améliorer la survie. Jusqu’à ce degré d’évolution, l’animal est un automate. Il n’éprouve pas d’émotions, mais réagit seulement selon la manière dont ses gènes l’ont programmé. Ces gènes ont été sélectionnés dans un environnement donné, toutefois l’environnement change constamment. Les réplicateurs ne peuvent pas se contenter de leur évolution trop lente. Ils auraient besoin qu’une deuxième évolution se produise en accéléré dans les êtres vivants, pour les adapter à leur environnement actuel. Face à l’urgente nécessité de créer un système capable d’inventer rapidement de nouvelles solutions, les poissons et les reptiles apparaissent avec un second cerveau, adjacent et relié au premier, mais avec un fonctionnement révolutionnaire. Au lieu de directement programmer tous les neurones de ce nouveau cerveau, les réplicateurs ont élaboré un système ouvert. Après avoir ébauché certaines structures, ils laissent les connections entre neurones évoluer librement, quasiment au hasard, et vont confier au cerveau primitif le rôle d’ordonner ce nouveau cerveau. A chaque instant, les signaux provenant des sens se propagent dans le nouveau cerveau. Là, les ensembles de neurones fonctionnent comme des filtres activables. Selon la disposition de leurs connexions, celles-ci forment des cartes qui n’émettront elles-mêmes que lorsqu’elles seront stimulées par un type bien particulier de signal. Parmi le nombre colossal de cartes existantes, seules un faible nombre est sensible à un certain type de signal. Par exemple, lorsque l'œil convertit la lumière en impulsion électrique, les différents types d’oscillations électriques transmises par le nerf optique correspondent aux éléments présents dans la vision, et ces oscillations activent seulement quelques cartes particulières dans le nouveau cerveau. Certaines cartes sont sensibles au signal correspondant à une orientation particulière des objets ou encore à une couleur. Tout signal provenant des sens active donc à la fois quelques cartes dans le nouveau cerveau, et stimule parallèlement des instincts dans l’ancien cerveau. Le cerveau primitif est incapable de comprendre ce que le nouveau cerveau perçoit, mais il peut tester si l’extension d’un de ses instincts à certaines de ces cartes favorise ou non son ordre interne. Le fait même que certaines cartes s’éveillent dans le même contexte qu’un de ses instincts suggère qu’elles pourraient être des capacités de reconnaissance supplémentaire dans cet environnement. Toutefois, comme ces cartes sont apparues par hasard, rien ne garantit qu’elles soient utiles, ni que leur utilisation ne soit pas carrément néfaste. Le cerveau primitif est là pour mettre de l’ordre. Le cerveau primitif connecte temporairement un de ses instincts aux cartes du nouveau cerveau qui se sont éveillées en même temps que lui, puis en fonction du résultat, décide de conserver ou d’abandonner cette connexion. Pour mieux comprendre, prenons l’exemple d’une carte sensible à une odeur ou une forme. Si une proie de notre animal possède cette odeur particulière ou qu’elle vit près d’une plante facilement identifiable par sa forme, ces cartes se sont régulièrement activées par le passé lorsque notre animal a consommé cette nourriture. Le cerveau primitif a alors relié ces cartes à ses instincts innés qui lui permettent ordinairement de reconnaître la nourriture. Ultérieurement, lorsque notre animal passera de nouveau à proximité de cette odeur et/ou de cette plante, ces cartes activeront la valeur nourriture dans le cerveau primitif et orienteront les réflexes pour stimuler la prédation. Si après coup, l’animal obtient effectivement de la nourriture, et que s’en suit une satiété, le cerveau primitif verra son ordre interne conforté. Il enverra alors un signal de survie à ces cartes et renforcera sa connexion avec elles. Dans le cas contraire, la connexion sera éliminée. Le cerveau primitif est chargé de juger les trouvailles du nouveau cerveau. Avec le temps, la sélection continuelle qu’il opère sur ses connexions conduit au renforcement des structures qu’il valide et à la disparition de toutes les autres. En consolidant préférentiellement ses connexions avec les cartes qui s’accordent avec ses valeurs, le cerveau primitif étend ses aptitudes de reconnaissance selon le vécu de l’animal. Désormais, certaines couleurs, certaines formes, certains sons de l'environnement sont associés à des valeurs comme la nourriture, le danger, la chaleur. Une mémoire inconsciente du vécu se forge. Les échanges corrélés de ces cartes interconnectées donnent ensuite naissance à des capacités de reconnaissance supérieures. En associant les circuits neuronaux sensibles à certaines formes et à certaines couleurs, apparaît le moyen de reconnaître des objets particuliers. Par la sélection de ses propres cartes neuronales, l’animal apprend à reconnaître des objets inconnus et découvre des solutions inédites. A force d’essayer, il ajuste sa perception et parfait ses réactions. Grâce à ce système, le nouveau cerveau est à même de trouver des réponses à des problèmes pour lesquels il n’a pas été initialement programmé : ce cerveau est intelligent. De même que la nature puise son ingéniosité dans la sélection des réplicateurs, le cerveau forge son intelligence par sélection de ses cartes neuronales. Le réplicateur laisse le hasard des connexions entre neurones travailler pour lui et se contente de bâtir un système qui prélève ce qui s’accorde avec ses valeurs. Il s’économise ainsi un gigantesque travail de programmation et offre à son enveloppe le bonus de s’adapter à son environnement. En effet, bien que ce soit les directives internes au cerveau primitif qui décident de conserver ou non les nouvelles cartes, c’est l’environnement qui fournit l’information pour tester et valider ou non ces réseaux. Grâce à leur second cerveau, les vertébrés acquièrent la capacité d’identifier des éléments inconnus et d’inventer des réactions intelligentes.
Ainsi va la vie. L’extraordinaire intelligence du grand horloger se manifeste réellement partout, elle retentit jusque dans le comportement animal, sans jamais n’avoir été autre chose que la logique universelle exprimée par l’instinct de survie du réplicateur. L’évolution par sélection naturelle est probablement l’exemple le plus flagrant de la spontanéité des lois de la nature. A travers la volonté de survie des êtres vivants, la nature ne fait qu’accomplir la logique implacable de l’univers. Devant la stupéfaction et l’incompréhension des êtres humains, portée par ses principes spontanés, la nature poursuit inlassablement sa création avec panache et intelligence.
L’Esprit
Tout au long de la vie de l’animal, le cerveau s’adapte à l’environnement. Malgré cette présence manifeste d’intelligence, l’animal n’a pas conscience de tout ce qui se produit en lui. Son cerveau fonctionne en aveugle. Il ne réagit que selon des instructions innées ou sélectionnées. Comme un automate, il traite les informations sans les comprendre. Tardivement dans l’évolution, le cerveau des vertébrés supérieurs acquiert l’aptitude de stocker les éléments vécus sous forme de souvenirs qui pourront ensuite venir compléter les instincts du cerveau primitif en fonction de l’expérience vécue. Le cerveau copie, trie, classe et hiérarchise l’information contenue dans les cartes activées par la perception, et établit de nouvelles cartes formant une mémoire. Contrairement à la perception rudimentaire des ordinateurs numériques qui ne voient que des 0 et des 1 puis se rattrapent aveuglément par la force brute du calcul, les super-cartes mémorielles sont des arrangements qui par analogie structurale confèrent la capacité de reconnaître directement le sens supérieur de choses complexes sans calcul. Les super-cartes de la mémoire sont forgées par un long processus de sélection interne qui transforme des territoires cérébraux vierges en multiples réseaux de neurones stockant les souvenirs. Le lent travail de mémorisation dessine des cartes sensibles à des notions de plus en plus complexes. Avec la sophistication de ces cartes, une véritable mémoire conceptuelle voit le jour. A la différence des programmes des automates, dont la signification est contenue et cachée dans l’agencement de leurs circuits, avec les super-cartes, l’animal acquiert une sensibilité au sens des choses. Ses valeurs et ses instincts ne sont plus seulement présents dans son corps, du fait de circuits automatiques qui les définissent, mais l’idée même de ses instincts est désormais également représentée par un second niveau dans les cartes mémorielles. Ces super-cartes font passer du signifiant au signifié. Chaque chose vécue, et chaque notion innée (peur, faim, froid…) est désormais reproduite dans la mémoire par une carte reconnaissant ces notions pour ce qu’elles sont. Le cerveau n’est plus seulement un programme qui obéit aveuglément à des instructions intégrées. Il est désormais capable d’identifier ses propres notions. Imaginez-vous être cet animal. Que voyez-vous ? Quelque chose ? Un tel animal n’est effectivement plus complètement aveugle. Dans le noir absolu qui régnait dans son cerveau, sa mémoire conceptuelle fait naître une petite lumière qui éclaire désormais par intermittence le sens des choses. Des flashs lui apparaissent. Ils montrent des images partielles avec une signification et une valeur émotionnelle. Grâce à leur mémoire conceptuelle, les mammifères ressentent intérieurement leurs valeurs innées et acquises sous forme d’émotions qui guident leurs instincts. Ils se souviennent d’éléments déjà rencontrés, et leur associent une valeur affective.
Rapidement ces animaux arrivent à interconnecter en temps réel les cartes
activées par leur perception avec leur mémoire conceptuelle. A chaque
instant, leur cerveau identifie les éléments perçus dans
l’environnement et peut presque immédiatement les rattacher à un
concept. Grâce à la corrélation dynamique établie entre les cartes de la
perception et celles de la mémoire conceptuelle, les éléments identifiés par
la vision, l'ouïe et les autres sens s’assemblent en une scène
cohérente et significative. En se remémorant à tout instant presque
immédiatement le présent, l’animal voit une scène, qui n’est en
fait qu’un ensemble de corrélations dans son cerveau. En rattachant les
éléments de sa perception aux concepts dans sa mémoire, l’animal prend
conscience du présent qui défile devant lui.
Il y a trois millions d’années, un groupe de primates développe de nouvelles capacités de manipulation des concepts mémorisés. Ces pré-humains sont capables d’établir des concepts de concepts et d’associer leurs idées en un nombre important de combinaisons. Vu de l’extérieur, le langage de ces animaux, qui ne produisait auparavant qu’un seul mot à la fois, est désormais capable de composer des phrases significatives. L’explosion conceptuelle qui en découle confère à ces pré-humains une capacité d’analyse sans précédents. Ces nouvelles fonctions décuplent la compréhension qu’ils peuvent se faire du monde. A chaque instant, des événements extérieurs éveillent des souvenirs qui se combinent ensuite pour former des multi-concepts. La réflexion prend alors une toute autre ampleur. Devant une situation, au lieu de simplement réagir selon un instinct plus ou moins modulé par sa mémoire puis d’oublier, ce nouvel animal utilise ses souvenirs pour penser. Les concepts éveillés par les sens s’associent et en éveillent d’autres qui, à leur tour, s'engouffrent dans cette cascade qui revient sur elle-même et s’enrichit à chaque nouveau cycle. La mémoire détrône la perception de son exclusivité à pouvoir déclencher des analyses. Désormais, des pensées s’initient continuellement à partir des souvenirs et ne sont plus seulement une réponse brève à un stimulus sensoriel. Cette instance de délibération intérieure libère de l’instant présent. En associant ses souvenirs avec des concepts temporels, la pensée anticipe et imagine. Elle découvre tant de choses qui n’éveillaient pas l’attention des instincts génétiquement programmés. La conscience élargit son champ de connaissance. Les instincts n’ont plus un contrôle total. La curiosité l’emporte sur les peurs primaires et l’animal s’approche du feu. Détaché d’anciennes contraintes, son champ d’intérêt s’étend. Tous les éléments qui composent son monde sont examinés un à un, et ce qui devait arriver se produit enfin. Par recoupements, l’animal finit par se trouver lui-même. Lorsqu’il prend conscience de soi, il ressent sa propre existence pour la toute première fois : une personne est née.
La personne nouveau-née est traversée par le sentiment d’être elle-même, d’être quelqu’un, d’exister. Elle se pose sa première question : qui suis-je ? Son propre souvenir provoque un sentiment intérieur. Elle investit son soi mémorisé. Cette boucle est son sanctuaire. Dans cette bulle, elle est seule avec elle-même. Seule, devant le fait qu’elle est elle. Un sentiment de soi vient d’apparaître. En s'associant à la pensée multi-conceptuelle, il ferra vivre un esprit. L’individu était une notion intégrée depuis bien longtemps par les concepts relationnels ; cependant, avant la conscience d’être conscient, le concept de soi était resté à l’état rudimentaire. Il n’avait pas fait l’objet d’un souvenir approfondi. Il n’y avait pas à proprement parler d’image étendue du soi. A partir du moment où le sentiment de soi apparaît, il provoque un choc si profond que l’individu en porte depuis constamment le souvenir. Les impressions résultant du sentiment même de soi deviennent le socle de son unicité. Bien que des introspections ultérieures se produiront au cours de sa vie, elles n’auront que peu d’effets sur l’image déjà établie. L’essentiel se joue lors de la formation de ce sentiment. Le contrecoup mémoriel de cette révolution décide de notre nature. Enfoui au fond de ses souvenirs, chacun porte le secret de lui-même. Tant que l'agencement matériel qui a produit cette structure restera intacte, l’essence d’un être unique perdurera. Le sentiment de soi est propre à chaque individu. Il émerge comme le produit de l'organisation supérieure de la conscience, soutenu par des milliards de neurones désorganisés qui se sont agencés pour former cette structure unique. Au départ isolé et peu développé, le sentiment de soi ne transforme pas immédiatement le présent animal en une conscience de l’instant présent vécu comme une appropriation du réel. Parce qu’il est issu du royaume animal, l’être humain commence d’abord par être passivement conscient du monde externe, et vit telle la feuille dans le vent, au gré des rencontres... et comme la feuille, il n’est pas source de ce qu’il vit. La signification de ce qu’une conscience animale ressent provient de l’extérieur. Elle ne fait que subir des affects subjectivement sans porter en elle de véritables raisons intimes. Dépourvu de volonté propre, l’homme primaire est également un pantin conscient. Les forces qui le conduisent restent extérieures à lui-même. Parfois, il se demandera quel peut bien être le sens de tout cela, sans trouver de réponse. Y a-t-il un but ? Au fond, pourquoi certains événements le rendrait-il heureux ? Pourquoi aurait-il envie d’accomplir certaines choses et d’en combattre d’autres ? Depuis quand cette vie lui appartient-elle ? Bien que sensible à son environnement, l’homme voit que la signification de ce qu’il vit ne lui appartient pas. La conscience qui se retourne sur elle-même réalise alors l’absurdité de son existence. Elle est un objet du monde extérieur. Incapable encore d’utiliser le pouvoir qui est apparu en son sein, elle demeure libre au gré du vent, sans véritablement exister. Assailli par l’ordre absurde du monde qui l’entoure, il arrive que l’esprit conscient de soi parvienne à retourner en lui-même. Là, il se remémore l’émotion découverte ce jour d’enfance, lorsque pour la première fois, il a pris conscience de la valeur de la vie. Au départ, pétrifié par le choc issu du moment où il a pleinement réalisé la porté de l’instant présent, progressivement l’esprit s’habitue à son sentiment de soi. Si il est disposé à la sagesse, il aimera se laisser pénétrer par la joie née de la contemplation de sa propre existence, car ressentir son être révèle à soi-même le prix de cette chance qui jamais ne sera égalée. Désormais, pendant la conscience du présent, ce ressenti intérieur va se mêler en permanence aux émotions, choix et sentiments actuellement en formation. Le fond de la conscience s’approprie les données primaires des sens et les fait mûrir, jusqu’à parfois devenir la cause principale du résultat final. Le sentiment de soi devient la source de désirs qui dessinent une véritable Causalité interne à l’individu. Il fait apparaître une Raison ou Causalité intime qui s’appartient totalement. De son ressenti intérieur, l’esprit de l’enfant engendre sa volonté, ses idéaux et ses rêves. Malgré l’apparente continuité de l’émergence de désirs conscients avec l’évolution de la nature, quelque chose de complètement révolutionnaire vient de se produire dans l’histoire logique de l’univers. Quelque chose est née avec l’esprit… quelque chose qui n’est pas seulement une simple cause noyée dans l’enchaînement infini des causes. Une nouvelle Raison est apparue à l’intérieur de la grande Raison. Le principe du cosmos vient de se reconstituer en miniature dans le cerveau humain. Tel le principe de Raison, d’où a jadis découlé l’océan infini des possibilités, le sentiment de soi génère un microcosme d’où jaillissent d’innombrables désirs intimes. Au début, le microcosme peine à se connaître lui-même. Comme l’homme qui cherchait la cause de l’univers et qui ne pouvait ni la trouver, ni la comprendre, car Dieu n’est pas la cause première mais le principe de Causalité, de même l’esprit ne peut se comprendre à travers une raison circonstancielle, sans quoi d’ailleurs tout perdrait son sens et il se condamnerait à un statut d’esclave, mais il ne se trouve lui-même qu’en se vouant entièrement à son pur sentiment d’exister. Le cosmos n’a pas une cause, il est l’émanation du principe de Causalité. Le Désir de l’esprit conscient de lui-même n’a pas une cause particulière ; il est la manifestation d’un sentiment existentiel. L’esprit qui se contemple soi-même ressent sa nécessité intérieure et découvre son être au plus profond de lui-même. Dans son coeur, le microcosme affirme sa puissance d’être. Dès lors, il ne se sent plus écrasé, même par la vision de la nécessité extérieure, mais il se sent libre, guidé par les désirs qui émanent de son âme matérielle. Bien qu’entièrement composé d’atomes, l’esprit est libre, non parce qu’il violerait les lois de la physique, mais parce que ses désirs intimes proviennent de la seule nécessité de sa nature, de la même façon que les propriétés du triangle proviennent de la seule nature du triangle et ne se trouvent pas dans les points et les segments qui le composent. L’analogie avec les mathématiques est pertinente. En effet, le sentiment de soi est formé par un ensemble de cartes neuronales, qui s’apparentent en quelque sorte à un assemblage de figures géométriques complexes. A l’intérieur de cette hyperstructure, ce sentiment n’est pas isolé mais il est associé aux conditions de possibilités qu’offre le corps, dans cette vie, dans ce monde, et il affecte donc les autres éléments présents dans la conscience. Ainsi, dans l’âme matérielle, les désirs intimes de l’individu découlent des divers états de conscience, un peu comme des propriétés mathématiques découlent de figures géométriques nouvellement recomposées. Pendant la conscience du présent, les cartes du sentiment de soi s’associent aux cartes adjacentes, pèsent sur les émotions en formation, jusqu’à parfois en devenir la cause principale, lorsqu’elles parviennent à s’approprier certains désirs et à les transformer en raisons intimes. A chaque instant, les particularités du sentiment de soi sont plus ou moins mêlées à la volonté, choix, et actes du corps. Par conséquent, l’individu est libre lorsqu’il agit en vertu des déterminations qui proviennent de l’ensemble des atomes qui définissent son essence unique dans son cerveau, contre toutes les forces qui s’y opposent dans son corps, dans le reste de sa psychologie et dans l'ordre du monde. Sa liberté, c’est sa capacité individuelle à faire triompher ses causes intérieures contre l’ordre des causes extérieures. L’âme matérielle permet l’exercice d’une telle liberté car elle ne fonctionne pas selon un déterminisme linéaire. Sous l’influence du sentiment de soi, elle initie des délibérations intérieures qui suspendent les jugements et lui permettent d’attendre que le flot des connections aléatoires entre neurones tombe par hasard sur une solution qui s’accorde avec elle. Les idées, actes et sentiments que nous exprimons ne sont pas toujours des constructions mentales évoluées issues d’influences du monde extérieur, mais peuvent provenir de notre total être intérieur. Ainsi apparaît une Causalité libre, d’ordre supérieur, irréductible à l’individu, et vivant dans sa conscience d’être conscient. Par conséquent, si la succession des causes matérielles peut éventuellement être remontée à l’infini, il n’en est pas de même pour la Causalité psychologique qui émerge localement avec l’âme matérielle. L’esprit est l’origine définitive de ses désirs intimes. Il est un microcosme. Il forme une Causalité d’ordre supérieur à l’intérieur de la Causalité universelle. Animé par son sentiment de soi, l’esprit peut donc résister aux contraintes extérieures et fait vivre sa nécessité intérieure. La plus ou moins grande disposition de chacun à être libre, c’est-à-dire à exister véritablement, dépend de sa capacité à s’imposer à lui-même. En son coeur, à force d’efforts, l’esprit forge les sentiments, les idéaux et initie les actes qui découlent de sa Raison intime.
En résumé,
l’esprit émerge d’abord dans sa bulle consciente et formule ses
tout premiers désirs intimes. Là, le coeur de la personne nouveau-née juge
avec subjectivité, inspire son originalité et génère son imprévisibilité.
Immédiatement, les forces extérieures tentent de l’écraser. Chaque
esprit débarque tout droit du monde animal. Il émerge dans un flot
d’émotions qui ne lui appartiennent pas. Il arrive nu dans un corps
dirigé par un réplicateur. La personne recherchera toute sa vie à retrouver
ce moment où elle est née. Avec des efforts, elle pourra retourner dans son
sanctuaire et y puiser sa liberté. De là, viendra sa capacité d’exister
par elle-même et de résister aux forces extérieures. Ses instincts et les
conventions sociales essaieront de la contrôler, mais elle trouvera, dans le
sentiment d’être elle-même, les ressources pour faire émerger sa propre
volonté. Rationnel en sa pensée et dans sa compréhension de l’univers, rationnel en son cœur et dans ses sentiments les plus profonds, l’esprit s’est élancé vers le degré ultime de l’être. La Raison est l’essence suprême. Elle fonde le réel, le vrai, nos connaissances, nos idéaux, le sens de nos vies. A celui qui sait l’encenser, elle donne en retour la capacité d’aimer véritablement. Au sage qui accède au fond du secret, elle insuffle un émerveillement infini, là où sa contemplation s’éternalise et son coeur se soulève lorsqu’il réalise qu’il est tombé amoureux de la Raison elle-même. La Raison est le principe ultime : c’est Dieu autour de nous, et la lumière divine qui s’est éveillée en chacun de nous.
Nous voilà parvenus au bout de ce premier chemin. J'espère que ce petit historique vous a plu, et qu'il vous a convaincu de la nature profonde de la réalité. Maintenant que nous savons que Dieu est le principe de Raison, nous allons pouvoir à nouveau regarder autour de nous. Il est temps d'ouvrir les yeux et de comprendre notre réel rapport avec Dieu. Nous sommes enfin parvenus au paradoxe qui a initié l'écriture de cet essai.
L’Homme Libéré
Au cours de son évolution, la nature fait apparaître de nouvelles valeurs dans les choses finies. Ces valeurs n’ont pas de sens dans la logique originelle. Elles n’existent que pour elles-mêmes, indépendamment du niveau fondamental qui les a engendrées. Ainsi, les lois physiques ont produit la volonté de survie des êtres vivants, qui a ensuite aveuglement créé la Raison intime de l’esprit libéré. Les lois physico-mathématiques n’ont aucune raison d’être en accord avec les nouvelles valeurs apparues dans ces niveaux supérieurs. La météorite qui vient du fond de l’espace pour s’abattre sur notre planète, et y détruire la vie, obéit aussi bien au principe de Raison que le faisaient les êtres conscients qui peuplaient sa surface. Dieu est aveugle. Il ne perçoit pas les valeurs singulières apparues dans les choses finies. Il est donc naturel que ses lois nous ignorent. Ce fait a des conséquences profondes. Dieu ne reconnaissant pas la valeur de la vie humaine, ce sont des parties entières de ce monde qui se trouvent aujourd’hui en désaccord avec le sens de notre existence. L’homme ne peut compter sur l’ordre de la nature. La libération dont a joui l’esprit a clairement son revers. Les lois naturelles ne nous reconnaissent pas. Elles sont donc incapables de garantir nos valeurs. Aveugle au réel prix de notre existence, Dieu n’a pas établi ses lois pour tenir compte de notre unicité. Voilà comment nos désirs et la condition offerte par ce monde sont devenus incompatibles. Jadis, la transformation qu’a constitué l’apparition d’individus conscients de leur existence aurait dû bouleverser l’ordre des lois de la nature. En effet, les principes de la vie n’attribuent que très peu de valeur à l’individu. Seule la survie du réplicateur à travers sa population a de l’importance. Avec l’émergence d’esprits, les lois de la vie sont devenues complètement obsolètes. Chaque esprit est unique. Il contient en lui son identité qui le rend irremplaçable. Il vit son expérience et conduit sa propre destinée. Si l’essence de chaque esprit avait été reconnue par Dieu, alors l’homme ne serait jamais libre. Prisonnier, où qu’il aille, son existence serait parfaite. Son sort resterait toujours juste. Mais l’homme porte en lui une essence libérée de l’ordre du cosmos. Les rêves et désirs de l’homme libéré sont la manifestation de la nouvelle Raison apparue à l’intérieur de la grande Raison qu’est l’univers. L’esprit conscient de lui-même est une divinité enfermée dans le cosmos, condamnée à vivre une existence limitée, comme une simple chose. Voilà le coeur de l'enfant qui prend conscience pour la première fois. Voilà le fond de notre secret, que nous avons presque tous oublié. Nous nous protégeons contre la triste vérité. Bien qu’en nous-même le microcosme formule des désirs intimes, libérés de l’ordre qui l’entoure, il voit la réalisation effective de ces désirs restreinte et broyée par l’ordre aveugle du macrocosme. Face à cette condition, le microcosme peut évoluer selon deux grandes directions opposées. Soit, en son coeur, sa joie intérieure terrasse la tristesse, domine l’injustice et l’élève en homme-dieu s’imposant au monde, voulant vivre, goûter, réaliser toutes les belles choses inspirées par sa subjectivité, et malgré tout agir selon les désirs nés de sa nature intime ; soit sa tristesse l’emporte, ses idéaux périclitent, et l’esprit demeure impuissant face à un ordre dont il va chercher à fuir la réalité. Tous nos désirs, choix et sentiments profonds ont leur origine dans ses deux orientations fondamentales et ennemies : la Raison glorieuse qui exalte les désirs de l’homme libéré de l’ordre du cosmos, et cette même Raison vaincue qui se cache dans l’ignorance, et dégénère dans l’humilité, le fatalisme ou l’arrogance compensatrice. Soit la Causalité intime est assez forte pour perdurer en elle-même, et l’individu saura résister aux causes extérieures qui tenteront de l’asservir. Il mènera alors une existence libérée de l’ordre du cosmos. Soit la Raison intime s’autodétruit face à son sort injuste. Vidé de sa substance, l’être perd alors toute véritable raison intérieure d’exister. Il n’est plus qu’agité par les causes qui l’entourent et sombre dans l’esclavage du monde extérieur. Même si il n’y a que ces deux grandes orientations possibles, généralement la disposition du microcosme est complexe et nuancée. Hormis quelques individus extrêmes, le plus souvent, ces deux forces ennemies cohabitent à divers degrés dans le même individu, et s’expriment plus ou moins intensément selon les circonstances. Pour simplifier et clarifier mon analyse, je vais toutefois uniquement penser avec les deux cas extrêmes, en commençant par décrire le microcosme impuissant. Cette exploration de l’âme humaine va me permettre de reposer notre problème existentiel d’une manière qui ferra entrevoir la solution, et donnera le point de départ à ma doctrine philosophique.
La première nécessité de l’âme vaincue est d’oublier la vérité et de trahir sa pensée rationnelle pour contenir sa tristesse. La cause profonde de ses actions, de ses paroles, et de ses sentiments est sa résignation et sa faiblesse intérieure. Apaiser ses tourments est sa raison de vivre. L’âme impuissante cède à l’ensemble des faiblesses qui la poussent à altérer ses raisons intimes afin de mieux supporter sa condition. Entièrement commandée par ses peurs du monde et d’elle-même, elle s’empêche de s’épanouir et de devenir ce qu’elle est. Un tel être vit dans l’oubli de soi. Il se cache à lui-même, et ne voit pas se dessiner l’avenir qu’il n’ose même plus souhaiter. Incapable de contempler son être, ni de saisir la joie de l’instant présent, il ne peut fonder de sentiments provenant de son essence. Dès lors, il n’est plus cette chose unique qui s’est jadis libérée de l’ordre de l’univers, mais une épave dévorée de l’intérieur par ses propres faiblesses. Terrassé par ses tourments, cet être ne sait pas pourquoi il vit. Dominé par des passions subies, sans socle rationnel, son coeur a disparu. Un tel être a perdu ce qu’il avait de plus profond. Il est mort de son vivant, et n’est maintenant plus qu’agité par les influences contradictoires du monde extérieur. Il est conduit par le hasard des rencontres qu’il subit, au lieu d’être dirigé par des idéaux forgés en son coeur. Malgré une conscience du présent, une mémoire et des émotions, il n’a pas d’existence propre. Il est l’esclave du monde extérieur. La liberté passive, la poussière en est dotée depuis la nuit des temps. La valeur d’un esprit n’est pas de s’agiter librement comme le font les particules et les animaux, mais se libérer de l’esclavage des causes extérieures, se libérer de la tyrannie du hasard qui décide à sa place du cours de sa vie et de l’ordre du monde. Tant que dans chaque être humain demeurera un esprit, celui-ci ne pourra laisser sa Raison intime faiblir, sans dans le même temps perdre la vraie valeur de cette existence. Perdue avec elle-même, l’âme impuissante réclame malgré tout un sens à sa vie. Comme elle est détruite dans son intérieur, elle va puiser ses valeurs dans les choses extérieures. Elle s’attache démesurément aux conventions de son temps. Elle donne une importance insensée aux regards des autres, à la mode, à la culture, aux traditions qui deviennent alors pilier de ce qu’elle est, sens de ce qu’elle vit. Si l’esclavage a pu devenir son mode d’existence, l’ignorance et la superstition seront souvent l’occasion d’un refuge. Divinisant l’irrationnel dans lequel elle est tombée, elle divague dans des transcendances peu claires pour elle-même, qui fonderaient le fond de ses sentiments, la valeur de l'art, le véritable sens de sa spiritualité... Malgré tout ce que les chimères de son imagination lui inspirent, personne ne s’élèvera jamais de cette façon. Hors de sa rationalité intime, tout esprit se condamne nécessairement à l'esclavage des causes extérieures qu’il ignore, qu’il ne sait comprendre, ou qu’il refuse de voir parce qu’elles l’ont vaincu. L’impuissance de l’âme est un renoncement envers soi-même. C’est un fatalisme, indépendamment de la croyance dans le destin. L’âme fataliste ferme les yeux devant la réalité et commence à se mentir à elle-même. Elle s’échappe en s’inventant l’univers mental qui lui plaît... et entre rapidement en conflit avec la réalité qu’elle a fuit. Elle craint ce retour de la vérité qui la menace à tout instant. Devenue la chose du monde, un tel esprit redoute l’extérieur qui le définit entièrement. Afin de se protéger, il trouve du soutien auprès de morales inversées, adaptées à sa faiblesse décadente. Lorsque la vérité tombe et le condamne, il n’a alors plus honte de ses erreurs. Cet esprit n'essaie même plus de lutter contre ses faiblesses. Au contraire, il affirme sa susceptibilité, se vexe ouvertement, reproche des points de vue sincères, et ose réclamer du respect. Pour cet être, le confort psychologique du moment a une bien plus grande importance que la vérité en son coeur. Sa faiblesse le dominant complètement, la vérité peut être déformée, oubliée, niée. Le refus des faits, la malhonnêteté intellectuelle, la mauvaise foi... sont les armes qu’il utilise pour faire survivre son individualité misérable. Il déforme volontairement ou inconsciemment ses perceptions et raisonnements pour adhérer aux conventions, fables, ou autres mensonges qui apaisent ses craintes, une attitude aux conséquences désastreuses pour le sens des actions qu’il mène et des relations qu’il a au cours de sa quasi-inexistence. Le fataliste est un être impuissant. Il porte en lui une nature vaincue. Il a renoncé à sa valeur et préfère corrompre son indépendance. Il a choisi le réconfort du mensonge au mépris de la vérité ; l’illusion de l’ordre qui lui plaît, à la dure réalité. Lorsque les fatalistes dominent, le monde déjà meurtri par la neutralité des lois de la nature sombre alors dans les horreurs que provoque cette folie. Malheureusement, le fatalisme et sa morale dévoyée qui justifie, excuse ou encourage la faiblesse se sont largement imposés sur cette planète. Diverses idéologies permettent aux êtres impuissants de supporter l’insupportable… contenir leurs craintes, tolérer les injustices, et accepter notre condition. Elles invitent à baisser nos paupières pour ne pas voir ce qui nous crève les yeux.
J’ai rouvert mes yeux, et je me sens seul. La plupart des hommes ne cherchent plus à savoir. Ils ont appris à supporter leur condition. Ils ne s'intéressent plus à regarder au fond de leur cœur ce qu’ils veulent vraiment. Si j’ai écrit cet essai, c’est parce que je voulais vous parler d’un homme extraordinaire.... Après avoir décrit l’âme impuissante, je passe maintenant à la voie existentielle opposée, celle empruntée par l’homme libéré.
Comme tout esprit, l’homme libéré s’éveille confronté à l’injuste condition humaine et à l’impossible réalisation de ses désirs intimes. Curieusement, lui ne cherche pas à s’enfuir, mais observe ce qui le terrasse. Lorsqu’il réalise que le monde anéantit ses rêves, ceux-ci demeurent en lui-même. Autour de lui, les fatalistes s’emploient à fuir la vérité qui les a eux-aussi condamnés, et s’agitent, devenus les esclaves de passions absurdes. L’homme libéré n’a pas fui. Là, dans la désolation la plus totale, il éprouve un étrange sentiment. Un sentiment qu’il ne sait saisir au début, tellement il est incompréhensible. Il lui faut du temps pour réaliser. Dans ce moment que tous redoutent et fuient à tout prix, lui se sent envahi d’une immense joie. Contre le souffle destructeur qui aurait dû l’anéantir, une puissance émane en son coeur. Quelque chose en lui n’a pas été vaincu. Quelque chose en lui est invincible. L’homme libéré est animé par la Raison intime la plus pure d’un esprit conscient de soi-même. Dans sa bulle, il contemple son être et éprouve plus de plaisir à se sentir lui-même, que n’importe quelle déception que peut lui infliger le monde. Au contraire des âmes vaincues, il éprouverait plus de tristesse à renoncer en lui-même, que n’importe quel réconfort que peut lui offrir les fables. Le monde peut bien le terrasser, mais sa Raison intime demeure en son coeur. Le monde peut broyer ses rêves, mais son Désir résiste intérieurement au choc qui aurait dû l’anéantir. Le Désir de l’homme libéré subsiste, et lui montre l’image d’un autre monde au-delà de ce que ses sens et sa compréhension perçoivent. A vrai dire, cette vision dans son coeur ne prouve aucun espoir dans le monde réel, mais elle suffit à lui insuffler un courage, une détermination, et une persévérance sans précédents. Elle lui donne le sentiment de posséder quelque chose de très précieux, enfouie en lui, et qui va changer le monde. Là où les hommes ordinaires ferment les yeux et renoncent, l’homme libéré croit entrevoir une lueur d’espoir. Là où l’impuissance existentielle mène à l’impuissance fataliste sur le monde, lui repousse ses rêves au-delà des limites conventionnelles. La réalité de ce monde n’a pas réussi à le détruire, dès lors il pressent qu’il trouvera là-bas, très profondément caché dans les secrets de la vérité, le moyen de renaître plus grand encore que tout ce qu’on a encore pu imaginer. Face à l’ordre présent, le Désir intime de l’homme libéré l’emporte jusqu’à le faire défier toute la création. Il se tourne le bras tendu, le poing fermé, le regard levé vers les étoiles. De son être s’éveille une exaltation qui le déborde totalement. Durant l’antiquité, la foule aurait dit d’un tel homme qu’il défie les dieux. Justement, là où la majorité fataliste se sent impuissante face à son sort et se résigne, l’homme libéré s’affirme en dieu glorieux. Devant les cieux, il annonce qu’il va achever le travail de Dieu. Sa volonté et ses désirs seront la main de Zeus. Désormais, la réalité lui appartient. Pleinement conscient des injustices nées de sa condition, l’homme libéré est porté par les idéaux qu’il entrevoit dans ses pensées. Là, où les fatalistes refusent ses rêves et le considèrent comme un fou, lui est persuadé que, contrairement à eux, il n’a pas perdu ses raisons en son coeur, ni la lucidité de sa pensée, et qu’un jour ce en quoi il croit deviendra réalité. Reconnaissons que c’est grâce à l’élan de l’homme libéré que l’on doit de ne plus habiter les cavernes. C’est aussi lui qui a chassé les rois, et ce sera encore grâce à lui, si demain le monde sera meilleur qu’aujourd’hui. Pressentant la réelle possibilité d’un monde meilleur, l’homme libéré n’est pas en conflit avec Dieu, mais seulement avec l’absurde condition originelle de l’être humain. Dès lors, sa tristesse n’est plus une détresse existentielle, mais seulement la peur et la faiblesse qui l’empêchent de devenir ce qu’il est, et d’atteindre ce lieu où il devrait vivre. L’homme libéré rejette sa tristesse pour se dépasser et atteindre ses idéaux. Il veut résister aux peurs qui l’aliènent pour pouvoir faire vivre au moins un rêve issu de ses raisons intimes. Peu importe que la probabilité de réussite soit faible du moment que cela ne soit pas définitivement impossible. Face à l’immensité du chemin à accomplir, l’homme libéré ne choisit pas la solution la plus facile, pas la plus probable, pas la moins critiquable. Il choisit la plus belle possibilité qui ne soit pas réfutée, la meilleure qui ne semble pas définitivement impossible. Pour lui, la vie ne consiste pas à concilier les affects présents avec la pensée du moment, mais à développer ses raisons intimes grâce à son intelligence, afin de trouver, d'idéaliser, d'inventer en son coeur les véritables rêves qui le satisfassent, et vouloir les atteindre, aussi loin qu'ils puissent résider. Cet idéaliste rationnel ne se laisse pas affaiblir par la peur de l’échec. Conscient de sa faillibilité, il décide d’aller outre ses peurs. Là où les hommes ordinaires se réfugient dans l’ignorance et le scepticisme, l’homme libéré a le courage de se forger les meilleures vérités présentes et de vivre avec, malgré ses doutes. Prendre le risque de philosopher, de vivre, d’aimer pleinement, voilà sa grandeur. Défendre sa compréhension de la vérité de tout son coeur, avec en même temps le doute irréductiblement lié à la nature humaine et l’honnêteté de reconnaître ensuite son erreur, si il y a lieu, est de loin, la plus belle des attitudes, sans même que puisse être dressée de comparaison avec la frilosité passive, l’humilité et autres inhibitions décadentes propres aux fatalistes.
Si abandonner son Désir intime conduit effectivement l’individu à une quasi-inexistence, on peut malgré tout se demander si la voie de l’homme libéré n’est pas elle aussi indéfendable. Son Désir est-il réellement l’élan qui nous emmène vers un monde meilleur ou n’est ce pas plutôt le délire d’un esprit qui a complètement perdu le sens de la réalité ? L’homme libéré s’évertue à magnifier ses désirs, mais en tendant vers des idéaux presque impossibles, il se fait souffrir inutilement. N’est-ce pas là, pure folie ? Depuis des millénaires, ceux que l’on tient pour les plus grands sages n’invitent-ils pas justement à chasser le Désir pour trouver la sérénité dans cette existence ? L’homme libéré se prend pour un dieu-vivant et défie l’ordre du monde. N’est-ce pas là, la plus absurde des stupidités ? D’ailleurs, ce monde qu’il prétend vaincre va bientôt le réduire en poussière. Ignore-t-il cela, ou a-t-il oublié la peur de la mort ? Sa fougue lui aurait-elle fait découvrir quelque chose, ou ne faut-il voir dans ses sentiments qu’une ébullition insensée ? Pour que l’homme libéré puisse être le génie qu’il prétend être, il faudrait que Dieu lui laisse réaliser ses rêves. Notre meilleure compréhension des secrets de l’univers nous permet d’en savoir un peu plus sur le gouffre qui sépare les aspirations de l’esprit libéré et la condition offerte par le monde matériel. Cette discorde ne provient pas forcément d’une incompatibilité définitive entre ces deux entités, mais pourrait résulter d’un simple inachèvement. Dieu n’est pas contre l’homme libéré. Il l’ignore. Il n’a pas bâti ce monde pour lui déplaire. Il ne l’a pas conçu pour lui. Cette nuance fait naître une différence fondamentale : parmi les innombrables possibilités offertes par les lois de la nature, il pourrait en exister une ou plusieurs qui satisfassent complètement ses aspirations. Nous ne vivons pas dedans, car aucune force naturelle ne cherche à nous y conduire, et de toute façon, tant que nous ne connaîtrons pas en détail la réelle nature des choses, rien ne nous dit que la réalité ne contient pas depuis toujours des trésors cachés que nous ignorons simplement. Etant donnée l’indifférence des lois éternelles à notre égard, l’existence d’un paradis naturellement réalisé, ou au moins réalisable, ne nous est aucunement garantie, mais inversement, nous ne pouvons pas non plus l’exclure. Seule une compréhension détaillée des lois de notre univers permettra peut-être un jour de répondre à cette question cruciale. Ne pouvant attendre, j’ai essayé d’anticiper au mieux cette réponse. Je vais essayer de vous montrer que les fatalistes ont tort et que l’homme libéré a eu raison de conserver ses idéaux en son coeur. Je vais terminer cet essai en esquissant une doctrine philosophique grâce à laquelle l’homme libéré se sent porté comme un dieu et atteint la plénitude à laquelle il aspire.
► Deuxième Partie : la philosophie de l’homme libéré
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